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 Chronique familiale



 Arbre généalogique CROGIEZ + VIDRIL

Sommaire

 1 - Chronique familiale des VIDRIL x MAILLY

 1.1 - Arbre VIDRIL - MAILLY

Le chapitre 1 de la présente "Chronique familiale" a été rédigé par :
Roger Paul Henri Vidril : Sosa 2 du tableau d'ascendance VIDRIL - MAILLY,
assisté par Adèle Vidril-Mailly : Sosa 3 de cet arbre, à laquelle cette Chronique familiale est rattachée.


x x1922-20.. x x1923-2009

Sauf adjonction forcément ultérieure dont l'auteur voudra bien s'annoncer.

La base de l'Arbre en ligne est: Sosa 1a -> Josette VIDRIL; Sosa 1b -> Catherine VIDRIL.

Toute personne citée dans cette Chronique familiale, qui figure dans cet Arbre en ligne,
reçoit le numéro Sosa correspondant à la base précisée ci-dessus.

.

 1.1.1 - Tronc VIDRIL - POTIÉ

 Le couple de base est celui formé par 
Paul VIDRIL (Sosa 4; 1895-1972) et Maria POTIÉ (Sosa 5; 1896-1986).
 Ils se sont mariés le 9 aoùt 1919 à Argentan, en Normandie.
 Ce sont  deux bailleulois, alors éloignés de leur ville de Flandre par la guerre.
 Paul, septième enfant de deux petits cheminots, premier du canton au certificat d'études,
 apprenti puis ouvrier serrurier, quatre fois blessé pendant la guerre 14/18, se retrouve en 1919
 sans parents, sans maison, sans argent, vêtu de son seul uniforme délavé de caporal d'infanterie.
 Maria, deuxième fille de petits maraîchers chassés de Bailleul par l'offensive allemande de 1918.
 Famille modeste évacuée en Normandie, la maison détruite. Maria est couturière.
 Au Chapitre 2-1, on apprendra, dans les Noces Familiales "Amours de guerre - Noces de Paix",
 comment ils se sont rencontrés, par quel concours d'exceptionnelles circonstances ils se sont
 aimés. Ce sont mes parents. C'est moi, Roger VIDRIL, qui interroge ma mère en fin de texte.
 Paul, ouvrier au chemin de fer, devient mécanicien de locomotive à vapeur qu'il conduit jusqu'à la
 fin de la 2ème guerre mondiale. Il est admis à la retraite en 1945. Maria et lui, après avoir habité un
 baraquement provisoire, sont logés dans une maison de la Cité des cheminots de Béthune.
 En 1932, ils font construire rue de Verquigneul une belle maison sur un grand terrain.
 Ils terminent dans le calme une vie qui avait dramatiquement débuté.
      Paul et Maria ont élevé quatre enfants.
 .

 1.1.2 - Tronc MAILLY - DUMETZ

'Le couple de base est ici celui de Joseph MAILLY (Sosa 6; 1893-1974) et de Zélie DUMETZ (Sosa 7; 1896-1965).

     Ils se sont mariés le 4 mai 1921 à Anvin. Ce sont deux enfants du Ternois,
 Comté d'Artois.
     Joseph, ou plus précisément Charles Joseph, premier enfant de petits paysans d'Hernicourt,
 devait vivre la vie de ses parents. La guerre 14/18 en décide autrement. Amputé de la jambe
 gauche, il sera cordonnier.
     Zélie, fille d'un ouvrier agricole et d'une paysanne qui cultive le tabac, est une couturière nantie
 de quelques ouvrières. Mariée, elle abandonne assez vite sa spécialité pour élever trois enfants.
 Elle et Joseph créent le magasin de chaussures qu'ils exploiteront en commun, parallèlement à
 l'atelier de cordonnerie.
      Au chapitre 2-2, on apprendra dans les Noces Familiales "Noces Artésiennes" comment ils se
 sont rencontrés et aimés. Ce sont les parents d'Adèle, que j'ai épousé. Ils vécurent à Hernicourt,
 et surtout à Wavrans-sur-Ternoise, dans la maison qu'ils ont fait construire et où ils ont travaillé
 toute leur vie.
      Joseph et Zélie eurent trois enfants.
 .

 1.2 - Nos Noces familiales

Note liminaire de Roger Paul Henri VIDRIL et de son épouse d'Adèle Claire Aurélie MAILLY.

    Ces Noces familiales, c'est le récit, l'histoire de la rencontre et du rapprochement de nos parents
                            Paul et Maria VIDRIL et Charles Joseph et Zélie MAILLY
 et des situations particulières, des événements qui ont créé les 4 couples de nos grands-parents,
 Pierre et Eugénie VIDRIL, Vital et Maie POTIé, Henri et Aurélie MAILLY, Germain et Adèle DUMETZ
 Ce sont des faits réels, rapportés d'après les confidences, les informations recueillies de leurs
 proches, les révélations des actes de l'Etat - Civil... A peine enveloppés d'un peu d'imagination.

 1.2.1 - Amours de guerre, Noces de paix

 « Tu sais, Maria, dimanche, il y a un train de plaisir (*). Mes voisins y vont avec leur gamine.
 C’est pas cher. J’aimerais… J’en ai parlé à ma mère. »
 « Un train de plaisir ! Pour où ? »
 « Pour Dunkerque pardi… Pour aller à la mer… Je suis certaine que maman accepterait
 si tu venais avec nous. »
 « Jamais ma mère ne voudra. »
 « Demande-le lui. »
       Amies depuis l’école, Adrienne et Maria ont dix-huit printemps bien jolis.  Dans Bailleul,
 cette bonne ville du nord de la France nichée sur la frontière de la Belgique, les deux filles sont
 couturières dans le même atelier. Adrienne, aujourd’hui, est tout excitée. Ensemble,
 elles assiègent la mère de Maria. On ne lui laisse guère supposer que, chez Adrienne,
 la maman hésite. « Bon ! Si madame Verdru vous accompagne… ».
 Ce premier succès entraîne la victoire. Enfin, on va la voir, la mer. Youpi ! Comment va-t-on
 s’habiller ? « Je crois que je vais mettre ma robe bleue ». «  Penses-tu, c’est bien trop habillé…»
 « Tu crois ? »
        Donc, en cette paisible année 1914, ce dimanche 26 juillet, elles sont toutes pimpantes sur le
 quai de la gare de Bailleul, sous l’œil vigilant de Madame Verdru dûment chapeautée, au milieu de
 familles encombrées de paniers et d’enfants, parmi de nombreux jeunes gens enthousiastes…
 Ici ou là, un couple de bourgeois endimanchés, quelques uniformes, mais aussi les vingt ans de
 Jules et Paul, pas bien loin, qui lorgnent sans cesse nos filles. Trop souvent au gré de la maman,
 chaperon vigilant. Maria aussi s’étonne quelque peu. On se connaît bien sûr. A Bailleul, les écoles
 sont voisines. Au catéchisme, l’allée de l’église sépare à peine garçons et filles.
 Un frère d’Adrienne n’est-il pas ami de Jules ? A-t-il aidé le hasard ?
 C’est qu’Adrienne parle souvent de Paul. Maria s’interroge…
        Quoi qu’il en soit, on se retrouve dans le même compartiment. Madame Verdru fronce le
 sourcil, répondant à peine aux saluts des jeunes gens, pourtant si convenables. Le train part.
 On parle peu. Les filles chuchotent. Entre eux, Paul et Jules évoquent la mer. Paul connaît:
 ses cousins l’ont invité au carnaval de Dunkerque. Il est enthousiaste. Prenant son courage
 à deux mains, il s’étonne auprès de Madame Verdru de l’absence de son fils.
 Adrienne complète la réponse. C’est alors que, suprême erreur, la maman interroge,
 exprimant ce qui l’inquiète depuis le matin, ce qui la turlupine : « À la gare de Dunkerque,
 le tramway qui mène à la plage ? Où on le prend? Comment on paye ? » On la rassure.
 Pas facile en effet, mais on est là. Qu’elle ne se tracasse pas…
 Horreur, l’ennemi est dans la place.
        A l’arrivée, tout devient facile. Jules porte le panier de la dame. Au marchepied du tram,
 Paul tend la main. «  Vite, asseyez-vous, car ça bringueballe. » Puis il guide tout son monde vers
 la plage. On s’extasie de concert devant la mer. On s’avance ensemble sur le sable.
 Pas trop près de l’eau car la marée va monter. « Vous devriez vous asseoir le dos tourné au vent,
 Madame Verdru. » Que ces garçons sont prévenants. Maman est toute guillerette. Les filles aussi,
 qui veulent marcher dans l’eau. Pas plus qu’elles, les garçons ne savent nager. Mais ils tombent
 la chemise, bombent le torse pour les accompagner et veiller sur elles. « Ne vous inquiétez pas
 Madame Verdru ». En effet, ils ne les perdent pas des yeux. Notamment les mollets qui se révèlent
 à la fois si blancs et si pleins de promesses.
         Une bien belle journée dont on rêvera sûrement longtemps…On a mangé des crevettes,
 des gaufres… Les garçons ont même pris un coup de soleil. On est reparti bien en temps
 car la marée montait vite. Il faut dire aussi que les filles aspiraient à voir quelques vitrines.
         Lors du retour, Madame Verdru somnole, Adrienne et Paul se regardent. Le train ronronne
 doucement dans la campagne flamande. Il y a bien près de la fenêtre un vieux monsieur en
 chapeau melon qui évoque l’assassinat d’un archiduc inconnu dans un pays ignoré… Il parle
 d’ultimatum, de mobilisation, de guerre… Jules, lui, s’inquiète discrètement de la messe du
 prochain dimanche. Maria assiste à celle de neuf heures. Il y sera…
        Il n’y sera pas... Un coup de tonnerre a secoué la France. La guerre est déclarée.
 L’ennemi est encore l’allemand. Si Jules prend à nouveau le train ce dimanche 2 août,
 c’est pour rejoindre son régiment. Maria prie alors à l’église. Dans les semaines qui suivent,
 Paul est  mobilisé. Dans la reine des batailles, l’infanterie. Madame Verdru autorise Adrienne
 à le conduire en gare. On s’embrasse. On s’attendra. La guerre a, de tout temps, accéléré
 les amours. On se fait photographier pour son soldat. On montre sa payse au copain.
 A sa première permission dans Bailleul si proche du front, Jules obtient, chez Maria,
 « l’entrée de la maison ».
       Le premier janvier 1917, Jules est tué par un obus près de Verdun. Le 9 juillet de la même
 année, Adrienne meurt sous les décombres de sa maison bombardée. En avril 1918, Maria fuit
 Bailleul sous les obus. Une seule maison de Bailleul sera jugée réparable. Paul, quatre
 fois blessé durant cette guerre, en réchappe néanmoins. Clemenceau, Lloyd George, Wilson et
 quelques autres élaborent et signent des traités censés instaurer la paix pour longtemps.
   Le corps de Jules est ramené dans le cimetière de Bailleul.  La tombe d’Adrienne voisine la
 sienne. Les parents de Maria, évacués en Normandie, ont tout perdu. Paul, démobilisé, dont les
 parents sont morts, est sans argent, sans maison, ni biens d’aucune sorte.
 .
   Totalement isolé, il recherche Maria, la retrouve à Argentan…Ils se marient le 9 août 1919 dans
 une France apaisée, avec l’avenir pour toute fortune.
        Plus tard, gamin, accompagnant mes parents sur la sépulture familiale, je m’étonnais de leur
 recueillement devant deux tombes guère éloignées. Deux noms inconnus. «  Maman ? Qui
 c’est ?» « Des amis … ».

Paul Joseph Émile VIDRIL Maria Hélène POTIE

 1.2.2 - Noces Artésiennes

     En 1919, Zélie Dumetz est couturière à Anvin. Son atelier, c’est la cuisine de la chaumière
 paternelle qui a perdu son toit de paille et le sol battu. Elle a appris à coudre dés l’âge de 12 ans
 chez Sidonie Marielle, sur la grand-route. A 23 ans, elle régente 2 ouvrières et une apprentie.
 Sa machine à coudre, sa mère la lui a achetée lorsqu’elle s'est « mise à son compte »,
 vraisemblablement fort peu de temps avant la déclaration de guerre, en août 1914.
 En principe avec le produit de la récolte du tabac de l’année précédente, dont la maman assurait
 le principal de la culture, selon les enseignements hérités de son père. La maman étant décédée
 en 1916, Zélie contribue à faire vivre la maisonnée qui réunit alors son papa, ouvrier agricole,
 deux frères plus jeunes, et sa sœur Claire qui assure le ménage. On vit frugalement chez les
 Dumetz. Zélie, après une petite amourette avortée, attend le prince charmant, bien décidée
 à le choisir sagement.
       En cette année 1920, Joseph Mailly est cordonnier à Hernicourt, à 6 km au sud d’Anvin.
 Il travaille seul dans sa chambre, celle qu’auparavant ses parents occupaient dans leur petite
 ferme. Prédestiné à cultiver ses quelques hectares et à travailler la terre d’un fermier voisin,
 il voit sa vie basculer le 7 juin 1915 à Berry-au-Bac, lorsque qu’un éclat d’obus lui broie le pied
 gauche et fait de lui un amputé. Fort intelligemment, il opte alors pour une reconversion dans la
 cordonnerie. Cet artisanat devrait lui permettre de vivre dans son village. Il laisse espérer une
 clientèle élargie aux villages proches et ouvre la possibilité intéressante de la vente de chaussures,
 même si elle ne concerne qu’une clientèle paysanne. Joseph a appris le métier auprès d’artisans
 chevronnés. Il reçoit dés la fin de la guerre un surcroît de formation faisant de lui un bottier qualifié,
 qui sait confectionner une chaussure sur mesure. Son activité se développe. Il peut penser à
 l’avenir.
      Zélie situe Hernicourt. Lorsqu’elle gagne Saint-Pol pour s’approvisionner en tissus, son train
 tangente le village. Il lui arrive également de passer sur la grand-route, en face de la petite ferme
 des Mailly, dans la carriole d’une paysanne, ne fut-ce que pour l’assister lors d’achats préparant
 une cérémonie. Quant à Joseph qui ne manque pas d’amis, sans doute est-il de bien des
 ducasses voisines, même si, porteur d’une jambe artificielle, il ne peut guère danser. S’il a fait
 la fête à Anvin, il n’y a pas remarqué Zélie. Comment ces deux-là vont-ils se rencontrer, se plaire,
 se marier, élever Adèle leur aînée et deux fils, pour finalement se retrouver bien plus tard,
 ensemble, au pied de la vieille église de Wavrans ?
      La réponse nous est venue d’une photo retrouvée au fond d’une vieille malle. Photo étonnante,
 bien construite, prise en 1919/1920 alors que la photographie était affaire de professionnels ou
 d’amateurs avertis. A l’époque, au village, ils opéraient lors des mariages, des communions…
 photographiant des groupes de paysans endimanchés. Ici, nous sommes devant une
 photographie élaborée : derrière la rambarde d’un petit pont, cinq jolies filles l’une derrière l’autre.
 La rivière, c’est la Ternoise. Le pont, c’est probablement celui des planques (des planches),
 situé à 200 mètres de chez les Dumetz. En tête, Zélie, souriante. On devine la patronne.
 Puis trois demoiselles, dont, au centre, Claire, la sœur cadette de Zélie. Enfin, plus jeune,
 une grande fille.
     Montrée à Olphine Dumetz, une cousine germaine de Zélie, cette photo l’a enthousiasmée.
 « Ici, c’est moi « (la dernière, l’apprentie). Née en 1907, elle date la photo. Suivent les noms des
 ouvrières de Zélie. Et la réponse à notre question survient : «  La deuxième, la grande, c’est
 Adrienne, la cousine de Joseph ». « Adrienne ? » « Adrienne Mailly, de Diéval . Elle a invité Zélie à
 son mariage. C’est là qu’elle a rencontré Joseph ».
        Tout s’éclaire. Adrienne, cousine germaine de Joseph, travaille pour Zélie. Surprenant, compte
 tenu des 20 km qui séparent leurs villages. Est-ce dû à l’aide des Pruvost qui tenaient une belle
 boutique de tissus, à Saint-Pol, sur la place de l’église ? Zélie s’y approvisionnait.
 Adrienne, couturière, ne pouvait ignorer ce commerce qui la concernait directement. Quoi qu’il en
 soit, en 1920, une fille Mailly de 21 ans travaille rue du Marais à Anvin, y façonne sa robe blanche,
 invite sa patronne et amie à son mariage, lui parle de son cousin Joseph, si aimable, si gentil, si
 travailleur, qui réussit si bien… « Il sera ton cavalier. »
      La suite, il est permis à leurs proches de l’imaginer. A Diéval, le lundi 17 avril 1920, Joseph
 assure à Zélie un bras solide pour gagner la mairie et l’église, fort proches. Il parle peu, négligeant
 son patois de tous les jours. Zélie acquiesce, toute rougissante. A table, il s’exprime davantage,
 interpelle ses cousins, ses amis, les jeunes mariés. C’est un boute-en-train. Mais jamais il ne
 néglige sa voisine. Parfois, discrètement, il fait une remarque, glisse une information. Elle répond
 gentiment. On ne se tutoie pas. Joseph s’intéresse-t-il à sa couture? Ce qui paraît certain, c’est qu’il
 évoque son travail de cordonnier, ses perspectives d’amélioration, de progrès. S’il aborde son
 amputation, c’est pour constater l’absence de difficulté majeure, effleurer la pension qui lui est
 attachée. Zélie est intéressée, répond, questionne peut-être. Elle se détend, c’est certain. Parle-
 t-elle de son atelier, de sa clientèle, de ses difficultés ? Il semble certain que Joseph mentionne la
 Garonne, Tonneins où il fut opéré, Toulouse et l’école de rééducation. L’heure s’avançant, on quitte
 les sujets sérieux, on rit, on plaisante, on chante comme c’était rituel lors des mariages. Ce que
 Joseph fait volontiers, Zélie, plus réservée, se limite à une petite chanson sentimentale. Puis on se
 quitte : Joseph dort n’importe où ; Zélie probablement chez les parents d' Adrienne. Le lendemain,
 on se sépare. Tout permet de croire que Joseph a évoqué, s’il lui advenait de passer par Anvin,
 l’éventualité d’une petite visite. Zélie a certainement situé sa maison, ce qui est encourageant.
 Quoi qu’il en soit, Joseph sait alors tout des parents de Zélie : la maman décédée ; le  père ouvrier
 agricole. Pas de crainte de rejet. À l’automne, ils sont fiancés. En effet, le samedi 16 octobre 1920,
 on les retrouve, côte à côte, sur la photo de mariage de Louis Vasseur qui est à la fois un voisin de
 Joseph et son cousin issu germain. Puis tout s’est déroulé naturellement jusqu’à leur mariage,
 à Anvin, le jeudi 4 mai 1921, jour de l’Ascension. Olphine y était, Adrienne aussi.
       Ils vécurent à Wavrans-sur-Ternoise, heureux, aisés, considérés, nantis de trois beaux enfants.
 Ils s’aimaient beaucoup sans trop s’en rendre compte.
 Ils ne sont pas oubliés.

Zélie Aurélie Josephe DUMETZ Charles Joseph MAILLY

 1.2.3 - Noces Ferroviaires

    Lui, c'est Pierre, parfois appelé Louis. Elle, c'est Marie, toujours dite Eugénie. Nés à Noordpeene
 en 1857 et 1860, ils se sont connus de tout temps, côtoyés, sinon à l'école, à tout le moins dans le
 village. Pierre et ses deux frères, Eugénie, son frère et ses trois soeurs y ont tout exploré. Il est
 certain qu'un de leur grand plaisir était de courir vers la voie ferrée toute récente, très proche, pour
 voir passer les trains dans un nuage de vapeur et un bruit d'enfer. Ce qui ne signifie pas que Pierre
 et Eugénie, dont la différence d'âge dépassait 3 ans, se regardaient quelque peu.
    Le Chemin de fer, ce sera leur bien commun. Le frère aîné de Pierre travaille sur la voie. Voici qu'il
 s'intéresse à Amèlie, l'aînée d'Eugénie. A leur mariage, Eugénie a mis sa plus belle robe. Servante
 à Boulogne, à la ville, probablement se distingue-t-elle des filles de ferme endimanchées. Eut-elle
 Pierre comme cavalier? C'est fort possible, sinon probable. On s'est parlé. On a évoqué
 l'avenir. Peut-être s'écrira-t-on? Si oui, ce sera en français. A Noordpeene, tous parlent le thiois, un
 idïome flamand. A l'école, on a appris le français, on a appris à le lire et surtout l'écrire. Car on ne
 sait généralement pas lire et écrire le flamand.
     Lorsque Pierre et Eugénie se marient le 7 septembre 1880, il est certain qu'à leur repas de noce
 on a beaucoup parlé rail, traverses, chef de district et trains, sinon paye et réglements. C'est que
 l'aînée d'Eugénie, Amélie, est devenue garde-barrière. Ses deux autres soeurs ont également
 épousé des ouvriers de la voie, des cantonniers.
    Pierre sera d'abord cantonnier sur la voie. Puis Eugénie garde-barrière. Enfin, ensemble,
 ils "tiendront" le même passage à niveau / poste sémaphorique. Elle assure les 12 heures du
 service de jour. Lui couvre la nuit. Ce qui ne les empêche pas de porter de 8 à 10 le nombre de
 leurs enfants.
        Le choc des roues et le sifflet des trains ont toujours rythmé leur amour.
 .

Pierre Louis Désiré VIDRIL

Marie Stéphanie Eugénie OLIVIER

 1.2.4 - Noces Flamandes

      Vital franchit le pont sur le canal, au bas de la place du Marché aux Chevaux. Il sort de Béthune.
 Fini le Capitaine, le sergent, le 73ème, son régiment d’infanterie.  En ce jeudi 25 septembre 1890,
 après trois ans de service, le fils Potié regagne la ferme de ses parents, à Vieux-Berquin,
 au hameau de la Caudescure.  À 24 ans, il se sent léger. 20 kilomètres à pied ne lui font pas peur.
 Il profiterait néanmoins volontiers d’un paysan en carriole pour parler de la terre,
 du pays et raconter quelques histoires de régiment.
 Une chope de bière ne lui déplairait pas non plus.
      La ferme paternelle est grande et belle. 4 chevaux. La terre flamande est généreuse.
 Son argile, la clyte, travaillée depuis plus de dix siècles, est profonde, particulièrement fertile.
 On y cultive les céréales, les pommes de terre, les betteraves. On y élève des bovins de bonne
 race, pour la viande et le lait. On y fait la lessive deux fois l’an. Guère éloignée de la mer,
 d’un climat doux et humide, riche est la Flandre. Edouard Potié, le père de Vital, est un paysan aisé.
 Ses deux fils, Henri et Vital ont des espérances. Pas de fille, pas de dot à accorder : l’idéal.
 Encore qu’une fille, c’est une servante gratuite, parfois pendant près de vingt ans.
 Dans le milieu de l’après midi, notre garçon pénètre dans la cour familiale.
 Enfin il va savourer ce moment tant attendu, celui de retrouver choses, bêtes et gens de chez lui.
 Les poules prospectent le fumier. Mais là-bas, à l’entrée de la cuisine une jolie fille le regarde,
 surprise. Une nouvelle servante ? Bien faite ma foi. D’un coup d’œil, Vital a deviné des rondeurs.
 Il apprécie.
      Le dimanche suivant, grand repas à la ferme. Les Potié réunissent parents et amis pour le retour
 du fils cadet. Èlidore, la maman, a concocté le repas traditionnel : bouillon de poule, poule au riz-
 sauce blanche, lapin aux pruneaux-frites … La veille, elle a mitonné plusieurs tartes dans le four,
 après la cuisson hebdomadaire du pain. Marie, la nouvelle servante, s’active au service, mangeant
 parfois un morceau sur le pouce. Levée avant le soleil, couchée après lui, elle s’assied parfois,
 à tout le moins le dimanche au cours de la première messe et l’après midi. Ses maîtres ont de
 tous temps mené une vie semblable. Aujourd’hui, toutefois, ils se détendent : le deuxième fils est
 rentré du service. On va le marier, convenablement bien sûr. C’est important pour eux. En ce temps,
 la vieillesse se vivait sur son bien ou chez l’enfant, sinon à l’hospice. Henri, l’aîné de Vital, est marié
 depuis cinq ans avec la fille d’un cultivateur de Bailleul. Il est fermier. Pour Vital, on a des idées…
 On l’installera ici, ou il épousera une fille et sa ferme.
      Notre héros, quant à lui, qui connaît bien sa mère, s’efforce de ne pas trop regarder Marie.
 Flamande d’origine belge, celle-ci est fille d’un ouvrier agricole de Westoutre que son patron,
 Monsieur le Baron de Page, utilise le plus souvent comme garde-chasse.
 Marie ne parlait pas le français à son entrée à la ferme. Vital, qui fut élève au collège des Jésuites
 de Bailleul, a appris le flamand dans la cour de l’école. Ils communiquent néanmoins rapidement
 sans grande difficulté.
      Il faut savoir qu’à cette époque, un patron ne rechignait pas à cajoler la servante. Souvent sans
 réaction excessive de sa femme qui, toutefois, mettait la fille à la porte avant que ça n’aille trop loin.
 Elle surveillait davantage ses fils et ses filles, avenir oblige. Elidore, fatiguée, malade, faillira ici
 bien malgré elle à son rôle. Elle meurt le jeudi 10 novembre 1892, ignorant que Marie est grosse
 de six à huit semaines.
      Eh oui ! La vigilance maternelle affaiblie, Vital a été entreprenant et Marie a succombé dans la
 grange, toutefois après une belle résistance, encore accrue par la pratique rigoureuse d’une
 religion intransigeante. Inutile de dire qu’on ne s’en vante pas de suite. La maladie, puis la mort de
 la maîtresse de la ferme retarde encore l’annonce de la grossesse illégitime. Le père Potié
 apprend la situation de sa servante alors qu’elle commence à s’arrondir. Vital ne nie pas sa
 responsabilité. Le fermier, pourtant capable d’organiser l’exploitation d’une ferme importante,
 si habile devant la difficulté, toujours intransigeant, très autoritaire, ne sait pas régler dans l’heure
 la situation. Il crie, tempête, tonne… alors que Marie demeure dans la cuisine où l’absence de la
 patronne lui donne une importance certaine. Là où sa femme aurait réglé l’affaire en deux heures,
 le maître perd des jours. La situation s’ébruite. Marie argumente, défie, s’agrippe. Le fermier
 menace, jure, invective. Vital, lui, perd toute assurance, toute pensée… La jeune flamande est
 déterminée, sans concession: « Si vous me jetez de force sur la route, je resterais assise devant la
 porte sur ma valise. Jour et nuit. Rien ne me fera partir. » Scandale.
      Le mercredi 31 mai 1893, peu après huit heures, on quitte la ferme en carriole. C’est au bras de
 son père que Marie entre dans l’église de Vieux-Berquin. Dans la petite robe qu’elle porte le
 dimanche, car elle n’a pu acheter la robe noire que l’église impose aux filles qui ont fauté. Vital suit
 les bras ballants. Pas de contrat de mariage, ce qui signifie que Vital n’apporte rien. Quatre
 témoins, tous parents ou amis de Vital. Il semble qu’Henri Foutren, le papa de Marie, soit le seul
 des siens au mariage de sa fille. C’est la fiancée qui a préparé le repas de noce. La jeune mariée
 le sert. Moins de quatre semaines plus tard, elle donne le jour à une jolie petite fille, Madeleine,
 celle qui lui fermera les yeux. La voici patronne de la ferme, houspillée sans cesse par Edouard,
 peu respectée par ceux qu’une importante exploitation connaît dans la journée. L’atmosphère est
 pénible, détestable, insupportable. Quant à l’affection que les jeunes mariés se doivent, elle ne
 s’étale guère.
      Par la suite, Marie donne deux filles à Vital, Maria et Jeanne. Après avoir atteint l’âge de quatre-
 vingts ans, Edouard concède à Vital de quoi s’installer dans une petite ferme à Morbecque.
 La maison existe toujours, caractérisée par la cloche qui domine son toit. Échec total quasi-
 immédiat: le cheval meurt, une épizootie touche le bétail. On n’est pas assuré. Quelqu’un avait
 dit : « Ils entrent en voiture ; ils sortiront en brouette ». Il est permis de penser que l’exploitation de
 ces terres peu coûteuses, récemment défrichées de la forêt de Nieppe, pauvres, peu profondes et
 humides, a longtemps été désastreuse pour des jeunes paysans pourtant pleins d’espoir.
     Par la suite, Vital et Marie travailleront dur. Il sera maraîcher. Elle l’assistera courageusement,
 vendant leurs légumes à la maison et sur le marché de Bailleul. La guerre de 14/18 leur prendra
 tout. Vital sera ensuite l’unique employé d’un commerce de vins et spiritueux, livrant les estaminets
 au pas lent de Léon, le cheval de la maison, son seul ami.
      J’ai rarement vu mes grands-parents détendus, heureux. Guère d’affection. Marie, autoritaire,
 houspillait souvent Vital, un homme bon et sensible. Un peu renfermé, il avait parfois de terribles
 colères blanches. Marie, terrorisée, restait alors sans voix.
      Lorsque Vital a été atteint par une pénible maladie, Marie l’a soigné et assisté avec beaucoup de
 dévouement. Ils reposent côte à côte dans le cimetière de Bailleul.

Vital Etienne Joseph POTIÉ

Marie Louise FOUTREN

 1.2.5 - Noces Ternisiennes

     Aurélie est une archelle : une fille grande, très grande ; mince, très mince. Elle n’est certes pas
 maigre, plus précisément pleine de promesses. Sur ses longues jambes, si actives sous la
 longue robe de cette fin du XIXe siècle, elle traverse vivement la cour, faisant s’égailler les poules
 vers la rue et le tas de fumier, et se glisse prestement entre les vaches qui se tournent lentement
 vers elle. Si elle était garçon, on la dirait sécrale. Mais elle est fille, et son père, Christian Lefebvre,
 dit Joseph, est « ménager » à Hernicourt, dans le Ternois, un pays du bel Artois. Ménager,
  ménagerie, réunion de bêtes. Joseph possède à Hernicourt, sur la grand-route, une ferme assez
 belle ma foi, regroupant 4 ou 5 vaches, un mulet, plusieurs cochons, une multitude de volailles, …
 Toutefois ses terres se limitent à quelques hectares. En l’occurrence, une belle prairie, 4 ou 5
  pièces de bonne terre, un grand jardin. Insuffisant pour justifier un cheval et quelques machines.
 On dit de Joseph que c’est un « fermier à brouette ». La ferme ? Une belle cour fermée: maison,
 étable, porcherie, grange, … On travaille toute la journée. On vit presque en autarcie. Joseph
 assiste fréquemment un gros cultivateur voisin, qui paye mal mais prête le cheval et l’outil. Aurélie
 et Julie, sa maman, se partagent les tâches de la maison, de la cour, du cheptel… Elles assurent
 l’entretien du jardin, des terres… A la maison, on ne parle que le patois, adoptant néanmoins avec
 un monsieur un français parfois approximatif. Aurélie et ses 25 ans sonnés attendent un mari. Ses
 trois frères sont mariés ailleurs. Au début de cette dernière décennie du XIXème siècle, elle est
 donc vouée à attendre le parti qui acceptera, et la fille, et la petite ferme. Au demeurant, ses parents
 ne souhaitent pas d’autre solution. Non seulement le départ d’Aurélie les priverait d’une servante
 gratuite, mais il les laisserait seuls à l’entrée de la vieillesse. Inacceptable.
       Henri Mailly est domestique à Gauchin. Il est permis de supposer que sa fonction, dans une
  ferme probablement assez importante, est de préparer les machines agricoles qu’il conduit
 généralement. Il entretient tout ce qui roule, mais aussi les outils, sinon les à-côtés des étables. Ne
 recherchait-on pas, en ce temps, un « bon » domestique ? Il est vraisemblable que ce rôle, le
 manouvrier intelligent et « capable » se le voyait attribuer, ce qui n’excluait pas les travaux aux
 champs en période de presse. A 35 ans, Henri est encore garçon. C’est un enfant naturel. Louise
 Mailly, sa mère, de Wavrans, lui a donné trois frères tout aussi illégitimes. On le sait le long de la
 Ternoise. Est-il utile de préciser que les Mailly sont sans le sou ? Henri a toujours été conscient de
 la difficulté de créer une famille. Maintenant, la jeunesse effacée, il en a probablement abandonné
 l’espoir.
       Fort heureusement, il va le rencontrer, le saisir. Fort heureusement, Aurélie aura dans sa
 maison un homme sérieux, réfléchi, travailleur. Aurélie, c’est évident, a entendu citer Henri Mailly.
 Evidemment, celui-ci est passé cent fois devant la ferme des Lefebvre. Ils se sont même vus par
 dessus la haie, sans jamais imaginer qu’ils dormiraient dans le même lit et dans la même tombe.
 Qui va créer les conditions de leur rapprochement ? Qui va les réunir ?
       Ce sera Joseph Lefebvre, le papa d’Aurélie. En mourant le jeudi 21 janvier 1892, il impose le
 changement. La nécessité d’un homme dans la maison apparaît alors pleinement. Il s’agit non
 seulement d’assurer les gros travaux, mais aussi d’obtenir de la part du fermier voisin le prêt du
 cheval, des machines, et une petite rentrée d’argent. Si les fils installés tous trois à Hernicourt
 peuvent apporter une aide, elle serait trop souvent vite expédiée, parfois tardive. Bien sûr, elle
 pourrait être apportée par un journalier, mais Julie Lefebvre devrait le payer. Une autre solution
 s’impose. Pour le moment, on enterre le père le samedi. Après le repas traditionnel où chacun jure
 assistance, on se dépêche d’aller traire les vaches…
       Le dimanche après-midi, les trois fils et les brus sont autour de Julie, sinon auprès d’Aurélie
 assise en bout de table. On évoque le partage sans insister. Les frères en discuteront
 entre eux. « Pas devant les femmes ». De suite, maman s’inquiète : « Le printemps, c’est pour
 bientôt. La terre est à préparer pour les betteraves, les pommes de terre. Et le fumier qui
 s’accumule ? »… On aborde des solutions toutes immédiatement réfutées. Finalement une seule
 réponse au problème. Il faut marier Aurélie. Unique moyen d’avoir un homme en permanence à la
 maison. Le conseil de famille se tourne vers elle, tel le tribunal vers le coupable. La peine a été
 prononcée. La condamnée accepte le châtiment avec un peu d’hésitation. Puis de plus en plus
 volontiers semble-t-il. Mais elle s’inquiète du bourreau. Ses belles sœurs ont des idées. Leurs
 maris les réfutent instantanément: ils vont s’en occuper.
       L’affaire n’est pas simple. Il faut un bon paysan, sans trop de terre ni d’espérances, pas buveur,
 facile à vivre, suffisamment expérimenté ce qui exclut une jeunesse, libre rapidement … On évoque
 des noms sans trouver immédiatement l’homme approprié, sinon acceptable. C’est alors que
 l’aîné, Edouard, évoque Henri Mailly. On se récrit : « La mère va hurler ». Puis on constate : c’est un
 bon garçon, courageux, débrouillard, d’un caractère égal, pas coureur. Il n’y est pour rien, lui, s’il est
 né hors mariage, si ses trois frères n’ont pas de père. Oui, elle a crié la vieille maman. Aurélie,
 probablement intéressée, précise quant à elle que les histoires d’autrefois ne l’intéressent guère,
 et que de toute façon elle n’acceptera pas les veufs plus ou moins vieux dont on la serine. Le
 dimanche suivant, Edouard amène Henri Mailly, le présente à sa mère un peu fermée. Puis :
 "C’est Aurélie », qui baisse les yeux. Et il lui fait faire le tour de l’exploitation… Henri ne fait guère de
 commentaires, mais participe : « Oui, la clôture est à réparer. J’ai vu dans la grange des piquets qui
 devraient convenir. »
      Aurélie n’a pas dit non. Julie a déclaré qu’elle ne verrait pas la mère d’Henri. «  Elle est mariée
 avec un veuf de Pierremont ! Elle habite Camblain, chez le curé ! C’est son beau-frère ! Peut-être
 viendra-t’il à la messe de mariage ». « Y aura pas de messe. On est en deuil ». C’est donc entendu.
      Lorsque Henri est venu partager le repas de midi un dimanche de février, mon Adèle opine pour
 le bouillon, la poule à la sauce blanche avec des pommes de terre, et une tarte à liboulli. L’apéritif :
 un petit verre de genièvre. Après le café, servi par la demoiselle de la maison, il est permis de
 supposer que les frères présents ont emmené les fiancés vers le jardin, pour les abandonner
 rapidement en riant de leur embarras.
       Aurélie et Henri se marient le samedi 21 mai 1892. Le père est mort depuis quatre mois. On est
 en grand deuil. A l’époque, il se portait longtemps. Le mariage en mairie a lieu à 7 heures du
 matin ; la bénédiction nuptiale à la sortie de la mairie. On rentre rapidement à la ferme. Julie
 assistait au mariage de sa fille. Louise Mailly, la maman d’Henri n’était pas là. Les témoins
 signent : Julien, le frère cadet d’Henri, et les trois frères d’Aurélie, Edouard, Henri et François,
 preuve de l’accord familial au mariage de la petite sœur. Qui était nettement plus grande que son
 mari.
       Le soir, Julie s’est repliée dans l’une des petites chambres de la ferme, celles du fond, où on
 entend la nuit les vaches cogner dans l’étable. Le jeune couple a pris la grande chambre sur la rue,
 celle où Aurélie est née, où elle mettra ses enfants au monde, où elle mourra.
        Le  dimanche soir, Julie a donné à Henri ses consignes pour le lendemain. "Ah mais…". Elle
 décède le 15 octobre 1898 après avoir connu  deux beaux petits-enfants.
         Henri meurt en 1925. Aurélie lui survit vingt ans. Ils ont vécu heureux et considérés.
 .

Henri Joseph MAILLY

Orélie Julie Joseph LEFEBVRE

 1.2.6 - Noces patoisantes

      Augustin Delaire explosa : « Mais co ché ta (mais qu’est-ce que tu as) ? Cha fait huit jours qu’on
 dirait que té veilles un mort. » Cantonnier du village, il rentre chez lui après une journée fatigante.
 Sa fille, Adèle, 20 ans, qui tient sa maison, est devant lui, morose, sombre. « T’as mal quéque
 part ? T’as la colique ». «  Si c’n’était que ça. »Elle tombe sur le banc, la figure dans les mains.
 Dans un sanglot, elle crie : «  J’suis enceinte ». «  Quoai !! ».
      Nous sommes en 1892, à Anvin, au cœur de l’Artois. Augustin vient d’enterrer sa femme. Son
 gamin, 15 ans, travaille à la ferme voisine. Sa fille Adèle reste à la maison, s’occupe des bêtes et
 du jardin, participe activement à la plantation de tabac. Les aînés sont partis. Cette petite maison
 est à lui. Sa terre est petite, mais profonde. Son espoir : que sa fille se marie et reste chez lui.
 Aujourd’hui, il s’effondre. Partout elle sera tenue à l’écart, presque pestiférée. Elle aura un enfant
 que ses copains houspilleront, rudoieront :« T’as pas père ». Lorsqu’il ne pourra plus nourrir la
 maison, qu’adviendra t-il ?
      « Qui qu’ché ». «  Louis ». « T’y a dit » « Ouai, y veut pas » « Quoai ». « Ch’est s’mère ». «  J’va
 y aller. In va vir (on va voir) ».
      On ne verra rien. Chez les parents de Louis, des doutes, des questions. C’est qu’on a des
 terres, des espérances. Louis est évasif. Il s’étonne. Il ne dit pas non. « Peut-être qu’au retour du
 service militaire… ». Pourtant Augustin a dit son indignation au curé, a fait appel au maire, un gros
 fermier, son patron puisqu’il est cantonnier. Sans par trop cataloguer l’adversaire, car lui, Augustin,
 se souvient fort bien que sa femme eut quelques difficultés à le traîner à l’église. Elle accouchait
 deux mois après leur mariage. Chez Louis, on ergote, on réfute. Adèle affirme, tempête, pleure. Le
 26 mars 1893, elle donne le jour à un garçon qu’elle prénomme « Arsène, Louis, Joseph ».
 Joseph, c’est traditionnel. Arsène, c’est le prénom de sa mère, morte depuis un an. Louis, c’est une
 affirmation au monde.
       Le gamin a juste six mois quand, en octobre, Louis est appelé au service militaire. Arsène
 profite bien. Adèle attend. Tous les deux ou trois mois, une fille se marie. La concurrence diminue.
 Elle ne perd pas espoir. Dans deux ans peut-être …
       Le 10 avril 1894, elle s’effondre. Louis est mort à l’hôpital d’Arras. Elle ne pense certes pas à
 ses parents, à peine à lui. Mais à son fils qui n’aura pas de père. Et à elle qui s’avance vers une vie
 de misère. Elle est en plein désarroi. Seul le gazouillis du bébé rompt la tristesse de la maisonnée.
 C’est alors qu’Augustin, après quelques réflexions, va « jouer finement ».
        Sur un chemin proche de Teneur, le village voisin, il guette François Dumetz, le berger, dont les
 moutons tondent le talus. Tout le monde connaît François qui fut sous Napoléon III soldat à Rome.
 Tous l’ont entendu parler de la mer Méditerranée, qu’il n’a pas vue car il était à fond de cale, et des
 Romaines si chaudes, qu’il n’a pu toucher. « Cha va ?» « Cha va ». Suivent les considérations qui
 s’imposent sur le temps, la mort d’un vieux, la vie après le départ de la femme. François, veuf en
 son temps, a depuis épousé une « jeunesse » mère de deux enfants illégitimes. C’est donc tout
 naturellement qu’Augustin évoque sa fille, « bonne ménagère, courageuse, pas coureuse malgré
 s’n’accident. Chti qui l’aura, i sera pas « malheureux…. Et pi elle aura m’mason… Elle est solide,
 té sais… J’ai un biau terrain… Té « sais que j’fais du toubaque (du tabac)… Mais dit donc ? Tin
 Garchon ? Je sus certain que « cha lui plairait ». « Sais pas » « Et ti, coché t’in pinse ? (Et toi, qu’en
 penses-tu ?) ». « Faut vire » (c’est à voir). « Tu devro li en parler ». « Peut-être ».
       Un peu plus tard, sur un sentier, quelle surprise : «  Tiens ché François. Cha va ? » Et après
 avoir constaté que les agneaux étaient beaux, que le blé promettait, qu’il était temps de planter
 patates… « Alors, t’en a parlé à tin fieu », « un peu », « coché qu’in pinse ? », «  sais pas »,  « té
 sais, y en a un d’Wavrans qui voudroé. Quarante ans… Ché trop…Peut-ête pas … Dis donc si té
 passot dimanche à l’heur de l’messe. In parleroé. » « Peut-être".
 De son jardin, Augustin les voit arriver, regardant à droite et à gauche. Avec leurs cannes à pêche.
 « Tiens, François. Ché tin garchon ? Y est costaud. Cha a mordu ? » « Pas trop. Quate ou
 cinque». « Cha, ché de belles truites ». « Tiens Germain, donnes in deux à Augustin », «  Faut
 pas » « Si, cha m’f’ra plaisir ». «  Faut pas, François. Min garchon, porte les à m’fille. Elle est din
 l’mason ».
    « Entrez ». « Vote père, y m’a dit d’vous apporter ché deux truites », « Ah, ché bien cha. Fallot pas.
 Mon Dieu qu’elles sont belles. Je vas querre un assiette ». C’est alors qu’Augustin fait entrer
 François : « M’fille fait nous donc une tasse ed café. Assis te ».
       Germain prit-il l’habitude de fréquenter la rivière près du moulin d’Anvin ? La tradition familiale
 nous dit qu’il était un fin pêcheur. Quoi qu’il en soit, quelques semaines plus tard François et
 Germain sont venus dîner (le repas de midi en artois), un dimanche . Sans Irma, l’encore jeune
 épouse de François, et ses deux gamins. Elle n’avait eu garde d’insister, car son soldat du Pape
 avait parfois tendance à la confondre avec un autrichien. On a d’abord sacrifié à l’apéritif du ternois
 de l’époque: le tour du jardin. L’évidence : « ici j’ai mis des carottes » devant un planche de la
 racine rouge. Ou la justification face à une terre nue : « el semaine prochaine, j’plante mes porions
 ( poireaux) ». Augustin, c’est certain, a mis en valeur la compétence d’Adèle : « Sont belles mes
 patates. Ché m’fille qui z’a remontées ». Puis, à table, le bouillon avec des biscottes et une poule
 au riz à la sauce blanche. Au dessert, une tarte aux prones (aux prunes, avec des pruneaux secs
 trempés), confectionnée dans le four à pain du fournil. J’en suis certain : c’est mon Adèle à moi qui
 m’a dit ce qu’elle aurait fait si elle avait été à la place de cette grand-mère dont elle porte le prénom.
        Sans doute il y eut d’autres échanges, mais Adèle se gardait bien de toute avance et Germain,
 placide, peu expansif, se limitait à répondre, avec pertinence certes, mais sans allusion à l’avenir.
 Prenant toutefois facilement Arsène sur le genou, et riant de bon cœur lorsqu’il lui tirait la
 moustache. Rappelons nous : Adèle a 23 ans et Germain 24. La fille est réservée, le garçon est
 timide et fruste.
        C’est encore Augustin qui va conclure : «  Alors, quand est-ce que vous vous mariez ». Germain,
 rougissant, se tourne vers le feu. Adèle embarrassée: «  C’est comme Germain voudra. » «  Ben …
 Ouai…» On consulte l’almanach. Ce sera le samedi 26 octobre (1895).   « Ché bien. Allez donc
 faire un tour din ch’marais. J’m’occupe de ch’ gosse ».
       Augustin en parle bien entendu à l’instituteur, qui est aussi secrétaire de mairie. « Monsieur »
 évoque la situation du gamin, recommande la reconnaissance de l’enfant par Germain : « C’est
 d’autant plus raisonnable que Louis est mort. Amène moi Germain. » Ainsi fut fait. Par la suite,
 Germain considérera toujours Arsène comme son fils.
       Le mariage civil a lieu le vendredi soir, car il fallait que la cérémonie religieuse du samedi matin,
 à la première heure, soit discrète, sans cortège, avec une mariée en noir. A la nuit tombée, après la
 journée de travail de chacun.
       Puis on  a bien mangé. Le ton des conversations est monté. Les frères et sœurs des mariés ont
 vite fait connaissance. Augustin est heureux. Son foyer est sauvé. Sa fille également. Le soir tout
 naturellement, il part se coucher dans le fournil, dans le lit de sa fille, et les jeunes mariés prennent
 l’unique chambre de la maison, la chambre du maître. Tout est bien.
      Quand Zélie arrive, neuf mois plus tard, le ménage est déjà bien soudé. Par la suite quatre
 autres frères et sœurs enrichirons une famille particulièrement unie, pauvre, mais non misérable. A
 l’âge de quarante-quatre ans, on porte Adèle au cimetière. Les siens sont alors près d’elle et le
 village accompagne sans arrière-pensées celle qui fut le cœur et l’âme de sa maison.
 .

Germain François Joseph DUMETZ

Adèle Virginie Josèphe DELAIRE

 1.3 - Personnalités familiales ou apparentées

 1.3.1 - Marguerite Yourcenar

Marguerite Cleenewerck de Crayencour

 Marguerite Yourcenar
 Marguerite Cleenewerck de Crayencour
 Marguerite Jeanne Ghislaine Cleenewerck de Crayencour
 Membre de l'Académie française (n° 662, 6 mars 1980)
 Romancière, essayiste, poète, latiniste distinguée,
 amateur de livres (8000 volumes classés par civilisation), d'antiquités, de musique, de voyages.
 Née le 8 juin 1903 - Bruxelles, Belgique
 Décédée le 18 décembre 1987 - Mount-Desert (États-Unis)
 À l'âge de 84 ans
 Fut la première femme élue à l'Académie française, au fauteuil de Roger Caillois, le 6 mars 1980
 et reçue sous la coupole le 22 janvier 1981 par Jean d'Ormesson.
 Parents :
 Michel Cleenewerck de Crayencour 1853-1929
 Fernande de Cartier de Marchienne 1872-1903

Apparentements:

  • 1- Elle descend du couple Jacques ELLEBOODE, Bailli de Peene et de Buysscheure (1601-1650). et Marie COUSIN 1601-1642 qui sont ses octaïeuls. Sosas 1264 et 1265.
  • 2 - Elle est donc cousine au 16ème degré de Paul Joseph Émile VIDRIL (1895 - 1972). Sosa 4.
  • 3 - De ce fait elle est cousine au 17ème degré des 4 enfants de Paul VIDRIL.
  • 4 - Et donc cousine au 18ème degré des 8 petits-enfants de Paul VIDRIL.
  • 5 - ...........

Marguerite Cleenewerck de Crayencour


à 26 ans

à 68 ans

 1.3.2 - Jean-Baptiste VANGREVELYNGHE

Jean Baptiste VANGREVELYNGHE

 Tisje Tasje, c'est ce spirituel et légendaire colporteur flamand.
 C'est Jean-Baptiste VANGREVELYNGHE (Sosa 70), né à Buysscheure, en Flandre française, le 13 avril 1768.
 Il vécut à Noordpeene avant, pendant et après la grande Révolution.
 Il avait l'esprit au bout de la langue.
 Chaque année, lors du carnaval, Hazebrouck promène son géant.
 Fils de paysan, il devient gratte-sauce, marmiton au couvent des Guillemites de Noordpeene où il
 reçoit plus qu'une instruction rudimentaire. A 19 ans, il épouse Marie Pétronille COMPAIGNON
 qui lui donnera huit enfants.  Ils tiendrons une épicerie à Noordpeene, puis Jean-Baptiste (Tisje)
 sera colporteur jusqu'à sa mort le 24 novembre 1842, vendant notamment ces petites tasses qui
 ajouteront Tasje à Tisje.
 Tisje Tasje a longtemps parcouru le Pays de Cassel et ses abords, transmettant les nouvelles,
 conseillant les paysans, racontant des histoires. Il est de toutes les fêtes, de toutes les
 Kermesses, les neuvaines. C'est alors une personnalité connue de tous. Il meurt en 1842.
 Edmond de Cooussemaker, du Comité flamand de France, recueille ses historiettes, ses
 anecdotes, ses souvenirs révolutionnaires et autres. Il note les coutumes, les cantiques, les
 chants. Il cite les écrits de Tisje Tasje, auteur notamment d'une pièce de théâtre.
 Après la guerre 14/18, un almanach fait revivre Tisje Tasje et Hazebrouck l'immortalise en
 promenant son Géant lors de ses carnavals.
 Un jour, sur la Côte d'Azur, une conférencière parlant de la Flandre disait: " A Noordpeenne, j'ai
 entendu parler d'un certain Tisje Tasje. On n'a pu me dire son nom, mais son évocation faisait rire
 tout le monde". Il en aurait été très content.
 Ses parents:
 Michel VANGREVELYNGHE - Sosa 140 (1729 - 1803).
 Marie Thérèse DEHAENE - Sosa 141 (1732 - 1768).
 Tisje Tasje porte donc le n°70 dans l'ascendance généalogique de Josette et Catherine VIDRIL.

Apparentements:

  • 1- Il est le trisaïeul de Paul Joseph Émile VIDRIL (1895 - 1972).
  • 2 - Il est le quadrisaïeul des 4 enfants de Paul VIDRIL.
  • 3 - Il est le quinquaïeul des 8 petits-enfants de Paul VIDRIL.
  • 4 - ..............

 1.3.3 - Paul Joseph Émile VIDRIL

    Si Paul VIDRIL (Sosa 4) n'est pas à proprement parler une personnalité, c'est néanmoins un
 homme qui a eu, au sens littéral du terme, une vie extraordinaire, une vie qui ne fut pas celle de la
 plupart des hommes de sa famille, de celle de ses amis, de ses collègues de métier, des gens de
 son milieu.
    Il naît en 1895 à Esquelbecq, dans une famille de très petits cheminots. Nanti de nombres de
 soeurs et d'un aîné, il fait de bonnes études primaires à Bailleul où l'a conduit le métier de ses
 parents. Premier du canton au Certificat d'études primaires, il entre en apprentissage dans un
 atelier de serrurerie. La guerre 14/18 l'y trouve.  Entre temps, il a rencontré Julienne, une gentille
 couturière, dont l'amie Maria intéresse beaucoup Jules, son copain d'atelier. La guerre eclate les
 deux couples, mais officialise les fiançailles. Le  frère aîné de Paul disparaît dès septembre 1914
 sous les murs de Verdun.
    Paul sera un soldat courageux, bien intégré dans son escouade. Il est armurier-mitrailleur,
 spécialité obtenue, non seulement par son aptitude aux travaux de serrurerie, mais aussi par une
 réflexion intelligente: il arrive plus tardivement sur le front du fait des stages nécessaires; il
 échappe à bien des corvées; il esquive les si fréquents guets en poste d'écoute avancé...
 .
    Ce qui n'empêche pas son unité d'être de sanglants combats. En septembre 1915, elle participe
 à la violente offensive de Champagne. Paul y est très sérieusement blessé par éclats d'obus, au
 mollet, et, à  plusieurs endroits, à l'occiput et dans le dos. Il retrouve son unité en mars 1916.
 Combats et repos se succèdent jusqu'en mai.
    Paul prend alors 2 mois de vacances en Vendée. Stage de mitrailleur sur Hotchkiss. 1er stage:
 apte. Il redouble!! Très apte. Le Sous-off s'est offert un moniteur, ce qui lui a permis bien davantage
 de parties de belote. Ce que Paul a su, c'est que son régiment participait alors à la tuerie de
 Verdun. Ce qu'il a su, c'est qu'une section de la 3ème compagnie fut totalement exterminée
 au Ravin de la Dame. Ce qu'il n'a pas su, c'est que ce lieu deviendra la "Tranchée des baïonnettes".
    Verdun, Paul y va pendant l'hiver glacial 16/17. Puis le 16 avril 1917, c'est le massacre du Chemin
 des Dames. Il confortera Paul dans sa haine de l'allemand et son aversion des officiers
 supérieurs, qu'ils soient allemands ou français. Il est cité à l'ordre du Bataillon.
     Voici  la Belgique de Mai à décembre1917. Pour Paul, c'est l'année horrible. Le 1er Janvier, son
 copain Jules est tué au nord de Verdun. Le 27 juin, son père décède à Bailleul. Le 12 juillet, sa
 Julienne est écrasée sous sa maison bombardée: c'est lui qui, permissionnaire, trouve sa main
 dans les décombres. Le 10 août, il est commotionné et contusionné par un obus à Poesèle. Le 17
 octobre, il est évacué pour "pieds de tranchée" de la forêt d'Houthulst. Il s'agit de mycoses
 généralisées considérées comme des gelures.
    Décembre 17, son régiment dissous, Paul est affecté dans un Bataillon de Chasseurs à Pied. Il
 devient grenadier, chargé lors des attaques de "nettoyer" les tranchées adverses. Ce qu'il fait,
 d'abord en Belgique, puis dans la Somme. Trois semaines de combats de mouvements.
    Paul va alors combattre sous les murs de sa ville, Bailleul. De mi-avril au 8 mai 1918, des
 combats épisodiques coupés de marches et contre-marches. Paul est promu caporal le 10 mai.
    Il retrouve la guerre en juin. C'est la 2ème Bataille de la Marne. Son bataillon fait du terrassement
 jusqu'au début d'août, où il poursuit l'ennemi. C'est alors l'attaque du 17 août sur Beuvraignes.
 Paul conduit son escouade à l'attaque. Une balle de mitrailleuse le touche au défaut de l'épaule
 droite et sort dans son dos, au niveau des reins. Blessure très grave qui va le mener à l'hôpital de
 Cherbourg, puis en convalescence au Luc. Pour lui, la guerre est finie.
   Démobilisé, il intègre le 19 janvier 1919 le Dépôt des locomotives de Bèthune. Il est alors sans
 père ni mère, sans maison, sa fiancée morte, sans autre argent que le pécule reçu de l'armée.
    Il retrouve Maria, l'amie de Julienne. Ils se marient, élèvent 4 enfants. Paul "monte" en locomotive à
 vapeur, devient mécanicien. La 2ème guerre mondiale le conduit jusqu'à Limoges. Sa locomotive
 déraille en Belgique. Des transfuges passent des lignes de démarcation caché dans son tender.
    Admis à la retraite en 1945, il se consacre aux siens et à certaines associations. C'est ainsi qu'il
 participe pendant près de 20 ans à l'animation d'une association d'anciens élèves de l'école
 Michelet. Il est également pendant 10 ans membre de la Confrérie des Charitables de Béthune, qui
 assure bénévolement le transport du corps des défunts. Il meurt en 1972, à l'âge de 77 ans.
 Paul Vidril fut décoré:
     - de la Médaille militaire.
     - de la Croix de guerre avec palmes (deux citations).
     - de la Médaille de Verdun.
 Il reçu:
     - la Médaille d'encouragement au bien.
     - les Médailles d'Argent et d'Or du travail.
     - les Médailles de Bronze et de Vermeil de la Confrérie des Charitables.
     - les Palmes académiques.
          Il fut promu Chevalier de la Légion d'Honneur par décision de Charles de GAULLE, Président
 de la République Française en date du 21 juin 1960. Il reçu cette décoration le 14 juillet 1960 sur la
 Grand-place de Béthune.
 .

Fiche généalogique de Paul Vidril

 1.4 - Notre famille pendant la guerre 1914-1918.

Il s’agit des deux générations qui précèdent notre couple, Adèle Mailly et moi Roger Vidril.

 1.4.1 - Nos grands-parents, civils de guerre

     En 1914, Pierre VIDRIL est veuf. Il meurt en 1917 après avoir connu l’occupation de Bailleul par
 les allemands en octobre 1914, puis leurs bombardements pendant les années 15 à 17. Pendant
 toute la guerre, les troupes anglaises cantonnent à Bailleul, à 15 km du front. Retraité du chemin de
 fer, il ne côtoie de près les soldats britanniques que dans l’estaminet de sa seconde épouse. Il a la
 douleur de voir son fils aîné Lucien disparaitre dés le début de la première bataille de la Marne, en
 septembre 1914. Ma grand-mère Eugénie OLIVIER était décédée depuis 1902. Sa tombe, dans le
 cimetière d'Outtersteene, fut détruite en 1918.
     Vital et Marie POTIE vivent à Bailleul avec leurs 3 filles. Pendant les 8 jours d’occupation
 allemande en octobre 14, celles-ci sont bien cachées. Vital est maraîcher. Marie vend à la maison
 et sur le marché le mardi. La fermette familiale ne désemplit pas : la grange est pleine de
 fantassins ou d’artilleur au repos. Marie et ses filles font la lessive de quelques soldats, mais
 soignent plus généralement le linge des officiers. Tous font partie de l'Armée anglaise. Je suis
 certain que Marie, maîtresse femme, veille sur ses poules, … et ses demoiselles.
      On vend des légumes aux soldats et probablement quelques volailles. Mais je ne crois pas à un
 commerce de boisson. Les anglais sont buveurs de bière et les Potié locataires de la brasserie
 quasi-mitoyenne. Mais on a des sous. Lorsque les avions bombardent Bailleul la nuit, ou le
 zeppelin, Marie a sa mallette sur les genoux. En avril 1918, lors de l’attaque allemande, on évacue
 Bailleul qui sera alors totalement détruit. Les Potié échouent à Argentan où Vital et Maria opèrent
 dans un magasin militaire. A leur retour à Bailleul, ils ont tout perdu, meubles et biens.
     Henri et Aurélie MAILLY, dans leur village d’Hernicourt, sont à 30 km en arrière du front d’Artois.
 Pendant toute la guerre, soldats anglais et français cantonnent dans leur ferme, causant bien des
 gênes et des ravages. Mais la troupe a des besoins. Partout on les satisfait. Légumes, volailles et
 lapins. Et le vin. Les Mailly ont mis tonneaux en perce. On a engrangé un argent que l’inflation va
 effacer, après avoir toutefois rénové quelque peu la ferme. De la fin de la guerre date le pignon de
 brique en façade et le cagibi sur rue. Et quelques ampoules électriques. Tout est bien.
    Germain et Adèle DUMETZ à Anvin, voient bien des soldats britanniques. Leur petite maison et
 leur famille étoffée ne permettent pas le billet de logement. On sait que leur aînée, Zélie, excellente
 couturière, a confectionné un chemisier pour la fiancée d’un anglais. Il lui offre cette boite de
 cigarette en laiton reçue de sa Reine pour le premier Noël de guerre. Adèle Delaire décède en
 1916.

Nos huit grands-parents portent logiquement les numéros "Sosa" 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15.

 1.4.2 - Nos pères, soldats d’infanterie

    La génération suivante est celle de nos parents, à Adèle et moi. Nos mères, Maria et Zélie, ont
 suivi le sort de leurs parents, survolé ci-avant. Nos pères, leurs maris à venir, font la guerre. J’ai
 écrit par ailleurs, très en détail, ce qu’elle fut pour eux. En voici les très grandes lignes.
     Paul Vidril, classe 15, connaît les tranchées pendant 4 ans. L’infanterie. Curieusement, il
 combat partout : en Belgique, en Flandre, dans la Somme, sur le Matz, au Chemin des dames dont
 il conservera un souvenir, au nord de Verdun, en Argonne, en Alsace. Il est armurier-mitrailleur, puis,
 à partir de mars 1918, caporal, dans la spécialité grenadier. 4 blessures, dont 2 très graves. Sans
 compter une horreur de la guerre, une haine de l’allemand et le mépris des officiers supérieurs, de
 quelque nation qu'ils soient. 2 citations.
      Charles Joseph Mailly, classe 13, monte en Belgique en août 1914. De suite il voit l’énorme
 retraite qui s’ensuit, parcourant 300 km en 14 jours agrémentés de combats d’arrière-garde Il est
 de la première victoire de la Marne dans les faubourgs de Reims. Puis il combat un peu partout sur
 le flanc du Chemin des Dames. Le 7 juin 1915, il perd la jambe gauche à Berry-au Bac. Evacué
 dans le Sud-ouest, il reçoit à la fois une jambe artificielle et une solide formation de cordonnier.
     Paul et Joseph furent promus  tous deux, à titre militaire, Chevalier dans l’ordre de la Légion
 d’Honneur.
 .

 1.4.3 - Ils sont "Morts pour la France"

Pendant la Grande Guerre de 1914/1918, quatre VIDRIL sont « Morts pour la France ».

 Parmi eux :
 •      mon oncle Lucien VIDRIL, caporal au 365ème Régiment d’Infanterie, tué le 6
 septembre  1914, le premier jour de la bataille de la Marne, en montant à l’attaque à Ville-sur-
 Cousances (Meuse). Disparu, il est certainement parmi les 917 corps non identifiés du cimetière
 militaire de Ville-sur-Cousances.
 •      Son cousin germain Emile VIDRIL,  Aide Maréchal-Ferrant au 41ème Régiment
 d’Artillerie, qui meurt de blessure le 14 août 1916 à l’hôpital-hospice de Chaumont (Yonne).
                         Alexandre Louis VIDRIL 1820 - 1875
                                         |
                                         |
                      __________________ |____________________
                      |                                      |
         Pierre Louis VIDRIL 1857 x 1917             Jérémie VIDRIL 1852 x ------
                      |                                      |
                      |                                      |
        Lucien Joseph VIDRIL 1890 x 1914       Emile Georges VIDRIL 1888 x 1916
        Mort pour la France le 06/09/1914      Mort pour la France 14/08/1916
 Leur sont apparentés deux autres Vidril « Morts pour la France » pendant cette Guerre  :
 •      René VIDRIL, mort de blessure le 20 novembre 1914 à Glennes (Yonne).
 •      Georges VIDRIL, mort à l’ennemi en 1916.
 Ce sont deux cousins germains issus d’une branche parallèle à celle d’Alexandre Louis cité
 ci-avant. Ces deux branches descendent de Jean-Baptiste VIDRINE, fils de Georges WIDRINE
   .

Lucien Joseph VIDRIL vers 1910

Dans l’Arbre en ligne des VIDRIL, dont les Sosa 1 sont Josette (1a) et Catherine (1b):

  • Pierre est Sosa 8, Alexandre Louis Sosa 16
  • Jean-Baptiste et Georges Sosa 128 et 256.

 1.5 - Villes et villages de notre famille

 1.5.1 - Anvin, village du Ternois

     Anvin est actuellement un gros village du Pas de Calais niché au milieu du flanc sud-ouest des
 collines d’Artois. Les eaux de la Ternoise le traversent sans précipitation. Puis, avec l’aide de la
 Canche, elles gagnent la Manche. Anvin est relié au sud à Saint-Pol sur Ternoise, plein ouest à
 Hesdin et Montreuil. Il regarde vers le nord Fruges et Saint-Omer, au nord-est Aire sur la Lys et
 la Flandre. La photo, c'est son église. Le Chemin de Fer longe la rive gauche de la rivière.
     J’aime ce village. Pourquoi ? C'est que je m’y vois volontiers le jour de Pâques. Je suis, comme il
 se doit, à l’église. Nous sommes en l’an 1690, le 26 mars.Trois filles Deleporte, Marie, Jeanne et
 Louise ont communié. Sont-elles sœurs ? Cousines ? Je ne sais. Mais dans ce village de
 quelqes dizaines de feux,  je les imagine sans difficulté apparentées. Ce sont-elles qui donnent à
 Anvin cet intérêt si particulier pour ma descendance, pour notre descendance à mon Adèle et moi.
   En effet, la centaine de paysans et d’artisans et les quelques notables qui écoutent ce jour-là
 d’une oreille plus ou moins distraite l’homélie du curé Occre sont des ascendants de nos filles
 Josette et Catherine: Marie épousa Georges Widrine, l’un de mes 64 sextaïeuls; Louise et Jeanne
 sont respectivement des sextaïeules de Joseph et de Zélie, les parents d'Adèle, ma femme. Si sa
 branche paternelle s’est éloignée d’Anvin bien avant la révolution, les générations qui aboutirent à
 Zélie Dumetz ont toutes connu dans son église des noces et des baptêmes. Le cimetière qui
 cerne l'église est pavé de leurs os.
     Je laisse aux historiens le plaisir de développer l’histoire d’Anvin. Je me bornerai à constater
 que, village de vallée connaissant la réunion de la Ternoise et de deux de ses affluents, la rivière
 d’Eps et le Faux, il n’est pas étonnant qu’il vit passer les légions romaines, et bien d’autres
 guerriers. Anvin et ses deux hameaux, Petit-Anvin et Mazinghem, avaient leur château, leur
 maladrerie. Ils possédaient, ils possèdent toujours un marais communal de plus de 2 hectares. La
 Ternoise y avait son moulin. De tous temps, nos aîeux y  péchèrent la truite.
     Ils l’ont fait dans tous les villages blottis sur ses rives, de Tilly-Capelle à Saint-Pol, le long de
 cette route que jalonnent nos tombes.
 .

 Les dames DELEPORTE, Marie (Sosa 257), Louise (Sosa 887), Jeanne (Sosa 1017) furent
 baptisées, LOUIS XIV régnant, devant les Fonts Baptismaux de cette église d’Anvin.
 .

 1.5.2 - La Ternoise, notre rivière

     La Ternoise, c’est la rivière des Mailly/Dumetz. Née au dessus de Saint-Pol, elle traverse nos
  villages : Hernicourt, Wavrans, Anvin, Teneur, Tilly Cappelle ... Là vécurent de nombreux ancêtres
 de mon Adèle, donc de notre descendance et de celles de ses frères. Bien des maisons de nos
 aïeux étaient très proches de l’eau. Adèle est née à une dizaine de mètres de notre Ternoise.
     Longue de 40 km, de pente moyenne assez faible encore réduite par les retenues des moulins,
 elle sinue dans nos villages au milieu des prairies et des bosquets. Son débit de près de 5 m3 est
 relativement constant : un maximum peu net à la fin de l’hiver ; de basses eaux relatives à la fin de
 l’été. Un seul vrai affluent, le Faux, connu de notre branche d’Heuchin. Mais partout des ruisseaux
 descendant des collines. Ils contribuent à faire de la Ternoise une rivière très régulière et fort
 abondante.
     Chacun de nos villages avait son moulin : un barrage et son petit lac; une roue; des
 vannes permettant le réglage des hauteurs d’eau et des débits. La manœuvre de celles-ci était
 assurée par le meunier, selon des règles communes ancestrales. Un garde-moulin amenait le
 grain et répartissait farine et issues. Il était rémunéré par le meunier. Un grand-père de Joseph
 Mailly assurait cette fonction, d’abord à Heuchin, puis sur la Ternoise, à Hernicourt et peut-être à
 Wavrans.
      J’ai rencontré sur ses rives les « marais communaux ». En Artois, c’est un héritage des
 Fabriques, ces assemblées de notables qui géraient les biens de la paroisse avant la Révolution.
 Marais désigne mal ces prairies naturelles où chacun peut librement faire paître ses bêtes,
 ramasser le bois, se promener ou pêcher. Mais il est possible qu’il s’agisse de bas-fonds assainis
 en son temps. A Wavrans, on dit « ché fonds », les fonds.
     Autrefois,  nos aïeules y battaient le linge. Leurs hommes, qui, comme elles, travaillaient
 beaucoup, profitaient fort heureusement des fêtes nombreuses, carillonnées ou non, et du repos
 justement imposé par le curé, pour y pêcher la truite. Je n’ai jamais vu de poisson blanc dans notre
 rivière. Aussi loin que la tradition orale a porté, l’aïeul est fin pêcheur. C’est le cas de ce François
 qui habitait Teneur, aux Courbettes, qui ne stigmatisaient certes pas une obséquiosité excessive,
 mais bien d’agréables sinuosités de la rivière. Ce fut le cas également de son fils, grand-père
 Germain. Et de bien entendu de Joseph Mailly, Papa Joseph pour beaucoup, j’per pour d’aucuns.
 Ma première truite, c’est lui. Zélie l’a cuisinée. Je n’en ai jamais mangé de meilleure. Aujourd’hui,
 les truites sont introuvables, hormis dans les jours qui suivent un rempoissonnement... Hélas !
     Aujourd’hui encore, dans « ché fonds », gamins et gamines s’adonnent à cœur joie aux jeux de
 leur âge.
     La Ternoise, c’est la rivière du Ternois, un pays attrayant, alliant de beaux panoramas et
 d’harmonieux paysages. Voici une perspective située en amont d’Anvin. A vous d’en juger.

 1.5.3 - La Cité des Cheminots de Béthune

          En 1919, le réseau des Chemins de fer du Nord est détruit sur un grand arc de cercle, de
 Compiègne et Laon à la Mer du Nord. Sa main-d’œuvre, les cheminots, est décimée, dispersée. La
 Compagnie du Nord lance alors un ambitieux et vaste programme de construction de cités
 ouvrières.
       Béthune est un centre ferroviaire important. La remise en état de ses voies et de ses ateliers et
 la relance de leur activité exigent une main-d’œuvre étoffée. Une zone marécageuse étendue est
 disponible au sud de la gare. La «Compagnie du Nord» peut donc, sans contrainte, y réaliser,
 disons même y créer un ensemble exceptionnel pour l’époque et encore de nos jours.

En voici les grandes lignes:

 •      Plus de 500 logements en maisons individuelles, doubles ou quadruples, disposant
 toutes d’une cuisine spacieuse, d’une salle à manger et d’au moins deux chambres situées à
 l’étage. S’y ajoutent un perron couvert, un « débarras » et un jardinet de 4 à 5 ares.
 •      A l’éclairage électrique des rues et des maisons s’ajoutent l’eau courante sur évier, le
 tout-à-l’égout permettant le w-c sur perron et sa chasse d’eau. La cuisine possède un poêle de tôle
 noire munie d’un réservoir d’eau chaude. Le jardin a son clapier/poulailler discret et deux arbres
 fruitiers.
     Cet équipement est très exceptionnel pour l’époque. On en parle en ville, chez les bourgeois. Il
 ne sera pas étranger au recrutement facile d’une main-d’œuvre qualifiée.
     Cette cité, ma cité, était d’autant plus agréable que ses maisons, de diverses couleurs pastel,
 étaient desservies par des routes bordées de trottoirs et de clôtures légères garnies de rosiers.
 Maillage routier coupé de ronds-points arborés. Les rues rappelaient les villes ferroviaires voisines
 (rues de Lens, Calais, Dunkerque, ...), plus éloignées (rue de Reims, place de Paris). N’oublions
 pas les rues de Lorette et de Vimy, liées à la guerre toute proche.
     Notre cité avait ses écoles de filles et de garçons avec chauffage central, et deux classes dites «
 maternelles » où j’ai été admis à 4 ans ½. J’en conserve le souvenir perplexe d’un cabinet noir. Un
 stade, superbe pour l’époque. Une piscine à deux bassins certainement pas étrangère à mon
 attrait pour la natation. Une  salle des fêtes. Un centre médical de pédiatrie, la «Goutte de Lait», où
 convergeaient les innombrables jeunes mères de famille. Les filles recevaient des cours d’«Arts
 Ménagers». Près de l’école des garçons, des jardinets permettaient l’initiation des grands. Mon
 frère Lucien y eut de belles levées. Un vilain-jaloux les lui a saccagées. Des bains-douches étaient
 accessibles le samedi, ouverts à tous, mais ne connaissant pratiquement que le sexe martial. Ma
 mère m’y envoyait parfois prendre un bain, m’interdisant la douche qui, disait-elle, ne nettoyait pas.
 Quelques cabines à l’usage des familles : la maman récurait ses mouflets, puis les expédiaient
 pour savourer son bain. Une épicerie et une boucherie «coopératives» étaient complétées par une
 échoppe cheminote, l’économat.
    Cité à part entière, aérée, agréable à vivre, pratiquement réalisée en une année à l’initiative de
 l’Ingénieur en Chef Raoul Dautry. Un réseau routier large, bien entretenu. De nombreuses
 bicyclettes n’y rencontraient que la voiture du boulanger, du laitier, du  marchand de bière, de
 charbon… La charrette du poissonnier le vendredi. L’été, parfois : «À la glace, à la glace à la vanille
 pour les filles, au citron pour les garçons ». J’y ai connu le passage du vitrier et du « marchand de
 peaux de lapin », qui n’était qu’acheteur chez nous.
     La vie associative y était facile, le chemin de fer encourageant l’action des bénévoles, fournissant
 les locaux et le matériel. Musique, théâtre, association sportive, dressage de chiens, football le
 dimanche, chaque année, la fête de la cité, la ducasse …  J’ai vu, sur scène, mon père jeune
 premier. Je n’oublie pas la solidarité qui jouait surtout chez les hommes : on échangeait des
 graines, des plantes ; on s’aidait pour les tâches lourdes ou spécialisées. Les mères surveillaient
 la marmaille. Elles papotaient parfois au travers de la rue, de portillon à portillon. Je présume
 qu'elles échangeaient recettes et pratiques. Mais j'ai conservé le souvenir de médisances envers
 celles de la rue voisine. Notamment à l'envolée du sacrifice des chignons, jugé scandaleux, puis
 osé, enfin admissible. Elles y sont toutes venues. Les maris étaient aussi dans la ligne de mire.
 On ne comparaît jamais. On présentait le coupable indirectement: "Le mien, il ...". Il s'agissait très
 généralement de couples d'après guerre. Rares étaient les cheveux blancs avant 1930.
     Ni café, ni débit de tabac. Pas le moindre policier. Hormis, je dois le reconnaître, le garde-
 champêtre du village voisin qui s’efforçait de rattraper les gamins surpris lors de la construction
 d’une cabane dans le bois mitoyen de la cité. Plus tard, une église sera construite à un jet de
 pierre, à l’initiative de l’Evêché. Quelques magasins alimentaires s’ouvriront en périphérie.
    Des aspects négatifs ? Ouais … je l’ai entendu dire … Reliée à la ville essentiellement par une
 passerelle qui sautait les voies, notre cité, c’était l’unicité du métier et des relations humaines.
 Chacun connaissait bien du monde. Toute arrivée était commentée. Il me semble qu’on s’y mariait
 souvent entre soi. Moi, je savais où habitaient mes camarades de classe. Les rues ? Peu
 d’étrangers. La circulation des visiteurs n’y était pas interdite. Mais s’agissant de «voies privées»,
 leur entretien et celui des divers réseaux d’alimentation et d’assainissement étaient assurés par le
 chemin de fer, plus précisément par un Conseil de Cité démocratiquement élu et l’argent de
 la «Compagnie». Je devais, bien plus tard, présider celui de la cité de Saint-Pol sur mer, dans la
 banlieue de Dunkerque.
    Mais je n’ai jamais entendu évoquer la délectation, pour les gamins et gamines, de pouvoir jouer
 ensemble à toutes sortes de jeux généralement inconnus des gosses de la ville. Amusements
 sans contrainte, sauf rappel pressant de la maman. Ces jeux, ils venaient de partout, à tout le
 moins d’un rayon de 50 à 80 km. Qu’il s’agisse de la toupie et du toupion, du cerf-volant, du jeu de
 guise, … et bien sûr des multiples variantes permises par les billes, ils avaient été amenés le plus
 souvent par de jeunes cheminots dont le patois picard différait quelque peu selon qu’il émanait de
 la côte, du Ternois, de Lille ou de Valenciennes. Je me suis permis de développer dans une
 chronique familiale l’essentiel de ces divertissements, que m’ont inculqué les copains dans la
 cour de l’école ou le long des trottoirs. J’assimilais alors facilement. Merci Raoul Dautry.
     Nous habitions au n°37 de la rue d’Orléans. Maison double, 2 niveaux, 4 pièces, beau jardin dont
 mes parents tiraient l’essentiel de nos légumes. Elle fut détruite par une bombe en 1944. Le voisin
 de ma jeunesse c’était Michel, fils de l’oncle et de la tante d’Adèle. Notre couple témoigne de la
 pérennité de cette maison.

 1.5.4 - Ma Ville de Bailleul

     Ma ville et non la ville. Car il ne m’appartient pas de présenter Bailleul en Flandre. Je n’en ai, ni la
 connaissance, ni la compétence. Mais j’aime cette cité où mes grands-parents ont vécu, où mes
 parents se sont rencontrés, dont le cimetière m’est si familier. Gamin, j’y passais mes vacances.
 Adulte, j’y loge nombre de souvenirs familiaux, souvent souriants, parfois pathétiques, toujours
 émouvants.
     La ville, totalement détruite en 1918, me paraît avoir été intelligemment reconstruite:
     ·  Le plan antérieur fut respecté, les rues étant élargies et les trottoirs ouverts.
     ·  L’adoption de l’architecture flamande a donné à la cité un caractère indéniable.
     ·  Les monuments furent facilement acceptés par les miens, bailleulois de souche.
      Ce n’est pas sans émotion que je revois les n°s 2 et 4 de la rue Saint-Jacques où mes grands-
 parents et ma tante m’hébergeaient, la Grand-Place et le souvenir de Picolissimo opérant à chaud
 lors du carnaval, la rue d’Occident où travaillaient mes tantes. C’est avec attendrissement que j’ai
 pu  faire écouter aux miens le carillon de l’Hôtel de Ville, que je les ai conduit vers les lieux où
 vivaient mes parents et grands-parents avant la Grande Guerre. Mais s’il est un monument que je
 n’ai jamais manqué de saluer, où j’ai rencontré une mémoire familiale exceptionnelle, un
 monument qui, compte tenu de sa mission, m’a paru dans sa réalisation l’un des plus beaux de
 notre pays, c'est le Monument aux Morts de Bailleul.
           Réalisé sur les ruines et avec les matériaux de l’ancienne église Saint-Amand dont il
 conserve symboliquement un arc d’ogive base de l’envol d’une superbe victoire ailée,
 extraordinaire de réalisation et d’équilibre, ce monument est pour moi un fantastique lieu de
 mémoire :
     ·  Mon grand-père Vital, élève dans les années 1870 du collège des Jésuites dont l’église
     St-Amand fut la chapelle avant 1805, y fit certes claquer ses sabots en bien des
     occasions.
     ·  Dans cette église, paroisse de mes grands-parents, mon père a fait sa communion
     solennelle en 1906, ma mère en 1907.
     ·  Mon grand-père Pierre, veuf, s’y remarie le samedi 30 septembre 1905. Son cercueil y
     est béni les 19 ou 20 juin 1917.
     ·  Mon oncle Lucien y épouse sa Julia en 1912. Disparu sous les murs de Verdun en
     septembre 1914, il est certain que les siens, les miens, s’y sont alors recueillis dans son
     souvenir.
     ·  Jules Delplace, copain de mon père à l’atelier et dans la vie, tué à Bras-sur-Meuse le
     1er janvier 1917, y est pour le moins recommandé aux prières de chacun. Je sais que
     ma mère le pleurait.
     ·  Julienne Verdru, tuée par un obus rue du Sud le 9 juillet 1917, y connait sa dernière
     messe le 11, sinon sous le regard bouleversé de mon père, alors au front, qui lui était
     très proche, mais évidemment accompagnée par ma maman, l’amie de toujours.
     « Morts pour la France », Lucien, Jules, Julienne figurent sur le flanc gauche du monument,
 guère éloignés l’un de l’autre comme ils furent proches dans la vie.
       Comme mes parents autrefois, je m’avance toujours avec émotion vers ce magnifique
 monument, ce témoin de l’histoire et des sacrifices de Bailleul, « ma » ville.


Hôtel de Ville


Monument aux Morts


18 rue d'Ypres

 1.5.5 - Ces villes où nous avons séjourné

    C’est qu’on en a connu des villes dans notre vie ! Non, on ne s’est pas ennuyé.
 .
    Car il se trouve que le chemin de fer s’étale sur toute la France. Partout, des stations, des  voies,
 des ateliers. Partout, j’étais chez moi : dans les gares, les garages, les postes d’aiguillage, les
 bureaux. Je connaissais tout. Ou presque. Rails et traverses, appareils de voies, signaux,
 appareillages de sécurité, caténaires, motrices. Postes de commandement et leurs circuits
 spécialisés. Sinon les voitures et wagons. Mais ce ne fut pas sans mal.
    Si  la rapidité des transports autorise aujourd’hui des zones d’action plus étendues, si
 maintenant  les moyens de communication permettent l’éloignement du chef, de mon temps (eh
 oui, de mon temps) les centres de commandement étaient partout. La dispersion des installations
 éparpillait le personnel,  disséminait les noyaux de direction. La progressivité de l’avancement
 impliquait des  fonctions successives. Avec l’expérience et l’âge, un cadre du chemin de fer dont la
 qualification progressait montait plus ou moins vite un certain escalier, celui des grades. Une
 une nouvelle marche, et c’était le changement de fonction. Souvent, une mutation s’imposait. On
 déménageait, changeant de ville, de maison, d’épicier, parfois de confesseur. On perdait toujours
 des amis, on s’en créait parfois. Un amateur de belote montait au bridge, un gamin changeait de
 copains, la fillette oubliait celui qui l’intéressait, le fils aîné s’intégrait à un groupe plus ou moins
 sportif, l’épouse passait du propane au gaz, sinon au charbon. C’était plus ou moins bien vécu.
 C’était toujours pénible.
   A Béthune, mon Adèle et moi avions tout d’abord connu une fort belle maison, 122 rue du faubourg
 d’Arras. Josette y naissait. Puis ce fut un baraquement de guerre au 2 rue de Vimy. S’y répétait in
 petto la température du dehors. Ma carrière débutant bien, il eut été logique que je « montasse »
 notre mobilier sur roulette. L’idée ne m’en a pas effleuré. Et pourtant …
     En novembre 1947, après un court passage chez mon frère Lucien, 9 quai de Seine à Poissy,
 Adèle, Josette et moi entrons dans une maisonnette neuve, superbement située entre les voies de
 garage de Saint-Ouen-les-docks et la ligne de banlieue reliant Paris-Nord à Ermont –Eaubonne par
 Gennevilliers. Un petit espace d’air où furent logées deux « villas », dans une atmosphère
 merveilleusement viciée par une kyrielle d’usines toutes proches : Huiles et pétrole, usine de
 brûlage des ordures parisiennes, centrale électrique, fabriques d’accumulateurs, de margarine,
 … . Nous y fûmes d’autant plus heureux que Catherine s’y joignit à nous.
   Mars 1953. Nos meubles gagnent un wagon tout proche. Départ pour Cambrai. Très belle maison
 bourgeoise au 26 rue Michelet. Beau jardin. Voies guère éloignées, mais bien cachées. Nous n’y
 prendront, ni bonnes, ni mauvaises habitudes. On part en fin d’année.
    Décembre 1953. Saint-Pol-sur-Mer, 10 rue Delporte. En bordure de la Cité ferroviaire dont je suis
 le « Président du Conseil de gestion ». Ici, maison neuve, née après le bombardement. On
 rencontre le chauffage central, qui utilisait toutefois la cuisinière. Jardin sableux. Dunkerque est à 4
 km. 10 minutes par la « poule », autorail pour cheminots. 2 années et demie au grand air et au vent.
    Juin 1956. Psychodrame : « On part » « Pour où » « Paris » « Chic !! … Le logement ? » « Oui » «
  Ah. Suis contente. Paris ? N .. . Chantilly ?  … Creil ? » « St-Ouen ? Notre ex-maison ? » «  Non …,
 la voisine ». «  Quoi !! Je divorce ». S’en suit un débat sans séparation de corps : « Et si on
 construisait notre maison en banlieue ? » « Pour repartir vers l’arctique » « Non. C’est Paris à tout
 jamais. Juré-craché ». Divorce différé. On retrouve les audoniens : l’épicier, les écoles, les amis,
 les usines bien sûr. Mais on prospecte les terrains à vendre, on dessine des plans de maison, on
 étudie un financement.
   Juillet 1958. 11 Villa des Bas Callais à Eaubonne. Notre beau pavillon est presque terminé. Ouf
 On s’installe, on fignole.  On s’équipe. Voiture. Vacances. Dix belles années. Enfin la stabilité.
 Catastrophe : « On part » « Quoi !! T’avais dit : Paris à tout jamais » « Pour 2 ans. Avancement
 assuré ». « Ouais … » « Si tu veux, on divorce ?» «  Va te faire … ».
   Septembre 1969. Saint-Quentin. 20 rue Léo Lagrange, en face de la « plage ». Belle maison
 d’après guerre. Grand gazon. Les voies par derrière où déboulent les rapides à 160 à l’heure. Ville
 agréable, qu’Adèle n’apprécie guère. « Bah ! 2 ans seront vite passés ». D’autant plus que bien
 des week-ends sont vécus à Eaubonne, où notre maison nous attend : « Quand rentrez-vous ? »…
 Hélas, l’horreur la voici ! « On part » « Enfin ma maison …» « C’est que …» « Quoi !! Mais tu
 m’avais dit 2 ans ». …  Ô rage ! Ô désespoir ! …Pour la deuxième fois, Roger baissait la tête … .
 «Tu ne vas pas me dire que tu ne savais pas … ». Sombre jour.
   Toutefois, le divorce ne fut pas évoqué. C’est qu’en ce mars 1972, le logement de fonction qui
 m’est destiné à Amiens n’est pas disponible. Aménageant un appartement de retraité, son
 occupant s’incruste. Evidemment il me faut libérer la maison de Saint-Quentin, à l’intention de mon
 successeur. La solution ? Ramener à Eaubonne, aux Bas Callais, nos meubles qui souffrent un
 peu plus, et mon Adèle toute heureuse. Je connais donc l’hôtel à Amiens. Pendant 7 mois. Hormis
 les week-ends et rarement une soirée. Mais parfois ma douce vient me retrouver. Nous
 échangeons des vues sur les bons restaurants. On sait vivre. Mais ça ne saurait s’éterniser. Enfin,
  …
   … Novembre 1972. Amiens, 1 rue Vulfram-Warmé. Gentil pavillon, près de la gare. Beau et grand
 jardin. Saule pleureur magnifique. Adèle aime la ville. On poursuit nos week-ends eaubonnais.
 Puis, un jour, enfin, « On part » Inquiète : « Où ? » « Paris » « À toi pour la vie ».
 .
  Mai 1977. Eaubonne. Notre maison des Bas-Callais. Enfin …
   Juillet 1979 « On part … en retraite ». Les Bas Callais bien sûr, l’hiver à Menton, au B31 du Roca
 mare. Et bien bien des voyages excluant toutefois les villes de Picardie et du Nord-Pas de Calais.
 La belle vie.
   Février 1998. Dernier déménagement. On s’éloigne peu des Bas-Callais pour un appartement
 parfaitement conditionné pour des amoureux d’un certain âge. En parfait accord.
   Nos meubles ne se sont pas ennuyés. Nous non plus.
 .

 1.5.6 - Menton, le Roca Mare et notre bien

     Nous désirions le soleil, l’hiver, pour notre retraite. Dès 1970, on prospecte. Beaulieu nous plait.
 humaine, des plages agréables, un cirque montagneux à notre portée, des commerces
 engageants, des restaurants plaisants et prometteurs. Nous avions rencontré une copropriété à
 temps partagé en montagne. On s’en inquiète à Menton. L’une d’elles, bien conçue, est  idéalement
 placée face à la mer, peu éloignée du marché provençal, de la rue piétonne, de la vieille ville, de
 l’Italie...
     Cet immobilier particulier, aujourd’hui rejeté par tous, nous l’abordons au Roca Mare par l’achat
 de la période « janvier » d’un deux pièces. C’est parallèle à une location saisonnière à vie. En fait
 un non-sens économique. Un premier séjour nous procure grande satisfaction. On acquiert un
 "février ». Très vite nous souhaitons faire de Menton la résidence secondaire de notre retraite.
 L’envers du décor au Roca Mare, pour l’achat d’un deux-pièces, c’est le prix. On visite, on explore en
 périphérie. Adèle, qui a connu tant de logis, qui « sent » un chez-soi, est péremptoire: « C’est Roca
 Mare ou rien ». Les appartements de l’immeuble B sont en vente. Elle souhaite le B 41 du 4ème
 étage. J’opine pour le B 31, plus vaste, dont la fort belle loggia s’ouvre sur la mer et la vieille ville. Au
 4ème, le regard est masqué par un pin parasol. D’accord. Pour d’aucuns, le 2 décembre c’est la
 commémoration de la victoire d’Austerlitz. Pour nous, celui de 1978,  c’est l’anniversaire de notre
 signature pour l’achat de ce 2 pièces, aujourd’hui devenu un bien familial. Heureux temps,
 l’acquisition se fait avec reprise de nos 2 timeshares. On déjeune place du Cap, à l’Arcimboldo.
     L’an 1979 connaît à la fois l’entrée en retraite et l’aménagement du séjour et de la chambre,
 agencement qui perdure. Par la suite, la cuisine recevra un bel équipement, exceptionnel si j’en
 juge par ce que j’ai vu un peu partout à Roca Mare. A deux, nous avons décoré le séjour et le reste.
 Notre méthode : on en parle, je mesure, j’organise les volumes. Elle choisit les teintes, les tissus,
 les façons. Je situe les choses. Elle : « Plus haut, un peu à droite ». On discute des questions
 matérielles. Notre point d’orgue, c’est la rénovation complète du séjour en 2001. Une réussite.
 Pourtant, Pascal, qui a tout fait, y compris l’assèchement de ma provision de whisky, me disait
 après un premier coup de pinceau : « Vous n’allez quand même pas laisser faire ça ? ». « Elle l’a
 dit : allez-y. ». Plus tard : « J’aurais pas cru ».
     Le Roca Mare, c’est une copropriété de 150 appartements, dont 50 des niveaux inférieurs en
 timeshare, en temps partagé. Une copropriété, ce sont des parties communes, appartenant à tous,
 gérées par un syndic assisté d’un conseil syndical. Le syndic, administrateur de dizaines
 d’immeubles, assure de loin la gestion. Membre de son conseil, j’en profite pour remédier à toutes
 les malfaçons, imperfections et autres insuffisances plus qu’habituelles dans un immeuble
 naissant. Quelques améliorations aussi. Etonnant: avoir porté la capacité des ascenseurs de 3 à 4
 personnes sans changer cabines ni moteurs, uniquement par le biais d’un démarrage progressif.
 Il est vrai que Mamie et ses 48 Kg pénétrant dans notre cabine avait déclenché la surcharge, trois
 malabars l’ayant alors laissée au rez-de-chaussée.
     Mamie et moi nous rendions à Menton 3 à 4 fois l’an, pour des durées de 3 semaines à 2 mois.
 Nous quittions Eaubonne vers 17 heures, coffre plein. Voiture enregistrée à la gare Auto-trains de
 Bercy, diner au buffet, wagon-lits. Nice vers 7/8 heures du matin, petit-déjeuner au buffet, voiture
 récupérée, généralement moyenne corniche, valises sorties au pied de notre ascenseur, loggia
 avant 10 heures sous un beau soleil. Parfois sous la pluie, toujours heureux.
     Le matin, courses ou marché, repas chez nous, parfois ailleurs. L’après-midi, balade, excursion,
 sortie. Plus exceptionnellement voiture pour Nice ou ailleurs. J’oubliais : de temps à autre, mon
 Adèle n’ayant rien à se mettre, lèche-vitrines. J’en profitais pour visiter « mon » marchand de
 tableaux. Le soir, écriture et lecture, souvent occultées par le verre pris avec bien des amis.
   Plus tard, très progressivement nous avons limité nos séjours au long trimestre hivernal, puis
 transféré à Menton les réunions de famille de fin d’année. Graduellement, on a circonscrit puis
 abandonné les promenades pentues. In fine, ce fut la petite brasserie voisine et la flânerie sur le
 trottoir d’en face, bien garni de bancs ensoleillés.
     Nos parents auraient été heureux de nous savoir propriétaires sur la Côte. Nos filles apprécient.
 Nos petits-enfants ont toujours connu. Nos arrières-petits apprendront un jour, avec surprise, que
 ledit appartement n’est pas propriété familiale depuis le moyen-âge.

Mais ils auront conservé les poteries aux citrons de Mamie et le vaisselier de ma main. .

 1.6 - Anecdotes familiales ---> Roger Paul Henri VIDRIL

 1.6.1 - Le cabinet noir - Cité des cheminots de Béthune - 1927.

     J'avais cinq ans. Depuis quelques mois, j'allais à l'école maternelle. Je n'en n'ai que peu de
  souvenirs : la femme de charge, Mademoiselle Colin, dont le père fut un temps mon professeur
  de  musique ; le coup d'oeil derrière les oreilles pour savoir si nous étions propres (je subodore
  aujourd'hui que le renseignement était olfactif) ; la charpie qu'il fallait effilocher pour garnir, je
  présume, les coussins confectionnés par les grandes filles; l'obligation de la sieste
 correspondant  à la pose café ; un jour, le rire des maîtresses penchées sur le dos de mes mains,
 qu'elles  trouvaient ridées comme celles d'un petit vieux. Simple anticipation.
    Je n'ai pas oublié non plus le cabinet noir. J'y ai vu enfermer 2 ou 3 turbulents, sortis bien vite,
  braillant comme il se doit. La porte du cachot était dans l'angle opposé à la cour. C'est à dire côté
 rue. Celle qui menait au Dépôt des locomotives. Celle qu'empruntait mon père pour aller au boulot.
  Cette porte m'inquiétait. Probablement a-t-elle eu un effet sur mon désir constant de bavarder.
  Jusqu'au jour où le facteur ... .
    Lorsqu'une lettre était destinée à une maîtresse, il frappait à une fenêtre. Par quelle aberration
  s'est-il un jour trompé de croisée ? Par quel manque de réflexion l'une de ces dames a-t-elle
 ouvert  la porte du cabinet noir, puis sa fenêtre, pour enfin rabattre le volet qui  donnait au cachot
  son  caractère d'exception ? Je l'ignore. Mais de ma petite chaise, je voyais l'enfilade des choses et
 des  gens. J'ai encore le souvenir d'une réflexion que j'ose qualifier d'intense. Un facteur souriant,
 mon  institutrice accoudée sans crainte apparente sur l'appui de la fenêtre, le postérieur
 avantageux, un  balai appuyé sur le mur, un seau posé sur le plancher. ... De suite, je fus saisi
 devant l'énormité du  danger encouru par la maîtresse, puis de plus en plus étonné de la normalité
 des choses. Vint  enfin le doute quant à la malignité réelle dudit cachot.
      Décemment, je ne puis dire si j'ai entrevu alors l'hypocrisie, la duplicité et la perfidie de notre
  monde. Mais ce fut une première expérience. Ai-je alors repris ma liberté de parole? Je ne sais,
  mais ce dont je suis sûr, c'est que je ne suis jamais allé dans le cabinet noir.
 .

 1.6.2 - Le souper à la cité des cheminots

       On était quatre. Lucien en face du père, moi à la gauche de mon aîné. Le souper, c'est le repas
 du soir. Pas de soupe, réservée au dîner, le repas de midi, . Ni hors-d'oeuvre, ni fromage, ni
 dessert. Plat unique dont je ne garde guère de souvenir. Sauf toutefois au printemps, alors que la
 peau des  pommes de terre était épaisse et flétrie, maman en glissait quelques grosses dans le
 four. Il  s'agissait bien entendu du four de notre belle cuisinière à charbon, habillée de carreaux
 céramiques, qui assurait le chauffage et la cuisine. Le feu ronflait. Sur la table, le pain, le beurre,
 les bols pour le café. Maman saisissait le pain de 2 livres (pas un kilo, 2 livres), faisait à la pointe
 du couteau une croix sur le dessous noir de cendre, et coupait les tartines. Jamais le père. Nous,
 gamins,on beurrait à la limite de la remontrance : « C'est le beurre qui fait les économies ». Puis on
 saisissait une patate chaude, la divisait en deux, mélangeait à la purée un bon morceau de beurre
 moins visible que sur le pain. Plaisir du repas du soir dont j'ignore s'il était du à la famille réunie,
 aux cuillerées de la pommes de terre fondante, ou aux remontrances maternelles lorsqu'on
 croquait à pleines dents dans la peau un peu cramée. Ce mot, nous ne le connaissions pas. Non
 pas parce que notre père nous interdisait de parler à table, mais peut-être parce que nous n'osions
 pas lui adresser la parole. A l'automne, c'était la saison du hareng. Maman, qui n'allait à la messe
 qu'en visite chez ses parents, sacrifiait totalement au poisson le vendredi. Parfois, le soir, le feu
 bien clair, le grill recevait quatre harengs étêtés, les deux faces du dos marquées au couteau.
         Lucien et moi n'hésitions pas à éteindre la lumière, réjouis par les lueurs au plafond et surtout
 par l'éclair des gouttes de graisse tombant sur la braise avec un crépitement excitant. Puis venait la
 répartition maternelle, le plus gros à Paul, le plus petit pour moi. Tout s'effaçait. Qu'était-ce, comme
 nous ne disions pas? Laitance ou oeufs ? Nous ignorions tout du sexe des harengs, mais nous
 préférions les femelles. Juste approche du caviar ou anticipation charnelle ? Si maman avait eu
 plus de chance que l'un de ses gamins, elle ne résistait pas au coup d'oeil concupiscent, quitte à
 un partage équitable. Je note que les arêtes ne nous posaient guère de problèmes.
     Aujourdhui, c'est fini. Il paraît que ça sent. J'ai effectivement le souvenir dune odeur agréable.
 .

 1.6.3 - Nos jeux - Cité des Cheminots de Béthune - 1920 , 1930 , ...

      Maria, ma mère, disait qu'elle était forte au bilboquet, cette boule qu'il fallait lancer en l'air et
 enfiler  sur une tige. Dans ce domaine, nous avons connu vers 1930 le yoyo. Deux petits disques
 sur un  axe, et une ficelle. Ça montait et ça descendait. Ça n'a pas duré.    Il faut dire que nous,
 gamins et gamines de la Cité des Cheminots de Béthune de l'après-guerre   14/18, avions
 beaucoup de jeux qui revenaient de façon cyclique, parfois liés aux saisons.  Certains d'entre eux, à
 l'époque peu connus en ville, me paraissant aujourd'hui évanouis. Voici ceux dont   je me souviens.
 .

1.6.3.1 - La toupie

       Une grosse poire de bois dur, assez lourde. Elle était lancée entourée d'une  cordelette, le
 clacheron. Elle tournait vite sur sa pointe de fer, plus ou moins longtemps.  Lancées
 simultanément par quelques copains dans un « rond » approximatif,  la plus persévérante
 désignait le vainqueur.  Encore fallait-il qu'elle ne s'évade pas du cercle.
 .

1.6.3.2 - Le toupion

         Les filles l'utilisaient le plus souvent.  Un espèce de champignon de bois.  Il était lancé à l'aide
 d'un petit fouet.  Un fouettement étudié, plus ou moins vif, entretenait sa rotation initiale.  On le
 donnait selon la direction souhaitée au toupion, car il avait une fichue tendance  à descendre vers
 le caniveau de la route et à basculer dans ses irrégularités.  Sur bon terrain, certaines filles
 battaient des record de durée.  Les garçons méprisaient ce jeu.
  .

1.6.3.3 - Le cerceau

      Pour les petits, c'était le cercle de bois collé conduit avec un bâton . Pour les garçons presque
 dégourdis, c'est le cercle de fer récupéré sur les roues des voitures denfant. Avant 1930, celles-ci
 en possédaient quatre, de grand diamètre. Débarrassées du moyeu et des rayons, elles faisait des
 cerceaux très convenables, légers et robustes.
       On les conduisaient par le bâton, mais le plus souvent par un « engin » en fil d'acier d'origine
 cheminote. Plié en U, il guidait le cercle, l'excédent de longueur constituant un manche qu'une
 boucle terminale améliorait. Le seul intérêt du cerceau était de justifier disons le jogging. Celui-ci
 était totalement inconnu. Ce qui n'empêchait pas les gamins de ne se déplacer qu'en courant.
 .

1.6.3.4 - Le jeu de guise

       C'était notre spécialité. Un vieux manche à balai de maman donnait la guise, 15 à 20 cm de
  long,  appointée aux deux bouts. Il fournissait également les battes, longues d'environ 50 cm.
   Légèrement soulevée de l'avant, la pointe frappée par la batte, la guise décrivait un arc de cercle
  en tournoyant. Il fallait alors la percuter en l'air et l'envoyer dans la bonne direction, le plus loin
  possible. Les règles m'échappent quelque peu. On délimitait un camp sur la route, par lignes
  parallèles distantes de quelques mètres. La guise, placée sur le trait avant, était projetée par celui
  qui disait : « Je commence ». Il lançait plus ou moins loin puis plaçait sa batte au milieu du trait
 arrière. Son adversaire prenait alors la guise, et, à la main, d'où elle se trouvait, cherchait à toucher
  la batte. S'il réussissait, il jouait à son tour. Dans le cas contraire, l'autre effectuait 3 lancers
  successifs. Il ne pouvait déplacer la guise à la main, qui était parfois collée contre le trottoir.
 Difficile à  manoeuvrer. Le plus souvent, son orientation sur la route était différente de la direction
 souhaitée.  On faisait des rétros, ou pire, des tournoiements de départ latéraux. Après le 3ème
 lancer, on  mesurait la distance de la guise au point initial de départ. L'instrument de mesure était
 la batte.  Ça se jouait à deux.
          Si des  cheminots rentraient du boulot, on attirait leur attention sur la guise qu'il fallait
 respecter. Rare était  le loustic qui lui donnait le coup de pied. Il était vite classé dans notre esprit et
 son fils était chargé  de lui dire impoliment ce que nous pensions de lui. Si la guise tombait dans
 un jardin, l'équipe  faisait bloc. Un guetteur ; un maraudeur. Parfois la cheminote ouvrait la
 fenêtre : « Je vais le dire à  ton père ». Ce qui ne se faisait jamais. Le jeu de guise durait quelques
 semaines, puis on passait  à une autre occupation. Par exemple le jeu de billes.
 .

1.6.3.5 - Les billes

   On ne prononçait pas ce mot. Pour nous, une bille, c'était un map. Je me souviens de 2 manières
 de jouer. Sur le trottoir, à deux, un premier lancer à un mètre ou deux. Le copain tirait à son tour, et
 ainsi de suite, en avançant. On prenait le map touché, que l'autre perdait. Simple. Plus nombreux,
 on dessinait un triangle isocèle, de hauteur voisine de 40 cm. Chacun y mettait quelques maps, en
 stricte égalité. Puis de la base placée à quelques mètres, on expédiait un map chacun son tour.
 On empochait ce qui était éjecté. S'il restait dans le triangle, il était perdu. le jeu se poursuivait à
 distance courte, avec la double incertitude de perdre un map ou d'en gagner un ou plusieurs. A
 faible distance, le map, coincé dans l'index, était projeté sèchement par le pouce. La partie
 s'achevait  le triangle vide. Certains montraient fièrement leur gain. D'autres s'efforçaient
 d'amener maman à un achat de quelques sous. Mais ladite prenait parfois le gagnant pour un
  voleur. Fallait  tout leur apprendre, aux mères.
     André, gamin, fut un jour grand vainqueur. Chacun l'a su à Wavrans. Enfant de choeur, à genoux
 au  pied de l'autel lors de la messe dominicale, il sort un mouchoir de sa poche. Grosse faute. Ses
  gains du matin s'égaillent alors sur le dallage, avec une variation de cascades  guillerettes qui fit
  tourner la tête des anges et même, paraît-il, sourire la vieille fille de l'harmonium.
     Je note que nous avions de grosses billes, les calots, et des biscaïens de fer, gros comme une
  noix, probablement descendants directs de la mitraille du même nom. On jouait ceux-ci à la
  tiquette, en avançant. Le gain était une bille. Du moins me semble-t-il. Dans nos poches, on
  trouvait aussi des agates, grosses billes de verre concentriquement  colorées. Il me semble
 qu'elles étaient trop précieuses pour être soumises aux aléas du jeu.

1.6.3.6 - La marelle

     Les filles jouaient à la marelle. Elles en traçaient les cases sur la route avec un cailloux
 d'allure  préhistorique, choisissant un endroit suffisamment plat, près de l'axe du chemin. Chacune
 avait un  palet qu'elles appelaient cule ou mieux t'chule. C'est à cloche-pied qu'elles faisaient
 avancer la  cule selon des règles, aujourd'hui chez moi quelque peu effacées. Il m'est arrivé de faire
 équipe, mais je  m'esquivais quand un garçon survenait. On a sa dignité.

1.6.3.7 - Le cerf-volant

      C'était après la moisson. Elle nous donnait accès aux champs découverts alors que les
 mamans  n'avait pas le motif de la boue pour les interdire. Le cerf-volant, nous l'appelions «
 dragon ». On le  confectionnait nous-mêmes. Deux baguettes en croix sélectionnées dans les
 buissons, de la  ficelle pour donner à la chose une rigidité satisfaisante, du papier principalement
 destiné à  recouvrir nos cahiers, de la colle confectionnée avec de la farine. Une ficelle parfois
 longue  de près de 100m, généralement tortillée autour d'une planchette, les fils de Paul ayant des
 paternels « rembobinoirs » sophistiqués.     Lancé en courant en allongeant la corde n'aurait eu
 comme résultat qu'une rotation aberrante,  non maîtrisable. Une queue stabilisait généralement
 l'engin. C'était une ficelle de ou 3 m  agrémentée tous les 10 ou 15 cm d'un papillote de papier
 journal. Une papillote latérale corrigeait  un éventuel déséquilibre.    Nous étions des dizaines à
 faire voler nos dragons par vent satisfaisant. Certains triomphaient.  D'autres se chamaillaient pour
 des ficelles entremêlées. J'y ai appris que la réussite résultait  d'une préparation rigoureuse.
 .

1.6.3.8 - Gendarmes et voleurs

        La cour de l'école. Dans un angle la prison . équipes : gendarmes et voleurs. Ça virevolte. Un
  voleur touché est conduit en prison. Un prisonnier touché par un collègue bandit s'évade. A la fin
 de  la récréation, amnistie générale. Je ne me souviens plus des conditions de la victoire. Mais il
 me  semble que le nombre de gendarmes devait être nettement plus faible que celui des
 gangsters,  faute de quoi on risquait l'emprisonnement complet.

1.6.3.9 - Le jeu de barres

      Toujours la cour de l'école. équipes égales ; camps situés de part et d'autre du rectangle
 scolaire. On tournaille dans la cour, cherchant à se toucher. Lorsqu'on est dans un camp, que ce
 soit le sien ou l'autre, on est tabou. Touché, on se place latéralement, à 3m du camp adverse,
 prisonnier. On ne peut être libéré que  par la touchette d'un ami, qui risque fort d'être capturé dans
 cette zone proche de camp adverse,  très protégée. A noter la symétrie qui crée violons.    Chacun
 est gendarme et voleur. La distinction est nette. Vous quittez votre camp : vous êtes  gendarme à
 l'encontre de l'adversaire qui a quitté son camp avant votre sortie ; vous êtes voleur  pour ceux qui
 sortent après vous.   Un équilibre résulte de la plastique des « cachots ». Il suffit de se toucher pour
 rester en prison.  On voit donc plusieurs bagnards, les bras en croix, se touchant par la main. La
 prison devient une  file de plusieurs mètres. Ça aide beaucoup. La cloche sonne. Avec la fin de la
 récréation, c'est  l'heure des comptes.    « On a gagné 3 à 4. »  « Oui mais ... ». Les perdants étaient
 souvent mauvais.
 .

1.6.3.10 - Les Glissades

      Les flaques d'eau des trottoirs, nous connaissions. L'hiver, elles gelaient, longues parfois de ou
 3 mètres. On se lançait, puis on glissait, jambe droite en avant, bras écartés pour tenir l'équilibre.
 Celui qui rayait la glace avec des bottines cloutées se faisait vilipender. C'était parfois mon cas, car
 Paul, qui ressemelait nos chaussures, y mettait des clous à grosse tête ronde, les daches.
 Quelques jours après une séance de cordonnerie, il lui arrivait d'examiner nos semelles, nous
 reprochant vertement la perte de ces foutus machins. Il nous arrivait d'essayer de prévenir
 l'algarade que quelquefois Maria prédisait. Un bout d'allumette dans le trou, une nouvelle  dache,
 un peu de boue. On apprenait à vivre.
 .

1.6.3.11 - Le cavalier

      Deux copains, le plus fluet sur le dos de l'autre. Le cheval était debout sur les pattes de derrière,
 les  mains sous les fesses du cavalier. Combat entre deux chevaliers. Il s'agissait de faire tomber
 le  paladin adverse que l'on tirait, poussait, frappait pour le déséquilibrer. Les chevaux participaient
 des jambes et surtout de l'épaule.    Mordre la poussière, c'était perdre. Les instituteurs n'aimaient
 guère. Moi de même. Lucien je ne sais, à tout le moins avant un souvenir durable.
 .

1.6.3.12 - Le ballon

      On jouait au ballon, et non pas au « fout ». Le plus souvent au stade de la cité, modeste mais de
 grande importance pour nous, les gosses. C'était le lieu où on était certain de retrouver des
 copains.  Des équipes en principe égales ; des lignes de but distantes de 15m ou plus ; des
 poteaux  symbolisés par une blouse ou une carnasse (un cartable). Les arbitres : autant que de
 joueurs.  Coup franc : hurlement des adversaires. Si le ballon était dans les pieds du coupable, il
 poursuivait,  et chacun courait. Si un adversaire le posait et tirait, l'ennemi braillait et poursuivait la
 partie.  Lorsque le ballon sortait de la limite potentielle du terrain, le possesseur du ballon décidait
 de  poursuivre ou de jouer « a-oute » selon son intérêt. Lorsque le ballon franchissait la ligne de
 but, il  arrivait qu'on était d'accord. Mais oui. Sauf si la trajectoire était proche de la virtualité des
 poteaux ou de la barre transversale.
        La partie se terminait lorsque l'un des arbitres estimait trop grand le risque d'algarade parentale
 et prenait en courant le chemin de la maison. Le score différait parfois selon l'équipe. Il était
 généralement de suite oublié.
 .

1.6.3.13 - La pêche

      Celle de l'épinoche, dans les fossés de notre « Petit bois » ou des environs. Une baguette, une
 ficelle fine, un débris de ver ou d'autres esches que j'ai oubliées. Une boite de conserve car le
 poisson mort perdait tout intérêt. A la maison, on transférait dans un pot à confiture. Le lendemain,
 l'épinoche flottait ...
 .

1.6.3.14 - Le tour de France

       Ce jeu n'appartenait qu'à nous deux, Lucien et moi. Deux boites de conserves, vides ou non ;
 les  baguettes de bois de mon jeu de construction ; quelques autres dénichées sous l'établi
 paternel ;  et surtout des billes de diverses couleurs.     J'oubliais : la table de la cuisine soulevée
 d'un bout. Les billes lâchées en peloton s'activaient,  bataillaient, se démenaient pour être en tête à
 l'arrivée. Ça roulait en zigzag, en dents de scie,  cherchant toujours la meilleure dénivelée selon
 l'orientation des baguettes. Départ au point haut  sur une ligne horizontale. Au premier virage,
 pardon à la première baguette, au premier  changement de pente, un flanc avait un avantage
 bientôt perdu. 1à 15 secondes de roulement  avec avances latérales lentes succédant à des
 descentes en accélération, avec des chocs et des  rebondissements. Une arrivée en file quasi
 horizontale.     Plusieurs étapes se succédaient. Les itinéraires que nous imposions variaient. Le
 zigzag  comprenait des descentes plus ou moins longues, plus ou moins douces, plus ou moins
  favorables au coureur de droite ou de gauche. Lucien, décideur, préparateur, configurateur de
 l'étape, constatait les arrivées, les notait. Les billes, pardon les coureurs, c'était Lapébie, Pélissier,
  Leducq, Di Paco, ... ;Pas de chronomètre. Seul le classement comptait. Certaines billes roulaient
  mieux que d'autres. Certains parcours étaient favorables à certaines. La position sur l'horizontale
  de départ favorisait quelque peu. Peut-être avions nous une règle d'équilibre. Le nombre d'étapes
  prévu réalisé, le classement était arrêté. Parfois un peu plus tôt qu'envisagé quand le ton maternel
  montait exagérément : « J'ai besoin de la table ». Aujourd'hui, je soupçonne Maria d'anticipation.
  Mais nous savions juger de l'intonation.
        Il me paraît aujourd'hui plus que probable que cet essaim de jeux collectifs était dû au
  rapprochement d'enfants d'ouvriers, réunis au début des années 20 dans une cité sortie des
  champs. Nos parents, souvent jeunes d'un milieu modeste, ayant connu la guerre, étaient
 généralement issus de villes ou villages du Nord/Pas de Calais. Nous, gamins et gamines,  sans
 cesse égaillés sur des routes ne connaissant que fort peu de chevaux, et la seule voiture  de la
 boulangère, n'étions soumis qu'à une surveillance très relâchée des mères, d'autant plus  que de
 leur cuisine, elles nous situaient toujours, la tonalité de nos cris les informant de notre  état d'esprit
 du moment. Donc maman ne craignait pour nous que ces menues plaies et  bosses qui forment
 l'adulte. On jouait sans contraintes.
           Merci Baron de Rothschild, et toi Raoul Dautry, qui ont enrichi notre jeunesse.
 .

 1.6.4 - Tel Victor Hugo

      1934. L’instituteur me rend la rédaction que plus tard on dénommera Composition française.  Je lis en
 marge : « Phrase sans verbe ».
 « Mais, m’sieu, Victor Hugo… ». Péremptoire : « Tu n’es pas Victor Hugo ».
      Stupeur ! Injustice. Criante iniquité. Pire : discrimination négative. « Sombres jours. Pour la première fois,
 Roger baissait la tête ».
      Pour le maître, Victor Hugo était le modèle, l’excellence, la perfection. J’étais donc l’étriqué des méninges,
 le censuré de la pensée. Toujours serais-je, béotien ignare, comme dans les Contemplations . . .
            « Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
            « Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Eh bien non, M'sieu, ce ne sera pas:

Interdit de phrase sans verbe,

Je ne prends pas un ton acerbe.

Car bien que fils de caporal,

Et lui d’un papa général,

Ma vie ne sera pas cruelle.

             Moi aussi, j’épouserais Adèle
 .

 1.6.5 - Mon premier téléphone

        Nous étions à Paris fin juillet 1935. Il s'agissait de m'accompagner alors que je  concourais
 pour une bourse du Chemin de fer. J'y ai appris bien des choses.
     D'abord que dans un petit restaurant parisien, on avait le choix entre six hors-d'oeuvre, six  plats
 et six desserts. Puis que les baguettes de pain étaient succulentes. Enfin qu'à l'hôtel, rue  Daunou,
 on pouvait demander, de la chambre, à la patronne, de monter un verre ou un café. Ce  que mes
 parents se sont bien gardés de faire. Le téléphone ? Imaginez dans la chambre un tuyau
 d'arrosage. A l'extrémité un petit sifflet  en bois, amovible. Au rez-de-chaussée, à la réception où
 régnaient deux vieilles dames de près de 50 ans, une bonne dizaine de tuyaux s'étalait sur le mur.
 Nantis chacun d'un sifflet, de tonalités différentes je présume.
         Paul, mon papa, nous a expliqué : on enlève le sifflet ; on souffle ; ça siffle en bas ; la  dame
 retire son pipeau et introduit, ou presque, le tuyau dans l'oreille. Il suffit alors  d'exprimer son désir,
 eau ou champagne. On vous le monte. Génial. Bien sûr il ne faut pas souffler en même temps, ni
 écouter simultanément. C'est encore vrai  aujourd'hui. Je dois dire que, si ma toute première
 conversation téléphonique, fut « Allo ! Allo ! » avec  Lucien dans la pièce à coté, lors d'un exposition
 plus ou moins universelle, par  la suite, il  m'est arrivé souvent de vouer cet engin aux gémonies.
 Mais pas les tuyaux d'arrosage.
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 1.6.6 - Ma première radio

         C'était vers 1927. Paul, mon père, décide d'acheter un poste de TSF, de « téléphonie sans fil ».
  Curieux nom, car il ne s'agissait pas de converser à distance. Nous allions, sans quitter notre
 chez  nous, écouter musique, entendre chanter des artistes, parler des comédiens. Notre première
  radio.
       Délicat en ce temps un achat de ce genre. Les marchands de cette spécialité étaient rares, leur
  compétence ignorée. Aucune « TSF » dans notre cité. Mais le père avait à Bailleul un ami
  d'enfance, comme lui rescapé des tranchées. Entre autres disciplines probablement, il agençait et
  vendait des TSF. Rue d'Occident, face à l'ex-estaminet où vécurent les Vidril avant la Grande
 guerre.  Affaire conclue, après une longue conversation dont je n'ai nul souvenir. Mais ce je n'ai pas
  oublié,  c'est que le copain a livré à domicile. Ce fut mon premier trajet en « automobile ». De
 Bailleul à la  cité des cheminots de Béthune. Deux souvenirs de la route : une ferme toute noire d'un
 incendie  récent ; maman mentionnant : « je suis née ici ». C'était donc Vieux-Berquin. Et, bien sûr,
 l'arrivée  triomphale de « l'auto » parmi les copains de ma cité.
       Notre poste de TSF, c'était un beau coffre d'acajou et une façade de bakélite. A gauche et à
 droite, de gros boutons doubles sur la même tige. Ils permettaient de rechercher les émissions.
 Plus au  centre deux petits boutons, celui de gauche destiné à la mise en marche. L'autre ? Sais
 plus. Le  coffre était surmonté d'un « cadre », un plateau circulaire monté sur un axe vertical. En fait
 deux  disques sur le même axe : un cercle de grande surface au centre ; une couronne étroite
 autour.  C'était l'antenne de réception. On orientait ces deux disques pour obtenir la meilleure
 audition. Ils  pouvaient être maintenus dans le même plan, ou être mis à l'équerre, selon les
 exigences du  réglage optimal. Notez que nous recevions en grandes ondes et en petites ondes, ce
 que Paul  rappelait souvent, car l'utilisation des boutons leur était conditionnée.
          Sur le mur, en hauteur, gros comme une assiette, le diffuseur. L'enceinte, le mot actuel, n'est
 pas  meilleur. Un vibreur agissant sur une membrane de papier. Ça parlait et ça chantait. Papa
 adorait  Bertal, un ténor. Les « nouvelles » sont venues plus tard, mais je me souviens du Tour de
 France,  le reporter s'exprimant véhémentement pendant un quart d'heure, avant de commenter le
 sprint en  10 ou 15 secondes. Et aussi des « réclames » : « Un meuble signé Lévitan est garanti
 pour  longtemps ».
         Le plus étonnant, c'est peut-être l'alimentation électrique. Non pas la première prise de
 courant  pour notre logis, mais les accumulateurs. Notre TSF, je l'ai su plus tard, possédait
 quelques tubes  à électrodes à vide, ancêtres du transistor. Il ne s'agit pas ici de l'actuelle radio,
 mais de « la puce à  3 pattes » qui  l'habite. Ledit tube, c'est un filament alimenté sous 4 volts et
 des électrodes sous  tension de 120 volts. Le tout en courant continu, sinon ce ne serait que
 bourdonnement.

Voici donc les à-côtés de notre TSF :

  • Une batterie d'accus de 4 volts, de quelques kg, assez semblable à celle des voitures d'hier.
  • Quelques 60 petites éprouvettes remplies d'acide sulfurique, munies des électrodes de cuivre et de zinc nécessaires.
    L'ensemble dans un coffret ouvert, respiration oblige. On ne touche pas.
    Interdiction paternelle que relayait véhémentement Maria aussitôt que Lucien ou moi nous penchions sur cet inhabituel, curieux et si alléchant ensemble.
  • Et aussi les transformateurs-redresseurs nécessaires à la recharge des accus, dont mes 5 à 6 ans n'ont conservé que le vague souvenir d'un rechargeur.
    Car ces accumulateurs, il fallait les recharger, opération délicate exclusivement paternelle. Paul y procédait lorsque la réception devenait quasi inaudible. Ça durait 6 à 8 heures.
       Cet ensemble est aujourd'hui disparu, hormis le petit meuble en chêne confectionné à l'époque
 pour le recevoir. Les générations y trouveront à l'arrière les trous percés par Paul. Et les
 annotations de sa main repérant les fils qui les utilisaient.... Intelligenti pauca.

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 1.6.7 - Ma première imprimante

        Il ne s'agit pas de celle qui fit ménage avec mon premier ordinateur. Mais d'une méthode
 utilisée dans les bureaux du chemin de fer pendant et après la 2ème guerre, et bien avant.
        Il  faut  dire qu'en ce temps un service ne possédait qu'une machine à écrire actionnée d'un
 doigt pour les lettres du chef. Quant au téléphone, serviable lorsqu'on ne franchissait qu'un seul
 standard, il était inexploitable au-delà de 3 intermédiaires.
        On écrivait donc, notant le condensé de la lettre qui partait souvent sans enveloppe, notre
 courrier étant remarquablement organisé. Mais il fallait parfois adresser copie à un ou plusieurs
 services et  conserver alors une minute, c'est-à-dire une copie. On réalisait donc une polycopie.
        La lettre était rédigée avec une encre très grasse, le dagron, exclusivement noire. Le garçon de
 bureau, amputé de guerre ou  mutilé par une roue malencontreuse, disposait d'un plateau garni
 d'une pâte semblable au mastic. La lettre y laissait une empreinte négative. Une épreuve positive
 était obtenue sur un  papier « pelure », très fin. On obtenait facilement 3 copies, parfois 4. On citait
 un champion qui en réussissait 7. Il ne tentait toutefois pas son record pour le petit employé
 clandestin que j'étais alors. Tous les 3 ou 4 jours, les pelures sortaient de plus en plus grises.
 Il  fallait retravailler la pâte, et y remettre une couche.
        Une erreur ou une omission ne pouvait en ce temps se corriger par un coup de fil ou un e-mail,
 une organisation inadéquate se redresser sans pis-aller. Les problèmes se résolvaient donc
 avant de se poser. C'était le bon temps.

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 1.6.8 - Notre première Machine à laver

      Ce fut en 1943. Un tonneau en bois de bien plus de 100 litres coupé au 2/3 posé sur le sol. Sur
 l’ouverture béante, une traverse de bois en travers, fixée par 2 petites clavettes. Au milieu de cette traverse,
 un trou où pouvait tourner une pièce de bois rond, un manche d’un diamètre de 5 cm environ, verticalement
 placé.
       Ceci, c’est l’essentiel. La partie active se situe dans le tonneau. C’est un trépied fixé sur le bois rond.  Au
 sommet de ce manche vertical, un fer plat muni d’une poignée à chaque extrémité.
 Est-il besoin de dire que le linge baignait dans le fût, dans l’eau savonneuse où il avait bouilli?
 Adèle et moi étions face à face de part et d’autre du tonneau. On manœuvrait les poignées en alternance. Le
 linge tourbillonnait. On riait beaucoup. Puis ça ralentissait. Enfin un conjugal « J’en ai marre » marquait
 l’achèvement de l’opération. Mais pas de la lessive.
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 1.6.9 - Ravitaillement - Dans le Ternois - Mai 1944

       Été 1944. Julien et moi partons vers le Ternois par des chemins détournés.
 Il s'agit d'aller  s'approvisionner à Wavrans  chez Joseph et Zélie, et chez les parents de Julien.
 La route : Pernes,  Tangry, Hestrus.
      En vélo bien entendu. Les bombardements ont désorganisé notre région. Peu de train de
 voyageurs, ravitaillement difficile et désorganisé, susceptibilité extrême des allemands. A noter le
 manque de nouvelles : les 30 km séparant Béthune de Wavrans sont imperméables ;
 les journaux  et la radio censurés et succincts.      A Wavrans, personne dans la maison de
 Joseph !! Henri déboule de la prairie. « On est à la  cavée (une vallée miniature et ses talus ) ».
 Le sud du village s'est replié vers une galerie en W  creusée dans le talus.
 C'est que Wavrans a supporté un violent bombardement de nuit visant le  Château de
 Sautricourt, siège d'un commandement local allemand. Il faut dire que l'Artois possède
 un peu partout des rampes de lancement de V1 et quelques sites de V2. Nous allons voir cette
 cavée. Les hommes jouent aux cartes ou au palet, les dames bavardent ou tricotent, les gosses
 s'amusent comme des fous. Bon moral.
    On ramène Zélie et Joseph. Ils nous racontent avec force détails les nuits et les jours précédents.
 Puis Zélie nous approvisionne et file en courant dans la prairie. Image unique.
 On roule dans un désert. Au Capendu, à 100m, un guerrier allemand nous stoppe du plat de la
 main, puis nous fait signe d'avancer. On pousse nos vélos. Au milieu de la route un trou, un puits
 d'un mètre de diamètre. L'allemand nous presse. Son geste symbolise la bombe. Il lit nos
 ausweis  de cheminots sans voir que nous sommes hors zone. On file. Quant à la bombe,
 je crois bien qu'elle y est toujours.
      Les gens de Monchy ont, eux aussi, creusé la terre. Dans « ché faillies » (les falaises.
 Très grand  talus concave latéral à la Ternoise). Le village est en vacances le long de la rivière.
 Louis, le père  de Julien, nous ravitaille quelque peu pendant qu'on répare un pneu.
      A Anvin, on mange des crêpes chez le meunier, puis on passe la nuit sous terre, parmi une
 centaine de personnes. Pendant des heures on entend le bruit de moteur des V1.L Ils partent des
 rampes installées dans les bosquets ou dans les cours des grosses fermes. Avions et DCA.
 Le lendemain, retour par Eps et les petites routes. Pas de rencontre inopportune. On a ramené le
 beurre, les Å“ufs et le rôti. Mission accomplie.

 1.6.10 - Évacuation en 1940 - Angoulême

     Le 10 juin 1940, Lucien et moi arrivons à Angoulême. Le 17 mai, nous avions quitté notre usine
 d'aviation de Méaulte et Albert, dans la Somme, les allemands aux fesses. A pied jusqu'à Paris,
 pour ne pas quitter nos logeurs. Après une semaine à l'usine d'aviation des Mureaux, une fois
 encore poussés par la Wehrmacht, la veille, on avait parcouru Paris, de la gare Montparnasse à la
 gare d'Austerlitz. On poussait nos vélos chargés des valises, car nous ne pouvions réparer ma
 roue arrière défaillante. A Austerlitz, devant la multitude, nous décidons de partir par la route dés
 qu'on aurait remédié au pneu défaillant. Comment cela s'est-il passé ?
     Laissant la foule devant les portes encombrées, on longe les bâtiments de la gare. De suite on
 tombe sur la grille d'accès à la cour aux marchandises. Là, une dizaine de personnes s'acharne
 sur une sentinelle chargée d'empêcher le viol de ce passage. On insiste, on pousse, le militaire et
 son fusil me semblent clairement avoir dit « Et puis, merde ». On attrape donc les quais par l'avant.
 Bousculade, cris, je ne sais trop comment nos vélos sont montés dans le fourgon de tête, puis
 nous dans une voiture. Lucien dit "On est passé par une fenêtre". J'en doute. Jamais les gars ne
 nous l'auraient tenue ouverte. D'aucuns l'ont fait, mais il s'agissait de rejoindre copain ou parent.
 Je dirais qu'il était 8 heures du soir.
      Toute la nuit dans le couloir, serrés de partout. Aux Aubrais, la poussière des bombesretombait.
 J'ai su par la suite que c'était la première victoire des italiens. Il n'y en eut guère d'autres. Le matin
 vautrés parmi des bras et des jambes. En gare d'Angoulême, vers 9h, consciencieusement, nous
 avons régularisé notre voyage. On est monté en ville après avoir pu faire réparer ce foutu vélo.
 Et nous sommes arrivés au but, le siège de notre usine d'aviation qui, pour le moment, était nstallé
 dans une station-service, sans bureaux, sans ateliers, sans matériel et sans outillage.
 Je n'y ai as  vu la foi, celle qui sauve.
      Comment avons nous trouvé à nous loger, je ne sais plus. C'était chez M et Mme Victoria,
 probablement route de Bordeaux. Une maison curieuse : basse coté rue où se trouvait la cuisine
 et une chambre; trois niveaux vue de l'arrière, qui donnait sur la Charente.
     Nous couchions donc sous le niveau de la rue, avec une fenêtre qui devait être au second étage.
 On descendait se coucher. C'est ainsi qu'un matin, nous entendons un pas lourd descendre.
 Quelqu'un crie : « Alors on ne dit pas bonjour à son père ». C'était lui, notre papa.
 Parti de Béthune avec un train militaire pour la région parisienne, il n'avait pu rentrer.
 Sous la poussée allemande, sa locomotive, son chauffeur et lui s'étaient retrouvés à Limoges.
 Après l'armistice du 25 juin, Il convoie un train jusqu'à Angoulême. Son compagnon, très matinal
 à la différence du père, baguenaude devant ces panneaux où des centaines de personnes
 épinglent des avis de recherche. Il tombe sur celui que Lucien a affiché. Voilà pourquoi Paul,
 à Angoulême, est descendu à l'étage.

 1.6.11 - Eclipse solaire

       11 août 1999. Adèle et moi sommes à proximité de Crèvecoeur-le-Grand, dans l'Oise. Il est 11
  heures. Une éclipse totale de soleil débute.
       On est équipé : lunettes ad hoc, jumelles. Le ciel est quelque peu encombré de nuages.
 On devine parfois le soleil. La luminosité baisse. J'observe les nuages, leur déplacement.
 Va-t-on  louper cette possibilité exceptionnelle de voir, d'apprécier, de conserver le souvenir d'une
 éclipse  totale de plus de minutes pour un misérable nuage ? J'observe, je réfléchi. Là-bas, un coin
 de  ciel bleu. Va-t-il glisser vers nous. Que nenni. J'en déduis qu'il résulte d'une ascendance d'air
 chaud qui, logiquement, durera. Voiture. Slalom entre les bagnoles des braves gens qui regardent
 en l'air. Quelques kilomètres. La trouée se maintient. J'en vise le centre. Le ciel est bleu. Le soleil
 est déjà à moitié mangé.
       A l'heure dite, d'un seul coup, le noir. Et la couronne. Extraordinaire, exceptionnel. Avec les
 jumelles, les protubérances. Mamie ne lève pas la tête. On a tant répété le risque créé par la vision
 directe du soleil. J'insiste, je crie, elle regarde, sublime. Ça dure plus de minutes.  Brusquement,
 un rayon. Tout disparaît. Je n'ai pas fait attention au chant des oiseaux.
       On a mangé une petite croûte dans la campagne et on est rentré dans les embouteillages.
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 1.6.12 - Notre Maison, construite en 1958


 1.7 - Anecdotes familiales ---> Paul Joseph Émile VIDRIL

 1.7.1 - Apprenti serrurier - Bailleul, Nord - 1907/1908

  Ce qui signifiait, avant 1910, effectuer toutes les corvées dans un atelier de mécanique générale,
 et participer occasionnellement à des tâches plus nobles. Cest alors quun gamin de 12 ou 13 ans
 sinitiait aux gestes du métier. Le petit industriel SOMON avait, à Bailleul, pignon sur la rue
 d'Occident. A son atelier était associé un magasin de quincaillerie. Quelques anecdotes ont
 échappé à mon père, alors que je lassistais plus ou moins efficacement au pied de létabli. On livre
 5 tonnes de charbon. La patronne estime les morceaux de houille bien trop gros. L'apprenti va y
 remédier. Ce quil men a dit : « Un petit marteau, un coup sec. » Il ne connaissait pourtant pas
 Taylor. Une dame souhaitait que lon remplace son pot. Celui de sa cuisinière bien entendu. Il
 sagit ici de lancêtre de la table de cuisson et du four associé. Ça marchait au charbon. Le foyer
 proprement dit, le pot, rougissait parfois, se déformait peu à peu. On lui substituait un pot neuf
 avant que la hernie ne soit trop prononcée, sinon ouverte. Paul est chargé dofficier. Il prend le foyer
 ad-hoc, gagne la cuisine de la commère. Tout dabord extraire le pot fatigué. A tout le moins
 sefforcer de lextraire. Déformé, il refuse de passer par l'ouverture. Paul essaie en biais. Ça ne
 marche pas. En le mettant cul par dessus tête. Que nenni. Il sénerve, transpire. Rien à faire.
 La dame : « Va demander à latelier ». Elle ne connaissait pas Paul. Ça séternise.
 Échec sur échec. La flamande est fébrile, Paul est excédé, exaspéré. Louvrier arrive.
 Trois coups de marteau. Le pot est défunt. La place est libre. On na pas oublié.

 1.7.2 - Le Forgeron - 1930 - Béthune

       Paul a tout fait dans sa maison. Par la suite, moi aussi. Mais je n'ai pas forgé. Lui le fit.
 Notamment en 1930. Il réalisa alors les deux grilles ornementales destinées à la porte d'entrée.
 Je les ai récupérées par la suite. L'une d'elles est chez moi, que mes « petits » auront soin de
 conserver religieusement .
    Je fus son assistant lors de la réalisation de ces grilles. Il faut dire qu'un forgeron doit avoir un
 feu vif. Père possédait un fourneau à soufflerie à manivelle. J'en tournais la poignée à la rentrée de
 l'école, recommandé vivement par ma mère qui souhaitait abandonner le poste. Je tourne.
 Père chauffe, martèle, cintre, chauffe à nouveau. Je tourne. Père forge, bougonne, remet en
 chauffe : « Tourne plus vite ». Je m'escrime, commence à comprendre l'obligeance de maman me
 donnant son poste. Père rouspète : « Pas moyen ». Mes 8 ans  transpirent.
    « Mais bon sang ». Le marteau vole. « Comprends pas ».
 Puis brutalement : « Mais tu tournes à  l'envers » ! Pendant un certain temps, je fus, sur le bord de
 la mare, le poulet de la cane. Peut-on  ignorer qu'un ventilateur à un sens de rotation ?
 Est-il possible de ne pas savoir que ses pales ont  la courbure parabolique nécessaire à l'éjection
 latérale du souffle ? La honte.
    J'ai tourné de la bonne façon. Ça a marché. On m'a expliqué le sens du boulot.
 Je fus enfin  réhabilité. J'ai engrangé pour la vie. Je puis vous faire un dessin.

 1.7.3 - Paul Jeune premier - 1929 - Béthune

     Membre de l'association théâtrale de notre Cité des Cheminots, Paul s'en occupait activement.
 Mes 5 ans ont enregistré qu'il réalisait en moult exemplaires des affiches écrites avec de
 baguettes de bois taillées en sifflet. Il jouait parfois sur scène. Jamais dans la chanson, jamais de
 rôle comique. Grand et bien fait, la moustache convenablement retroussée, il lui est arrivé de jouer
 à trente ans, le premier rôle masculin de quelques comédies.
    Je me souviens d'une scène. On lui offre un cadeau. Il ouvre ledit paquet : « Merci madame ».
 Rougissant de plaisir, il en tire un cigare, l'allume avec le cérémonial que j'aimais : la coupe de
 l'extrémité, l'allumette prudente, puis taillée en pointe et fichée dans le bout.
    J'ai peu apprécié. Je savais, pour l'avoir vu préparer, que ladite largesse était un dictionnaire
 escorté d'un seul cigare. Et que ma mère avait dit : « C'est encore toi qui doit le payer ».

 1.7.4 - Meuble de famille - 1928 - Béthune

      Nous sommes en 1928/29. Paul achète son premier poste de TSF. Belle boite en acajou,
 façade  en ébène portant de gros boutons. Un cadre rotatif la surmonte, formé de deux  bobines
 plates, de  30 à 40 cm de diamètre. Un haut-parleur distinct. Mais surtout deux gros accumulateurs
 et un  chargeur. Tout ceci impose un meuble adapté. Paul allait le confectionner. N'a-t-il pas fait la
 plupart de ses meubles ? Il façonnait très correctement le bois brut à la scie et au rabot. Il maîtrisait
 les assemblages. Les finitions peut-être un peu moins.
      Il en parle à son copain Marcel, un menuisier du Chemin de Fer. Il le côtoie régulièrement dans
 une association amicale qui organise notamment fêtes et manifestations théâtrales.
 Marcel fait à  ce moment construire sa maison. Bien que cheminot, il a une idée : « Fais-moi ma
 grille de clôture,  je te fais ton meuble ». « D'accord ». Le métier de base de Paul, c'est le fer.
 Il fut apprenti serrurier,  puis ouvrier ferronnier de l'âge de 1ans à son départ pour la guerre.
     C'est ainsi que je vis, un jour d'été, Marcel arriver chez nous en traversant les champs
 moissonnés, avec sur l'épaule ce petit meuble de chêne verni qui se trouve aujourd'hui dans cette
 pièce que nous appelons la chambre d'Emilie, pour la seule et bonne raison qu'elle fut la première
 à y coucher. A l'arrière, on trouvera les trous percés par mon père pour laisser passer les fils
 raccordés aux accus. Ce meuble vaut bien plus que les quelques euros qu'en donnerait un
 brocanteur.

 1.7.5 - Locomotive - 1928 - Béthune

       Paul VIdril, mon père, fut un conducteur de locomotive à vapeur, la bête humaine. On
 disait "mécanicien".
       Mon père est toujours allé de l'avant. N'avions-nous pas eu l'un des tous premiers postes de
 TSF de la Cité des Cheminots de Béthune? De gros boutons, un cadran mobile, des accus qu'il
 fallait recharger. Il eut aussi un appareil photo à plaque, en 1928. Or, c'est cette année là qu'il fut
 promu mécanicien d'une locomotive à vapeur. Il faut savoir qu'un tel engin a une personnalité qui
 implique sa conduite par une équipe attitrée. Paul avait donc sa locomotive, la sienne. Il souhaita
 la  photographier.
     Donc, le jour J, après avoir glissé la plaque, nous voilà partis, Papa et sa caisse à casse-croûte,
 l'appareil photo et son pied, Lucien qui allait avoir le redoutable honneur d'appuyer sur le bouton, et
 moi qui constituait le public.
     J'ai par la suite bourlingué dans ces parages. Je sais donc que nous avons pris la pose en face
 du réfectoire des mécaniciens et chauffeurs. Devant nous le grill de sortie, là ou le chauffeur nettoie
 et relance le foyer. Lucien et moi, on attend. Après le long moment nécessaire à la préparation du
 monstre, le voici, lourd, ahanant, ses naseaux soufflant la vapeur. Il s'immobilise devant nous. Le
 père en descend, maître de la bête. Le chauffeur, modestement, se contente de s'accouder. Vite, le
 pied est déplié, le drap noir permet le réglage. C'est alors que survient un copain du père.
 Il appuiera sur le bouton. Lucien capable d'enjamber les rails sera sur la photo. On le hisse. Moi, je
 reste à coté de l'appareil et de l'opérateur.
     Il s'agissait d'une locomotive 140 G, à l'époque numérotée 4-1500. Construite aux États-Unis en
 1917/18, de la série dite des Pershing, elle approvisionne les troupes américaines. Avec 1900
 autres, elle est acquise par les Réseaux français et affectée au Dépôt de Béthune.

Cette photo est sur l'un de mes murs, un peu pâle, aussi belle qu'un tableau de maître.

 1.7.6 - Rupture d'attelage - 1935 - Béthune

      C'était en 1935. Maman, Paulette et moi, on dîne. Le repas de midi. Lucien est à Armentières,
 Papa au boulot. La voie ferrée s'enroule autour de chez nous, à quelques centaines de mètres.
 On entend bien les trains.
     Derrière la colline, venant de Lille, l'un d'eux peine depuis un bon moment. 3 ou 4 gros appels
 de vapeur, puis un emballement qui, nous le savons résulte du patinage des roues. Toutes les
 30 secondes ça recommence. Maman : « Il y en a un qui bat la purée ». On ne dit pas autrement.
 Une locomotive à vapeur, ça ne possède pas de changement de vitesse. Le démarrage est
 toujours délicat, compliqué par le tonnage du train, la rampe, le serrage des attelages.
 Si on perd de la puissance en côte, si le train s'arrête, alors il faut remonter la pression et implorer
 le Seigneur. La honte : être poussé par le train suivant. Pire: demander une machine de secours.
     Le mécanicien de celui-ci a relancé la vapeur. Puis il a fait un démarrage qui a décollé son train.
 Je partais pour l'école. J'ai vu une loco débouler à toute vitesse la pente en face de chez nous.
 Mais le train se limitait à 3 wagons !!
     Ce n'est que le soir que j'ai su. Maman m'a dit : « C'est ton père qui battait la purée. Il a cassé
 son train. Monte faire tes devoirs dans ta chambre. D'autant plus qu'il a oublié de donner ordre
 à son Chef de train de ne pas se laisser pousser ». « Et alors » ? « Va lui demander ». Je m'en
 suis bien gardé.
     J'ai su plus tard qu'il avait du aller chercher, par l'autre voie, un écrit dudit Chef de train
 reconnaissant que lui, Chef de train, avait reçu, de lui, mécanicien, ce fameux ordre verbal de ne
 pas se laisser pousser. La honte absolue.

Nous avons été une bonne semaine avant de voir la purée réapparaître sur la table.

 1.7.7 - Paul au jardin - 1960 - Béthune

    C'était rituel. Dés notre arrivée, après les congratulations d'usage, mon père déclarait : « On fait le
 tour du jardin ». Sans attendre la réponse, il sortait. Beau jardin, bien soigné, avec un fort bel
 alignement de poiriers quenouilles, une allée soigneusement cimentée aboutissant, c'est
 exceptionnel, à un puits.
     Toujours, après un très éventuel échange sur le temps, il éclairait et justifiait son programme :
 « Mes épinards se terminent. Encore une fois et je plante mes haricots verts. Jamais avant le 25
 avril. Et encore, je ne risque que 3 lignes ». Puis on arrivait aux pommes de terre qui certes ne
 passaient pas encore la tête. C'est alors que Papa donnait sa pleine mesure : « Cette année, j'en
 ai 948, 43 lignes de 2pieds, et les 5 patates que j'ai mises là  pour vider ma clayette, moins 3 que
 je perds à cause du pommier. » Bien sûr, ça variait d'une année à l'autre, car les pommes de terre
 circulent dans un jardin.
     Parfois, je glissais une question dont je connaissais, non seulement la réponse, mais aussi
 l'épilogue. «  Comment plantes-tu tes haricots ? En ligne ou en poquet » ? « Toujours en ligne,
 sous très peu de terre. Un haricot doit voir partir son maître ».
     Paul, il connaissait tout des quantités, des longueurs, des surfaces, C'est ainsi que, fin août, il
 notait : « Cette année, j'ai récolté 920kg de patates, 31 mannes, une manne c'est 30kg, mais la
 dernière n'était qu'aux deux tiers ». J'attendais la suite sans inquiétude : « Ça fait pratiquement 1kg
 à l' choque, car sous l'arbre, le rendement baisse forcément ». Sacré Paul.

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 1.8 - Anecdotes familiales -->Maria Hélène POTIÉ

 1.8.1 - Maria serveuse et sommelière-Bailleul -1912

      La fermette des Potié appartenait au brasseur d’en face. Vital, maraîcher le jour, intervenait
 parfois la nuit dans la brasserie pour manœuvrer la vanne désignée. On n’éconduit pas son
 propriétaire. Cette règle s’imposait aux 16 ans de Maria. Ce soir là, la bourgeoise recevait. Etait-ce
 le notaire? Quoi qu’il en soit, le maître écarte doucement les fagots, prélève avec précaution
 quelques bouteilles, se délecte déjà du Châteauneuf-du-Pape 1895.
       Dans la belle et calme salle à manger, Maria, consciencieusement, minutieusement, fait briller
 l’argenterie….
       Elle sursaute. Quelle horreur ! C’est-y Dieu possible ! C’est encore ce Peter, ce valet qui salit
 tout en montant les bûches. Sur la cheminée, 4 bouteilles pleines de poussière. Et même des
 toiles d’araignées. Heureusement, elle est là. Voilà, ça brille. Ils vont être contents.
       Paralysée fut la brasserie lorsque le brasseur explosa. D’aucuns affirment que les cloches du
 beffroi de Bailleul ont tinté. La bourgeoise faillit mourir d’apoplexie. On a pleuré longtemps…
      A table, après le bouillon, le maître s’esclaffait en se justifiant. La dame : « Het is moeilijk, me
 goede maet, van wel edient te zyn" lieve". Qu’il est difficile, ma bonne amie, d’être bien servi. Le
 double menton de la notairesse acquiesçait douloureusement.
      Quant au notaire à barbichette, il aurait volontiers réconforté la coupable.

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 1.9 - Anecdotes familiales ---> Vital Étienne Joseph POTIÉ

 1.9.1 - Les Uhlans - 1870 - La Caudécure/Vieux Berquin, Nord

   1870. Les Potié, famille et domestiques, sont terrorisés. Groupés sous les fenêtres de la ferme,
 ils regardent les uhlans, lance au poing, pénétrer dans la cour. Une patrouille avancée, la première.
 On a tant parlé de tuerie. N'éventrent-ils pas les femmes enceintes ? Ne coupent-ils pas les mains
 des enfants ?  Deux cavaliers restent au portail, croupes révélées. Les autres s'immobilisent,
 les chevaux  encensent, puis baissent la tête. Edouard, le maître, d'un coup de gueule quelque
 peu fébrile,  renvoie le chien dans sa niche.  Le chef de patrouille pousse rudement son cheval vers
 lui. Trois gestes et quelques mots. Il se fait  comprendre sans aucune difficulté. A Bailleul, on parle
 généralement le flamand, langue saxonne.  D'abord les chevaux, puis les héros. Faim et soif.
 Fatigués.  Chacun attend les ordres qu'Edouard va distribuer. Sauf Vital dont les 3 ans n'ont peur,
 ni des uniformes, ni des chevaux. Le voilà qui court en robe dans leurs pattes, tout guilleret, à la
 grande  joie de  la soldatesque prussienne.  Tout s'est donc bien passé. Ils ont bien mangé,
 bien bu, bien dormi. Vital aussi.  La petite bonne s'est fait un peu caresser les fesses. Mais ça n'a
 pas dépassé les limites de la  bienséance. Elle en est d'ailleurs restée fière toute sa vie.  En ce
 temps mon grand-père de gamin portait la robe, tenue que l'époque considérait comme
 parfaitement adaptée aux petits. Dessous, nul sous-vêtement. La culotte courte suivait l'assurance
 d'une propreté satisfaisante. Pas idiot.

 1.9.2 - Vital conteste les inventaires- Morbecque- 1906

      Maria se précipite dans l'escalier. Vite, elle ouvre une fenêtre. Ses 10 ans sont, ce jour-là,
 terriblement angoissés. Un grand danger menace son papa. C'est que les fers des chevaux des
 hussards éclatent sur le pavé.
       Dimanche dernier, le prêtre lisait en chaire un message du Pape invitant les fidèles à se
 rebeller, à se révolter, à s'insurger contre l'inventaire des biens de leur église. Un pouvoir hérétique
 venait  de séparer la religion de l'Etat. « Ce qui est dans la maison de Dieu lui appartient ». Il a donc
 décidé d'en faire l'inventaire. Maria, alors assise parmi les filles du catéchisme, ne s'en est guère
 inquiétée.
       Mais en ce matin de mars 1906, les hommes du village de Morbecque sont massés devant la
 porte de l'église. L'autorité a alerté la troupe. Les chevaux s'avancent dans le cimetière. Maria
 cherche Vital, son père, qui a passé les bras autour des épaules voisines. La gamine est morte de
 peur. Que va-t-il se passer. Les hussards vont-ils faire flamboyer leurs sabres ?
      Les destriers du gouvernement sont poussés contre la porte. Habitués qu'ils sont aux chevaux,
 les paysans se saisissent, qui d'une bride, qui d'un licou, qui même des rênes. Les hussards
 font  alors tournailler leur monture. Vital est pressé contre un vantail par la croupe d'un cheval qui
 piaffe nerveusement. Maria est horrifiée. Cette image l'accompagnera  toute sa vie.
      Pégase n'a pas rué. Le ciboire n'a pas quitté le tabernacle. On a mis de l'eau dans le vin de
 messe. Vital et Maria avaient néanmoins vécu l'Histoire.

 1.9.3 - Parrain et son ami Léon - Bailleul - 1930

      Vital, c'était mon grand-père maternel. Nous l'appelions "Parrain", la coutume étonnante de la
 Flandre voulant que les grands-parents soient parrain et marraine. C'était un brave homme que  nous
 aimions bien. Employé dans une maison de vins et spiritueux, il livrait, dans l'après-midi,
 les commandes des estaminets, les cafés et bistrots flamands.
    Il m'est arrivé de passer quelques vacances à Bailleul. Parfois, Parrain, m'emmenait lors de ses
 livraisons. Nous visitions alors les estaminets d'un ou de deux hameaux. On livrait des vins, les
 alcools. Était-ce une charrette, une carriole ? Elle était bâchée. grandes roues. A l'avant, un  essieu
 directeur. Entre les brancards, notre ami Léon qui aimait bien les pommes et le sucre.  Je m'asseyais
 à la droite de Parrain. Mes genoux butaient sur la petite ridelle d'avant. La croupe du  cheval était fort
 proche, tout concourant à diminuer la longueur de l'ensemble. J'observais donc de  près l'arrière-train
 de Léon.
     J'en ai appris plusieurs choses. Tout d'abord qu'un cheval, ça pète généreusement. Ensuite, qu'il
 façonne in petto de jolies boulettes. Finalement, que lorsque Vital me disait : « Donne-moi ta main,
 il était préférable que je la mette dans ma poche ». Et aussi que , si au retour Parrain  sommeillait
 quelque peu, Léon prenait tout naturellement le chemin de l'écurie.

Je n'aurais mangé pour rien au monde un bifteck de cheval.

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 1.10 - Anecdotes familiales --> Marie Louise FOUTREN

 1.10.1 - Marraine et le Seigneur - Béthune - 1932

        Fin septembre 1932, les Vidril quittent la Cité des Cheminots de Béthune. Ils emménagent rue de
 Verquigneul. Cette maison est alors, pour Paul et Maria, bien plus qu’un simple logis. Sa construction
 est pour eux une consécration, après des jeunesses difficiles, frappés qu’ils ont été si douloureusement
 par les malheurs de la guerre 14/18. Marraine est venue aider sa fille à déménager.
        Le camion est chargé. Je garde notamment le souvenir de la mise en route du moteur, lancé à la
 manivelle. Ce fut très difficile. Tous les hommes s’y sont mis. Nous, la valetaille, femmes, voiture d’enfant,
 Lucien et moi, on a fait la route à pied. On arrive. Chacun s’active. Mais Marraine intervient. Chaque chose
 en son temps. Faire de cette bâtisse païenne une maison chrétienne. Elle prend le plus grand crucifix du
 ménage et, de pièce en pièce, le présente ostensiblement : « Seigneur, bénissez cette maison ». Ce ne fut
 probablement pas inutile. On y a vécu heureux.
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 1.11 - Anecdotes familiales ---> Pierre Louis Désiré VIDRIL

 1.11.1 - Pierre change de look - Bailleul - Fin 1905

        Octobre 1905. Pierre vient de se remarier. La date semble avoir été choisie  pour permettre
 l'entrée des cadets à l'école primaire de Bailleul, le premier  octobre. Pour Paul, c'est également
 une  nouvelle maison. D'autant plus  déconcertante qu'il abandonne la maisonnette d'un passage à
 niveau isolé dans  la campagne pour un estaminet de la rue commerçante de la ville. Dans  la salle
 du café, suivant la coutume de Flandre, une table centrale et son tapis.  Et quelques clients
 auxquels, après le bref bonjour exigé, on ne prête guère attention.
         Mais ce soir là, un monsieur entre deux âges arrête Paul. « Alors, tu ne m'embrasse  pas » ?
 Paul, ahuri, dévisage ce monsieur pâlichon. «  On ne dit pas bonjour à son  père » ? Car c'est bien
 lui. Méconnaissable sans la belle barbe carrée qui lui  tombait sur la poitrine. Une  barbe noire
 qu'une photo nous dit majestueuse. Une barbe  que le coiffeur venait de sacrifier.
        La raison de cette décision ? Je n'ose envisager l'incitation de Louise, la nouvelle épouse,
 n'appréciant pas d'avoir le nez dans un foisonnement hirsute lors d'une certaine activité  vespérale.

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 1.11.2 - Pierre allait à la messe

        Mon frère Lucien me l'apprend. Notre père, Paul, le lui a confié en son temps. Grand-père Pierre
 allait à la messe. Sa punition pour un retard d'une heure à la prise de service, un 15 août, me l'avait
 laissé supposer. Un journal le confirme.
       Etait-ce pendant la semaine sainte ? Pierre « va à confesse ». En ce temps, le prêtre était tapi
 dans le confessionnal, le fidèle étant supposé s'expliquer avec le Père. Pierre s'entend  interroger :
 « Lisez-vous le journal »? On cherche de sa part, il le sait, le comportement coupable. Il  hésite :
 « Oui parfois ». «Lequel ». « ..Celui que me prête le marchand de  charbon ».
 «L'Echo du Nord ». « Non ». «Lequel ». La réponse n'est pas venue jusqu'à nous, Mais la gazette
 était hérétique : « Ne lisez plus ce journal ». « Pourtant le marchand de charbon ..."  "Vous y tenez ?
 Eh bien l'absolution, vous la demanderez au marchand de charbon ».

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 1.11.3 - Pierre a bien transmis ses chromosomes

         Disons que c'est une petite dame. Épouse et mère, elle tutoie les 30 ans. Employée
 communale,  elle est ce jour-là au bureau. On frappe. "Entrez". Stupeur!!
       Son père est devant elle. Hallucinant!!  Dans la trentaine ... Alors qu'il est mort à plus de 70 ans.
 Elle s'efforce de se ressaisir. Les sosies, ça existe: "Vous désirez" ?  "Je suis de la Société ....
 Je suis .... VIDRIL". Oh non! C'est trop!! C'est qu'elle est née VIDRIL. Lui  comprend qu'il y a
 problème. Il s'interroge, il questionne. Elle bafouille, explique. Il s'annonce fils de  Lucien, petit-fils
 de Paul. Elle est fille de Pierre, petite-fille de Joseph.
       Je note que cet exposé repose sur le témoignage direct de ladite dame, confirmé par ledit  Lui.
 Nos deux héros savaient-ils alors que Paul et Joseph étaient frères? Je ne crois pas. En
 connaissaient-ils les  parents? Probablement pas. Nous avons pu les renseigner.
 Sans ambiguïté  car la filiation qui suit concerne des personnes qui me sont proches.
       Le mardi 7 septembre 1880, à Noordpeene, en Flandre, Marie Eugénie épouse Pierre Louis.
 Les  voici M. et Mme VIDRIL. Ils font des enfants, dont Paul et Joseph. Les deux frères ont des
 garçons:  Lucien fils de Paul; Pierre (qui reçoit le prénom du grand-père) fils de Joseph. Les deux
 homo  sapiens sapiens qui se regardent dans le bureau communal sont donc cousins issus
 germains. Saines sont les bases du raisonnement déductif que chacun pourra mener quant à la
 ressemblance. Pour ce qui me concerne, sans évoquer davantage gènes et ADN, je constate que
 si les 23 paires de chromosomes se répartissent à peu près également, la propagation est de
 l'ordre de 1/2, 1/4, 1/8. Bien sûr, la grand-mère a concouru à doter ses fils des gènes  nécessaires.
 Hormis du chromosome Y qu'elle réservait à ses filles.

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 1.12 - Anecdotes familiales ---> Adèle Claire Aurélie MAILLY

 1.12.1 - Pourvu qu'il pleuve - Wavrans sur Ternoise - 1929

       Les Dumetz dArras aimaient passer le dimanche à Wavrans. A la grande joie de Zélie et de
 Joseph. Rappelons-nous, Germain avait trouvé chez sa soeur l'affection maternelle. Esprit positif et
 gestionnaire averti, il aidait et conseillait sa soeur et son beau-frère dans leur vie et leur commerce.
 Quant à Marie-Louise, fille d'Artois au caractère entier, elle aimait les Mailly sans arrière-pensée.
 Son affection se reportait dautant plus sur les enfants que son mariage était infécond. Rien de
 protocolaire dans leur visite. Sitôt arrivée, Marie-Louise est à la cuisine. On se souvient encore de
 ses tartes. Elle est à lorigine de bien des améliorations. Nest-ce pas elle qui fit soigner les dents
 d'Adèle qui, de ce fait, ne connaîtra pas le dentier ? Germain, lui, fait le tour du jardin avec Joseph,
 amenant souvent des éventualités nouvelles dans le métier et la maison. Cest lui
 qui proposa et organisa la plantation de poiriers fuseaux, qu'il tailla longtemps.
       Parfois, un cadeau aux enfants. Adèle, un jour, reçoit un paquet peu prometteur. Elle l'ouvre.
 Stupeur. Prodigieux, extraordinaire. Un parapluie. Un parapluie à la taille d'une fillette de 6 ans. Sa
 couleur ? On la oubliée. Mais on s'est promenée toute la journée sous lui. Hélas, il ne pleuvait pas.
 Les jours suivants, pas la moindre goutte deau. On était furieuse. Depuis, on a quelque peu évolué.
 Quant à l'amour de la pluie évidemment.
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 1.12.2 - Sur la route de l'école - Wavrans sur Ternoise - 1930

       Vers 1930, à Wavrans, le jars de la ferme Hérard connaissait l'heure de l'école. Lui ou ses oies.
 Epiaient-elles pour lui le passage des écoliers, le hélant dès l'approche de la fille du  cordonnier ?
 C'est Dieu possible.
       Adèle s'approchait discrètement, craintivement,  serrant le plus possible le fossé opposé.
 Trop souvent alors, il sortait sur la route, sifflant une indignation qui ne paraissait pas feinte.
 Il semblait toutefois concéder  le passage. Affolée, on se précipitait. C'est à ce moment qu'il
 accélérait, le cou tendu au ras du sol, l'oeil fixé sur une lingerie puérile, un oeil salace, sinon
 vicieux,  Ses oies l'aiguillonnaient, contentes d'avoir donné au seigneur et maître ce modeste
 plaisir.
       Mais lui n'empêchait jamais l'accès au savoir. On sait vivre. Sauf ce jour où les fermiers firent
 son éloge funèbre en mordant dans des cuisses convenablement rôties.
       Quelque soixante années plus tard, j'arrêtais ma voiture devant un carrefour occupé par les
 oies d'un jars manifestement polygame. J'exhortais courtoisement ma chère épouse à faire la
 circulation. Son refus fut immédiat, péremptoire et sans ambiguïté.

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Adèle en 1930

 1.12.3 - La fille du cordonnier - Wavrans sur Ternoise - 1936

       Etait-ce en 1935? La maman fit-elle preuve d'une certaine réticence? Toujours est-il  qu'Adèle
 affirme péremptoirement « Je n'ai pas de chaussures à me mettre ». Apparaît alors
 l'incompréhension à la fois masculine et fraternelle. Quelques minutes plus tard, une vingtaine de
 paires s'aligne sur l'appui de la fenêtre de l'atelier paternel. Exposition assortie de commentaires
 rigolards à tendance perfide.
      Ce qui n'a pas empêché son brave homme de père de laisser fureter sa fille dans ses boites.
 Par la suite, il me faut bien noter qu'on ne négligera jamais la constitution de stocks de tout ce qui
 peut se porter sur le corps ou aux pieds.

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 1.12.4 - Adèle n'était pas prodigue - Béthune - 1937

       On s'était donné comme objectif, cet après-midi là, de fumer une cigarette. Malgré nos 15 ans,
 Michel et moi n'avions pas d'argent. Pas question de prélever sur les porte-monnaie maternels.
 Michel a une idée : « On va demander à Adèle ».
      Sa cousine, alors âgée de 13 ans, suivait un cours de coupe près de la gare de Béthune. Le soir,
 vers 5 heures, elle reprend le train pour regagner Wavrans. Elle a forcément un peu d'argent de  poche.
 On se pointe à la sortie du cours. Elle est contente. Deux garçons, ça vous classe une fille.  Michel,
 après un préliminaire succinct, sollicite, quémande : « Un paquet de 5 parisiennes, c'est  pas cher ».
 La belle refuse. On est vite en gare. Près de l'accès aux quais, prière aimable, puis  insistance plus
 impérieuse. La belle s'énerve. Elle nous le dit, fonce sur le quai.

Mon seul plaisir, ce soir là, ce fut de voir ses déjà belles petites fesses se tortiller vivement.

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 1.12.5 - Enfant de Marie - Wavrans sur ternoise - 1938

       Adolescente et jeune fille, Adèle chantait derrière l'harmonium, ma foi fort bien. Avec quelques
 copines, elle oeuvrait pour la paroisse. Ça consistait en de mémorables parties de fou rire, les  veilles
 de fêtes carillonnées, à l'occasion du nettoyage des petits coins de l'église.
      Lors des processions, les filles reprenaient leur sérieux pour jeter devant le prêtre des pétales
 de roses. Mais elles s'étaient bien amusées la veille en rendant visite aux bonnes gens aux jardins
 fleuris.
      Adèle fut également « Enfant de Marie ». Habillée de bleue, elle portait la bannière de la Vierge.
 Les copines la suivaient dans les cortèges, à l'église ou dans le village. Tous la regardaient,
 notamment les gamins et gamines béants d'admiration. Fonction honorifique que Mr le curé
 attribuait pour l'année à une demoiselle sérieuse et méritante.
      Cette charge donnait à la jeune fille le bénéfice d'une heure pour sa messe de mariage. Belle
 maman ayant souhaité que la cérémonie ait lieu à midi, c'est donc à 1 heure de l'après-midi que
 nous fûmes côte à côte dans le chÅ“ur de l'église de Wavrans. A l'heure légale, donc à l'heure
 allemande, en retard de heures sur le soleil. Ajoutez à cela deux prêtres consciencieux, dont un
 cousin germain de bonne maman. La faim nous tenaillait.
      Quand à Parrain Vital, il s'écroula en hypoglycémie dans l'église, victime des curés et des
 allemands réunis.

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 1.12.6 - Une recette d'Adèle --> Le Tian de courgettes

Le Tian de courgettes de Mamie Adèle – 2 personnes :

3 courgettes pas trop grosses, claires ; 1 gousse d’ail ; 1 œuf ; du gruyère râpé.

  • 1. Laver les courgettes. Les couper en rondelles.
  • 2. Faire revenir dans beurre et huile.
  • 3. Lorsqu’elles sont amollies, ajouter gousse d’ail, poivre et sel.
  • 4. Cuire 20 minutes environ en cocotte couverte.
  • 5. Égoutter au moins 1h.
  • 6. Écraser en purée.
  • 7. Mettre la purée dans un plat, de préférence en terre cuite.
  • 8. Battre un œuf entier. Le mélanger à la purée.
  • 9. Parsemer de gruyère râpé.
  • 10. Mettre au four environ 25 mn, jusqu’à ce que le dessus soit doré.

Le tian, plat provençal en terre cuite vernissée, donne son nom à la recette. .

 1.13 - Anecdotes familiales ---> Charles Joseph MAILLY( 1893-1974)

 1.13.1 - Joseph, un homme heureux - Wavrans sur Ternoise - 1921 / 1964

        Sa chance résulte d'un immense malheur. Lorsque ses parents, ses amis, apprennent, en
 juin 1915, qu'on l'a amputé de la jambe gauche, tous compatissent à ses souffrances, puis sont
 consternés. Quel métier pourrait faire un ouvrier de ferme devenu  invalide?
      J'ignore si Joseph a été bien conseillé. Mais le métier de cordonnier qu'il adoptera est la
 solution  idéale. Il le maintient dans son milieu, dans les deux villages satellites de sa famille.
 Formés par  des professionnels, il sera bottier qualifié. Sans concurrence à la campagne, il
 développera  progressivement un commerce de chaussures, assisté par Zélie. Il a pignon sur rue.
 Il devient  notable sans avoir quitté son milieu. Ne fut-il pas conseiller municipal ?
      Sa vie sera celle de ses aïeux, sans en avoir certaines difficultés. Levé à 7 heures, il travaille de
 suite. Pas de trajet. Pas de perte de temps. Intempéries sans conséquences. Il ne  se demande
 jamais ce que fait Zélie, le sachant toujours, renseigné par l'oreille. Déjeuner vers 9h. Le menu de
 son père et de tous depuis longtemps. Café au lait, tartines du pain de 4 livres coupées pour la
 tablée, beurre, plus généralement une bonne couche de saindoux, le cholestérol n'étant pas
 encore inventé. Parfois une échalote. Quand il repousse sa chaise, l'apprenti suit.
      Les repas préparés par Zélie sont ceux de leurs parents, les mêmes depuis toujours. Pas de
 surprise pour Joseph. Me voyant parfois dubitatif devant l'assiette, il annonçait, péremptoire : « Mi,
 j'aime ed' toute ». Bien plus tard, veuf, curieux comme toujours, il voit dans la camionnette de
 l'épicier des boites aguichantes. « Quo que ché ». « Des cannellonis. Tin veux, ché bon ». On
 arrive. Il nous renseigne : « Les cannellonis, c'est dégoûtant». « Je pensais que vous aimiez de
 toute ». « Oui, mais ça, c'est pas bon »!!
      A la sieste, dans son fauteuil d'Artois qui ne connaissait guère que son derrière, et le chien sur
 les genoux. Ils se réveillent en harmonie.
      Ses clients, il les connaissait tous. Chacun avait droit à un bout de conversation. Les gamins et
 les gamines répondaient. Les passants criaient leur bonjour. Les gendarmes appuyaient leur vélo
 sur la haie. Il les appelait par leurs prénoms.
     Dans la journée, il allait parfois voir Zèlie, transmettant les nouvelles. S'il faisait le tour du jardin,
 son chien l'accompagnait. Ils se parlaient. Sur le tard, travaillant seul, il lui arrivait de prendre sa
 canne à pèche toujours prête et de passer une bonne ½ heure à la rivière. Zélie subvenait. Pas de
 disputes. Chacun son domaine. Une immense douleur lorsqu'elle l'a quitté.

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 1.13.2 - Joseph, un commerçant comblé - Wavrans sur Ternoise - 1925 / 1958

         Avant 1945, chez Joseph, tous paiements se font en liquide. Certains de suite, d'autres à
 l'occasion, les notables parfois en fin d'année, à l'occasion d'une visite annoncée et arrosée.
        La comptabilité ? Celle du tiroir de gauche du buffet. Rien d'autre que billets et boite à
 monnaie. On y puisait pour les achats domestiques. Quand ça faisait beaucoup, Joseph montait
 une liasse  sous une pile de draps, dans sa chambre. Les factures, elles étaient réglées à
 l'encaisseur qui  venait périodiquement de Saint-Pol en vélo. Pas de risque de vol. Henri me
 rappelait que  lorsqu'une troupe allemande séjournait dans le village, l'interdiction de fermer à clé
 la moindre  porte était respectée. Pas de vol. Un souvenir d'Adèle. Le stockage entre les draps a
 succédé à un  camouflage dans quelques bouteilles sans …cul. Forte pluie, inondation de la cave.
 Elle a passé  des heures le fer à repasser à la main.
       Les prix de vente ne tenaient aucun compte du café proposé à certains, ni du temps passé avec
 la commère toute heureuse de pouvoir dire du mal de sa voisine ou de sa belle-mère. La vie était
 simple. Jamais, avant la guerre et dans les années suivantes, on a tenu la moindre comptabilité
 «  entrées- sortie » Pas d'imposition. Pas de taxes. Pas de fiche de paie, ni pour le patron, ni pour
 les  autres. Les prix de vente et de réparations découlaient, me semble-t-il, des orientations
 données  par les fournisseurs-amis. A la mort de Zélie, la succession a été oubliée.
       Joseph touchait une pension qui, sans être très élevée, l'a bien aidé. Non seulement le pays la
 lui devait pour la perte de sa jambe, mais elle compensait aussi bien des souffrances. Si je devais
 néanmoins insister sur la chance qui a été la sienne de cette amputation, je rappellerais que le 11
 novembre, à Hernicourt, devant le Monument des Morts pour la France, il lisait les noms de la
 moitié de ses camarades d'école.

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 1.13.3 - Le Feldwebel - Wavrans sur Ternoise - 1941

       Joseph ouvre la porte et s'efface : «  C'est ma chambre et celle de ma femme ». Le Feldwebel
 jette un coup d'oeil : « Ja ». Puis Joseph ouvre la porte de la chambre d'Henri et André. «  Ja,
 quarsons » baragouine l'allemand. « Aussi, quarson, kleiner quarson (gamin)».
      En haut de l'escalier, la porte  de la grande chambre. Le sous-officier, intéressé, s'avance vers
 la  fenêtre pour un coup d'Å“il révélant sa conscience militaire. Joseph se démène. Dans l'angle,
 l'escalier du grenier permet l'accès au stock de chaussures. Sa femme monte plusieurs fois par
 jour. « Si soldats, très gênant, ennuyeux ». Devant le sous-officier muet, il insiste : « Souvent, matin
 et soir ». En petit nègre : « Surtout femme. Moi difficile ». Geste à l'appui, il montre sa jambe
 artificielle, révélant sur ou 3 marches une montée laborieuse. « Guerre 14/18 ». L'allemand est
 intrigué. Il examine la jambe artificielle. « Berry-au-Bac » informe Joseph. Il aurait du préciser
 Verdun. Ça n'aurait ajouté qu'un petit mensonge. Le précédent était bien plus gros, car le père
 montait facilement les escaliers. C'est néanmoins la défaite. L'adjudant teuton est intraitable:
 « Nein ! Nein ! Deux soldats ».
      Contrarié, Joseph amorce la descente vers le rez-de-chaussée. L'allemand montre la porte face
 à l'escalier. « Ma fille ». Joseph descend, la jambe mutilée en avant. Mais Fritz insiste. Porte
 ouverte, il exulte « Ja wohl ! Ici officier, chambre pour officier!».
       C'est ainsi que, pour avoir du partager la chambre de ses frères, Adèle se considère comme
 victime de guerre.

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 1.13.4 - Tourisme frontalier - Menton - 1961

       1juin 1961. Joseph et Zélie sont à Menton. Une photo l'atteste. Face aux Jardins Biovés, elle est
 dûment chapeautée. Ce jour-là, Joseph brûlait d'aller en Italie. Ce qu'il m'en a dit ? « J'ai mis le
 pied au delà du trait qui marque la frontière. Un douanier m'a regardé ». Un geste a accompagné
 la  conclusion : « J'ai trissé ». Heureux temps où un homme respectable de 68 ans, mutilé de
 guerre,  ayant à la fois la conscience tranquille et pignon sur rue, a le respect de l'autorité dans le
 sens le  plus général. Discipliné en toutes choses, respectueux de la chose publique. Le résultat
 d'une éducation familiale, de l'école primaire, du catéchisme et de l'armée. Quant à Zélie, elle s'est
 tenue  prudemment à distance. On ne sait jamais.

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Zélie aux Boivés

 1.14 - Anecdotes familiales --> Zélie Aurélie Joséphe DUMETZ

 1.14.1 - Zélie et la permanente - Anvin / Wavrans - avant 1930

       Les cheveux courts datent des années 20. Grand sujet de conversation chez les dames. J'en ai
 le souvenir. Je crois que le fer chaud dit « à friser » était antérieur. Mais il me semble que les
 ondulations dites « permanentes » ont suivi très doucement cette coupe des cheveux longs qui fut,
 pour toutes, le franchissement du Rubicon. On en avait longuement débattu à table et, peut-être,
 sur l'oreiller.
      Zélie a-t-elle sauté le pas le même jour pour la coupe et l'ondulation ? Adèle ne sait plus, mais
 elle garde le souvenir d'une journée mémorable.
      Après le repas, toutes deux prennent le train pour Anvin où sévit la seule coiffeuse de notre
 campagne. C'est à tout le moins pour la permanente.  En fin d'après-midi, on apprécie dans la
 glace. Pas trop longuement car il faut rentrer. Pas de train. Qu'à cela ne tienne, 5 km à pied, c'était
 sans problème à l'époque.
      Le temps était frais. Un peu humide. Trop peut-être. Beaucoup trop. A l'arrivée à Wavrans, ne
 subsistaient nuls vestiges des bouclettes. La permanente n'avait pas survécu à l'humidité
 vespérale. La bonne humeur non plus. On s'en souvient.

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 1.14.2 - Variations gourmandes - Béthune et Wavrans

       Maria et Zélie étaient bonnes cuisinières. Leurs registres ne s'écartaient guère, avec toutefois
 bien plus de beurre chez Zèlie et une plus grande variété chez Maria. Toutes deux avaient
 également le souci de ne pas gaspiller. C'est ainsi qu'on ne jetait jamais le moindre morceau de
 pain, la moindre tartine car elles ne connaissaient pas la baguette. Une recette leur était de ce fait
 commune. Elle permettait la consommation du pain particulièrement rassis.
      Or il se trouve que nous sommes ici en présence de deux variantes de la tartine humectée de
 lait et d'oeuf, puis passée à la poêle. Zélie trempait successivement les deux faces de la tartine
 dans  une assiette où l'oeuf était battu dans le lait. Maria utilisait deux assiettes, imbibant d'abord
 les deux  cotés de lait pour les imprégner ensuite avec l'oeuf. Les poêles étaient identiques, la
 noisette de  beurre de Maria devenant noix chez Zélie.
      Je laisse à leurs descendants le soin de comparer et d'en juger. Je me limiterais à préciser que
 Maria la Flamande déclarait qu'elle faisait du « Pain perdu », alors que Zélie l'Artésienne annonçait
 le « Pain ferré ». De part et d'autre, grande était la satisfaction des marmots, gamins et gamines.
 Et, me semble t'il, tout à fait équivalente.

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 1.15 - Anecdotes familiales --> Orélie Julie Joseph LEFEBVRE 1864 / 1945

 1.15.1 - Mémère Aurélie et ses petits - Hernicourt - 1934

       En ce temps, le jeudi, on n'allait pas à l'école. Ce jour là, Aurélie gagnait le plus souvent la
 maison de son fils Joseph. Les 9 et 7 ans d'Henri et Paulette couraient devant elle. Adèle, Henri et
 André, 11, 8 et 5 ans faisaient vite la bise à la vieille dame, pour de suite emmener vers leurs jeux
 le cousin et la cousine. Aurélie était la grand mère de ces cinq là, plus précisément
 leur  «mémère ». C'était une paysanne de 70 ans, grande et maigre, tout en noir, mantille tricotée
 et bottines lacées, jupon donnant une belle ampleur à la jupe tombant jusqu'aux chevilles. Nous
 sommes, en 1934. Le bonnet noir était de rigueur. Pour Aurélie, aucune ambiguïté: elle était là
 pour  raccommoder. Notamment ces chaussettes qui s'usaient si vite, que l'on reprisait jusqu'à
 l'extrême limite. Elle tirait l'aiguille toute la journée. Sauf si gamins et gamines jouaient dans la
 cour, dans les prés, les garçons toujours à l'affût de ces  occupations blâmées par l'institut
 eur ??? On courait du matin au soir. Sauf si …      Sauf si .Joseph …, notant le ciel bleu et
 constatant que le fromage avait déserté la table familiale  depuis quelque temps, suggérait une
 visite au Monastère de Belval. Instantanément la jeunesse  explosait d'approbation. Après le repas
 de midi, on partait pour une marche de 7 kilomètres.
       L'allure calme et constante de mémère fixait la vitesse. On gagnait le passage à niveau
 piétonnier. « Attendez moi, attendez moi ». La Ternoise était franchie en guettant quelques truites,
 toujours cachées. Ce que les Henri précisaient. On traversait Hernicourt avec une certaine
 prudence. Avec l'instituteur et le curé, on ne sait jamais. Puis c'était la montée du Mont Éventé, le
 passage de la chapelle dite Lorette par les cartes d'époque, à l'angle de l'ex-route des diligences
 montant vers le nord. Les deux Henri exploraient les bas-côtés du chemin. Les filles babillaient
 auprès de Mémère. André attaquait prématurément son goûter. Enfin, laissant à gauche le Bois
 des Clairiaux (des aulnes?), on descendait sur le chemin qui relie le hameau de Béthonval au
 village de Belval, dominé dés l'entrée par le monastère.
      Ici, la petite troupe retrouvait le calme. On entrait dans une pièce austère, monacale comme il se
 doit, dominée par un grand crucifix quelque peu inquiétant En face de la porte, encastré dans le
 mur, le tour, un tonneau vertical ouvert d'un seul côté. Les enfants n'essayaient pas d'imaginer ce
 qu'était l'au-delà. L'irréel. On se taisait.
      C'est alors que s'élevait la petite voix : « Bonjour. Que désirez vous » ? La bonne soeur regardait
 bien sûr par un petit trou discret (Dieu ait son âme). Aurélie passait sa commande, avec parfois
 quelques précisions qui révélaient aux enfants que c'était une grande personne. Le tour tournait
 comme il se doit, livrait les fromages, faisait passer l'argent, ramenait la monnaie. «  Merci, ma
 soeur » «  Merci, bonne route. Attendez » Une petite friandise. On sortait. « Comment elle sait qu'on
 est cinq » ? « A l'église, ils savent tout ». « Ah ».
      Dés la sortie, c'était course, bousculades, cris. « Calmez vous. Henri, laisse ta sÅ“ur. Si vous
 êtes sages, je vous ferais des ratons » « Oh oui » Inutile d'être sages, puisque on les auraient, les
 ratons ». Pour ceux qui n'ont pas la chance de connaître le patois picard, il s'agit de crêpes. En
 attendant, dés la première herbe large et dense, on s'asseyait et on liquidait le goûter, chacun
 défendant courageusement sa part.      Le retour était plus lent, plus calme. Aurélie, pinçant devant
 et derrière jupe et jupon, réalisait  cette pyramide dont elle ne connaissait certes pas le nom, qui lui
 permettait de se soulager debout  sans être par trop impudique. A la ferme d'Hernicourt, on
 mangeait les ratons, puis Henri et  Paulette faisaient un brin de conduite à leurs cousins. C'est
 Adèle qui avait la mission de porter les  fromages et la monnaie.
      Les enfants étaient heureux sans savoir pourquoi, Zélie bien aise des chaussettes rajeunies,
 Joseph ravi à la pensée du fromage du soir. Quant à Aurélie, satisfaite de sa journée, elle
 n'imaginait certes pas qu'elle avait créé des souvenirs inoubliables.

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 1.16 - Métiers d'autrefois, de nos parents, aïeuls et quelques ancêtres

 1.16.1 - Le Garde-Messier

       Il s'agissait d'une fonction. Dans le Ternois notamment, le garde-messier etait un garde-
 champêtre temporaire. Il surveillait les champs pendant et après la moisson. En ce temps; les
 céréales étaient fauchées, puis séchées en bottes montées par 6 ou 8 en "cahous", enfin mises
 en moés (en  meules) sur un champ accessible. Il s'agissait de permettre le séchage avant
 le "battage".
       Le glanage était un droit dès le ramassage des bottes. Le garde-messier assurait alors une
  surveillance étroite et constante. Sa fonction lui était déléguée par les propriétaires et les respon-
  sables civils. Elle était rétribuée.
         On peut raisonnablement penser que dans le Ternois, le garde-messier ét ait un petit paysan.
  Un de ces petits "censiers", propriétaires de quelques mesures de terre, qui secondait le gros
  censier voisin et recevait de lui l'assistance du cheval et de l'outil.
       François Marie COULON, un des 3 quinqu'aïeuls d'Adèle, (°vers 1746 - + après 1802),
 tonnelier, probablement quelque peu ménager, était garde-messier à Heuchin avant la révolution.
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 1.16.2 - Le Charron

       La base du métier, c'est bien entendu la fabrication et la réparation des véhicules tirés
 par l'animal. Autrefois, le charron façonnait également et réparait la quasi-totalité des instruments
 aratoires: charrues; herses; rouleaux... Si son principal client était le paysan, il travaillait
 également  pour bien d'autres: meuniers; brasseurs; charretiers bien sûr. Et aussi pour tous ceux
 qui roulaient,  sinon carrosse, à tout le moins cabriolet ou carriole.
       Le charron du village était certes plus près de la terre que son confrère de la ville. Gageons que
 son Chef-d'oeuvre le constatait. Car avant la Révolution, la corporation n'admettait pas le charron
 isolé. Le Maître-Charron dirigeait un petit groupe de compagnons, et un ou deux apprentis payés
 par la  soupe, la paille et le coup de pied aux fesses.
       Un caractère itinérant résultait de ce travail en équipe dans un habitat rural dispersé, parmi des
 paysans particulièrement économes. S'imposait le rafistolage poussé à l'extrême que permettait
 la  robustesse des engins. L'oeil du maître s'alliait à celui du spécialiste. Le Maître-Charron allait
 de  village en village, de ferme en hameau.  Avec ses compagnons, ses outils, ses gabarits, ses
 instruments de traçage, ses bois peut-être dégrossis. Il disposait bien entendu d'une charrette.
 Empruntait-il le cheval ou le mulet? L'équipe tournait de longues semaines, au printemps et en
 automne. Il laissait à la maison femme et enfants, car comme tout artisan, il était quelque peu
 paysan, c'est-à-dire qu'à la basse-cour s'ajoutaient le cochon, la vache, ... et quelques terres
 louées  ou possédées faisant vivre bêtes et gens.
      Le métier exigeait une qualification certaine: façonnage des pièces selon des formes précises;
 emboîtements à angles rigoureux; chevillages parfois verrouillés; dimensions interdépendantes
 souvent strictement définies; ... Il fallait le coup d'oeil pour choisir le bois convenant à la pièce,
 juger de la forme du chevron, du sens du fil. Et aussi pour détecter le noeud vicieux, la gélivure
 naissante. Le charron flamand adoptait toujours l'orme tortillard pour le moyeu, l'acacia pour  les
 rayons, l'orme pour la jante, le plus souvent le chêne pour le châssis. La herse était en bois  de
 saule. Ses dents étaient en frêne.
      Le fils du charron succédait souvent à son père. N'était-il pas très avantagé par la possession
 des  gabarits et les instruments de traçage. N'héritait-il pas des outils et des bois secs pour
 quelques  années? La réalisation du Chef d'oeuvre lui était plus facile. La tradition était
 principalement orale,  venant du fond des âges, d'un caractère confidentiel. Mais la succession de
 trois Maîtres-Charrons chez les POTIé, qui s'est poursuivie dans une branche annexe, n'en
 constitue pas moins une  magnifique ascendance. Car le métier exige à la fois l'expérience du bois
 et du fer, la vigueur et le  geste précis, le respect de la règle et  l'adaptation à la situation nouvelle,
 la  connaissance de la  composition des forces, la vision dans l'espace ... Et bien entendu le sens
 de  l'organisation, du  commandement, des relations humaines ...
     Mais le cheval s'est effacé de nos campagnes, le "beignot" de nos champs, la carriole de nos
 chemins. Il n'y a pratiquement plus d'ormes dans nos forêts. Les roues sont des décorations.  Le
 Maître-Charron, le Wagenmakemeester, vit dans le souvenir de la Flandre.
     Louis Joseph POTIé (1710 - 1788) était Maître-Charron à DEULEMONT,59.
     Louis Joseph POTIé (174- 1823) était Maître-Charron à DEULEMONT,59.
     Charles François Joseph POTIé (1776 - 1850) était Maître-Charron à NIEPPE,59.
     Vital POTIé, mon grand-père maternel, petit-fils de Charles, ne m'a jamais parlé d'eux.

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 1.16.3 - Le cirier

        J'ai rencontré un cirier. Dans mes études généalogiques s'entend. Il vivait à Belle-Creebe,
 aujourd'hui, Bailleul, hameau de la Crèche. A la fois chantre à l'église, bedeau, clerc, c'est à dire
 "mettre d'école" comme écrivait son curé. Et aussi cirier de sa "pression" (de profession).  Il faut
 dire que le curé, de langue flamande, s'il pratiquait le latin, baragouinait certainement mal  le
 français, ses professeurs étant du village voisin où l'on parlait un patois picard.
       Ledit clerc ne pouvait, dans un hameau, vivre de ce que lui donnait le Conseil de Fabrique dont
 le budget devait être particulièrement modeste. Il lui fallait donc un revenu complémentaire. La
 fabrication des chandelles et peut-être de quelques cierges y contribuait. D'autant plus facilement
 que les gamins et gamines les plus âgés l'assistaient certainement très efficacement.
       Car la fabrication des chandelles exige de nombreuses manipulations. Au-dessus d'un bac de
 suif fondu, des cordons, les futures mèches, attachées à une baguette. On les trempe dans le  suif,
 pour les retirer de suite, les laissant quelque peu figer en se refroidissant. L'opération est  répétée
 autant de fois qu'il le faut pour atteindre le diamètre voulu. Cette technique faisait que  la chandelle
 grossissait vers le bas, lui donnant une bonne stabilité.
       Le clerc avait donc un monopole alimenté par les obligations religieuses imposées par le curé.
 Les voies du Seigneur ne sont-elles pas impénétrables?
 Estienne François Joseph PLOUVIER (1758 -1785) était Maître d'école,
 Chantre laïc et Cirier à BAILLEUL,59 (Hameau de la Crèche).

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 1.16.4 - Le berger dans le Ternois au XIX ème siècle

       Le berger est un personnage dans la ferme du Ternois. On lui confie des bêtes fragiles. Elles
 sont de faible valeur, mais le troupeau ne coûte guère et apporte certains avantages. Si au
 printemps les moutons longent les routes, occupent les jachères, les prairies étant réservées aux
 bovins, dès les premières récoltes le troupeau monte dans les champs ouverts, les nettoie des
 mauvaises herbes, les engraisse de ses déjections. La nuit, moutons et brebis sont parqués
 dans  un enclos mobile, le berger disposant d'une cabane sur roues.
      Un berger est infirmier, accoucheur, chirurgien. Il castre, écourte les queues qui se chargent de
 boue et blessent les flancs. Un bon berger a de bons chiens. De bons amis, les bergers voisins.
 De bons yeux également pour deviner la bergère discrète. Un peu d'à propos aussi pour s'enquérir
 de la date de la ducasse de son village.
       Le troupeau donne la laine, produit noble difficile à obtenir de bonne qualité dans nos fermes,
 détrôné dès 1850 par les laines et le coton importés. Il donne aussi l'agneau qui se vend bien à
 partir du printemps. Et quelques moutons coupés. En fait, le cheptel ovin, ce sont surtout, autour
 d'un bélier ou deux, bien des brebis, productrices d'agneaux.
       A l'automne, le berger en mène certaines, et quelques agneaux, plus ou moins, à la foire de la
 ville voisine. Il s'agit de faire un peu d'argent, d'éviter la consanguinité. Il est accompagné par un
 gamin ou une gamine qui manie le bâton et garde chien et bêtes sans négliger, pendant que les
 pères toquent à l'auberge, les copains et copines des villages voisins.
       Il y a donc des familles de berger, généralement concernées par plusieurs villages.
 Henry  DELORY (1791 à 1877), grand-père maternel d'Aurélie Lefebvre, la maman de Joseph
 Mailly, était  notamment berger, fils d'Alexandre DELORY (1760 ? à 1843), berger, petit-fils de
 Philippe Coquart  (1725 à 1801) également berger, tous trois à Hernicourt.

François DUMETZ (1838 – 1912), grand-père paternel de Zélie Dumetz, fut berger à Teneur.

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 1.16.5 - La brunisseuse en bijouterie

          Dans l'ascendance de mes petits-enfants, Sébastien et Emilie, dans leur ascendance
 paternelle s'entend, on  trouve une « brunisseuse ».
      Brunir un métal, c'est le polir en respectant son volume. Sans l'user ni arrondir les angles. En
 bijouterie, c'est  essentiel dans la finition des bijoux en or ou autres métaux précieux. L'outil de
 base du brunissage s'apparente  à la lime classique d'acier très dur, mais sans dents. Il est utilisé
 dans la serrurerie. En bijouterie, des dizaines  de sortesd e brunissoirs existent. Chacune d'elles
 est adaptée au geste qu'impose une forme, un évidement,  une courbe… Chacune d'elles se
 décline en dimensions diverses.
       Edmée TRICTIN, épouse d'Alexandre THéVENOT est dite brunisseuse en 1872, alors âgée de
 51 ans. Les  Thévenot sont des orfèvres, des ouvriers bijoutiers sur de nombreuses générations
 parisiennes.
      Yvonne THéVENOT polissait encore des bijoux en 1965, dans un atelier du carrefour
 Strasbourg-St Denis.

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 1.16.6 - Le Ménager

        Ce terme, je ne le connais qu'en Artois. Ce métier, cette profession, je suis convaincu qu'elle
 couvrait toute la france, qu'elle était commune à bien des régions jusqu'à la seconde guerre
 mondiale. Aujourd'hui, le ménager n'existe plus.
        Dans notre Province d'Artois, indépendamment des importants domaines propriété de nobles
 ou de notables, on connaissait toutes sortes d'exploitations agricoles. De la Grosse Cense, la
 since en patois (payant le cens), qui possède bien de la terre et de nombreux chevaux, aux
 modestes fermes, parfois propriété du fermier, parfois en gestion locative par le métayer.
       On connaissait également le "Ménager". Son exploitation était toujours modeste, mais elle
 possédait presque tous les bâtiments des sinces importantes: grange, étable, porcherie...
 Le poulailler évidemment. Toutefois, leur importance ne permettait que quelques vaches et ou 3
 cochons. Pour ce qui est des terres, rarement plus de 3 ou  4 hectares ( une dizaines de
 mesures),  rarement complétés par une petite location. Leur superficie limitait le cheptel, car
 toujours nourri de la production du seul ménager.
       L'importante particularité de cette exploitation, c'est qu'elle ne permettait pas la possession d'un
 cheval, ni des outils qui lui étaient associés: charrues, herses, rouleau, à fortiori charrette et
 tombereau. Elle n'exigeait pas non plus la permanence de son paysan. D'où la solution: celui-ci
 travaillait pour le gros sincier voisin. En complément d'une modeste rétribution, il utilisait pour ses
 cultures un cheval et les outils agricoles de son patron. Simple, sans contrat écrit ...
       Le ménager vivait modestement, sans possibilité aucune d'arrondir son petit bien. Ses enfants
 ne prétendaient pas à de riches mariages. Sa femme trimait 15 heures par jour. J'ai rencontré
 pour  elle le terme "ménagère". Quant à son mari, je laisse le choix au lecteur entre les deux
 expressions affectueuses le désignant habituellement: sincier à maguette (chèvre); sincier à
 brouette. Le Ménager travaillait beaucoup, mais il était maître chez lui.
       Dans le Ternois, être ménager, c'était être deux, liés par le mariage, le petit bien et le travail. On
 besognait sans autres repos que ceux imposés par l'église.
       Henri Joseph MAILLY (1856 - 1925) et   Aurélie LEFEBVRE (1864 - 1945),
       leur fille Julie (1897 - 1975?) et son mari Jules BERTHE,
       étaient "Ménagers" à HERNICOURT,62.

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 1.16.7 - La Maman de 1930

       Elle allume le feu.
         Elle descend l’escalier. Dans une petite heure, les gosses partiront pour l’école. La cuisine est
 fraiche, parfois glaciale. Hier soir, elle a préparé le bois cassé et quelques feuilles de journal. Avec
 le tison, elle fend le bloc de cendres dans le foyer de la cuisinière, enlève à la pincette le mâchefer.
 Papier, bois, allumette, c’est parti. 2 ou 3  bouts de bois, une petite pelle de charbon. Surtout pas de
 poussières. 5 minutes. Elle charge le foyer.
        Elle a déjà sorti le moulin à café et tourné la manivelle. L’eau est sur le feu, les bols sont sur la
 table. Elle coupe les tartines en surveillant le feu. Le lait, remonté de la cave,  est dans la casserole.
 L’eau chaude est versée sur la cafetière. Maman savoure une petite tasse. Une bouilloire pleine
 d’eau sur le feu. Puis elle monte réveiller les enfants. Le déjeuner avant ou après la toilette ? Je ne
 sais plus. Mais c’est maman qui décrotte les chaussures. Quelques maris cassent le petit bois et
 rentrent le seau de charbon. Beaucoup ignorent ces gestes d’affection.
     Elle fait la soupe.
       Au jardin, avec la bêche, elle arrache 4 ou 5 poireaux, parfois elle coupe un  chou. A la cave, elle
 prélève une poignée de carottes, quelques pommes de terre, un navet. Tout  ceci est lavé à grande
 eau, au robinet extérieur. Pas chaud. Dans la cuisine, les légumes sont  épluchés, coupés en
 morceaux. La marmite est grande, haute. Elle contient 5 litres d'eau. Gros sel.  Mais aussi le reste
 du plat de la veille, patates cuites ou haricots.  Ça bout plus de heures. Il suffit  de tisonner et  de
 recharger le feu. C'est cuit. Passoire et pilon. On écrase. La bouillie de légumes  retrouve son eau
 de cuisson. On conserve au chaud. Midi approche. C'était le dîner. La soupe était  de rigueur. Trois
 fois par semaine, c'était la corvée de soupe. Maman ne s'en plaignait jamais.
       Elle fait la lessive.
        Ça commence l'après-midi du lundi, une semaine sur deux. Elle trie son linge,  celui du père,
 parfois plein de graisse, le sien, celui de ses enfants, les draps, le linge de maison.  Puis elle fait
 tremper dans une eau où elle a incorporé du "cristaux", un dégraissant. C'était un  carbonate de
 sodium, très agressif, utilisé pour le nettoyage.
       Le mardi, de bonne heure, Maria, ma mère, allumait le feu. Il s'agissait d'un poêle rond très
 bas.  Il  recevait la « lessiveuse », sorte de cuve haute, de 25, 30 litres,  en fer galvanisé. Ce
 récipient  possédait astucieusement un double fond portant dans l'axe une cheminée surmontée
 d'un  chapeau. L'eau savonneuse couvrait le linge. Portée à l'ébullition dans le double fond, l'eau
 remontait par la cheminée et arrosait le linge. Une bonne giclée toutes les 30 à 40 secondes
 quand le feu était vif.
       C'est alors qu'arrivait une autre lessiveuse. C'est ainsi que Maria appelait la mère Buissart, une
 petite vieille de 65 ans. Sa fonction, frotter le linge à la brosse de chiendent, sur une planche.  Puis
 ces dames le plaçait dans la machine à laver, cuve de bois possédant, sur le couvercle, 3  pales
 de  bois portées par un axe vertical. Un moteur électrique monophasé, lancé par un volant,
 actionnait  ces pales alternativement dans un sens, puis dans l'autre. Le linge était battu.
      Suivait le rinçage, puis le passage au bleu. Il s'agissait de baigner le linge fin, le « blanc », dans
 une eau claire où on avait dissous une capsule de poudre bleu. Le blanc était plus blanc, ou plutôt
 moins gris.  Venait l'essorage, par torsion manuelle, parfois entre rouleaux manoeuvrés par une
 manivelle. Et le séchage sur le fil de fer, dans le jardin. On faisait couramment 3 ou battées malgré
 une sérieuse économie du linge. Le linge de corps faisait la semaine, les draps le mois.
       Une variante pour les pièces fines qui exigeaient le repassage : l'amidonnage.
 Ce linge était  passé dans une eau chargée d'une solution colloïdale d'amidon, préparée avec soin
 pour éviter  les  grumeaux. Après séchage, le linge était dit empesé, imprégné de cette poudre très
 fine  d'amidon. Au repassage, la ménagère obtenait un linge lisse et raidi, un linge empesé.
       La mère Buissart n'était présente que le mardi, et encore seulement à partir de la quatrième
 grossesse. Maria terminait le dernier accrochage dans la matinée du mercredi. Les journées de
 lessive était épuisantes. Les maris le constataient, qui en avaient fait un sujet de plaisanterie.
       Après  la lessive, le repassage. Quand je pense que ma mère, pour l'administration,
 "ne travaill  ait pas".
        Elle fait "ses" "courses".
       C'était tous les jours. Ni voiture automobile, ni petite charette. Un ou deux  sacs. Si d'aucunes
 avait une bicyclette, pas Maria qui n'a jamais roulé en vélo. Ni hypermarché, ni  supérette, partout
 de  petites épiceries, et bien entendu boucheries, charcuteries, ...
       Donc chaque jour, généralement le matin, Maria mettait son manteau, son chapeau, prenait
 son  sac, et en route. Ses achats étaient le plus souvent pesés. Rares étaient les articles en boite.
 Au  retour, elle peinait. Le boulanger passait chaque jour. Le marchand de café une ou deux fois
 par  mois. Fort heureusement, elle n'achetait aucun légume. Le jardin satisfaisait à longueur
 d'année.  On se limitait à sa production. C'est ainsi qu'on ne mangeait  que des légumes de
 saison. Les  tomates apparaissaient début d'août. Les dernières mûrissaient sur l'appui de la
 fenêtre. Je me  souviens du triomphe de Joseph auprès des dames, lorsque de belles laitues
 apparurent lors de  notre repas de noces, le 26 avril. Il avait un fort belle couche.
       Dans ce domaine de l'approvisionnement, Maria a beaucoup marché et porté. Il est vrai
 que le  lundi, elle allait au marché, notamment pour fureter et marchander quelque tissu, et
 compléter par  quelques articles moins coûteux qu'en magasin. Pour Zélie, ce fut une tout autre vie.
 Deux  épiceries  mitoyennes à Hernicourt. L'apprentie couturière, puis les enfants partaient en
 courant.  Le boulanger  passait deux fois par semaine. Puis, sur le tard, l'épicier ambulant, de
 temps à autre.
       Si Zélie et Maria ont vécu au milieu de personnes dont elles connaissaient la vie et le
 comportement, alors qu'aujourd'hui la foule du supermarché est impersonnelle, c'est le résultat de
 deux vies fort différentes: Maria sortait de chez elle et visitait bien des magasins; Zélie voyait venir
 chez elle des clientes fort heureuses de pouvoir parler. Hors de chez elle, Maria geignait
 beaucoup .  Chez elle, Zélie écoutait les doléances.
       Elle fait son « samedi ».
       Tous les sols de la maison y passaient. Le balayage de chambres et  des pièces parquetées,
 avec une remise en ordre. L'époussetage de meubles. Le lavage des  carrelages. Il valait mieux ne
 pas rentrer à la maison avec des chaussures boueuses. Car les  routes étaient sales. On brossait
 et on cirait ses chaussures tous les jours. On, c'était maman.
       Pâques était à l'année ce que le samedi était à la semaine. Les jours qui précédaient, du
 grenier  à la cave, la poussière volait. On lessivait les boiseries, on lavait les luminaires. Chaque
 chose  retrouvait sa place.

Elle coud et ravaude.

        Jusqu'à l'âge de 10 ans, je crois bien n'avoir jamais porté un vêtement  acheté au marché ou
 dans un magasin. Maman faisait tout, veste et culotte, tablier et manteau.  J'ai alors porté des
 habits qui se boutonnaient selon la coutume féminine, inverse de la règle  masculine. Ce qui ne
 veut pas dire qu'elle me coupait et me montait des vêtement neufs,  plus ou moins fréquemment
 compte tenu d'une croissance assez rapide en ce temps.  C'est que mon frère Lucien me
 précédait  de 20 mois. Toute fringue pour lui trop boudinante  était précieusement amnistiée à mon
 intention.  Il en était de même pour les chaussures,  que mon père réparait périodiquement.
      Ce que nous portions était ravaudé à l'extrême. Les chaussettes notamment. La grand-mère
 d'Adèle ne venait-elle pas tous les jeudis chez Zélie, sa belle-fille, pour les raccommoder?
 Il est  vrai  que c'est elle qui, le plus souvent, les avait tricotées.
       Le comportement de nos mamans était très général. Il trouvait son apothéose dans les
 familles nombreuses où le manteau de l'aînée était porté successivement par toute une kyrielle de
 filles,  dans un enthousiasme très rapidement décroissant.
         La vie de Maria, ma mère, épouse d'un cheminot et mère de 4 enfants fut essentiellement celle
 ici exposée. Celle de Zélie, la maman d'Adèle, différait quelque peu. Epouse d'un
 cordonnier-marchand de  chaussures, elle avait moins de temps à consacrer à la couture et au
 ravaudage lorsque le commerce fut  bien lancé. Habitante d'un petit village, elle profitait du
 passage des marchands itinérants et nourissait  sa tablée de mari, enfants et apprentis avec la
 soupe au lard journalière que permmettait un saloir généreux.
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 1.16.8 - Le Grand- Père jardinier

     Une énorme différence entre les gens d’aujourd’hui et le peuple d’autrefois. Il s’agit de légumes.
 Jusqu’en 1950, et pendant les décennies suivantes, hormis chez les bourgeois du centre ville, nul
 n’en achetait. A l’exception de pommes de terre au printemps pour cause de soudure et de
 quelques tomates au début de l’été. Aujourd’hui, chacun se procure les produits de la terre au
 marché ou en grande-surface. Le jardin est devenu pelouse, sinon espace vert. Le jogging se
 substitue (parfois) au travail de la terre.
      Généralement, les maris aimaient jardiner. L’économie du ménage l’exigeait. C’était
 l’occupation des soirées et du dimanche, les vacances étant ignorées, les congés réservés, la
 radio élémentaire et la télé ultérieure. On en parlait au boulot. Dès l’arrivée d’un visiteur, on gagnait
 l’allée plus ou moins herbeuse, la voyette. «Sont belles mes patates ». L’ami acquiesçait.
 Aujourd’hui, il est difficile d’imaginer ce que le jardin représentait en ce temps.
      Le potager était le plus souvent organisé, travaillé, entretenu de façon décousue. La personnalité
 de son exploitant s’y révélait. Je passe sur celui qui abandonnait l’outil sur la terre, le fer à la rouille
 et le manche à la pluie. J’ai constaté en ce temps un manque de rigueur qui me chiffonnait. C’est
 que je m’efforçais d’obtenir un potager agréable à regarder. A tel point que le début d’une récolte
 détruisant la beauté d’un ensemble me contrariait. Voici comment je m’organisais, étant entendu
 qu’à l’économie ménagère s’ajoutait, pour moi, la satisfaction d’une réalisation logique et agréable.
       L’hiver, j’établissais le programme du printemps qui s’annonçait, compte tenu de la nécessité
 de la rotation des cultures et des plantes vivaces en place.  J’ordonnais mon jardin par planches
 d’une largeur de 1,20 m, héritée de mes lectures. Elle me permettait d’obtenir 2, 3, 4, … lignes
 équilibrées, selon le volume et la hauteur de la plante. 2 lignes : elles étaient distantes de 60 cm,
 30 cm les séparant du bord. Avec 4 lignes, les intervalles se limitaient à 30 cm et les bordures à 15
 cm. C’était alors parfait pour les laitues. J’obtenais ainsi une aération correcte et une certaine
 allure. Je pouvais travailler sans mettre le pied dans la planche. Mes pères, Paul et Joseph,
 étonnés, notaient que je perdais du terrain, notamment par l’allée de 20cm séparant mes "carrés ».
      Nos légumes : c’étaient ceux cultivés dans la région depuis toujours. On était loin de la diversité
 actuelle du marché. Les plantations s’échelonnaient selon les exigences de la graine : choux en
 mars ; carottes et laitues en avril ; poireaux en mai ; …. mâche en août. Les pommes de terre le
 plus tôt possible, pour la soudure, mais une gelée tardive les brûlaient. Les haricots : Paul en
 risquait 3 lignes le 25 avril, Joseph attendait mai car la vallée de la Ternoise, orientée au nord,
 l’imposait. A Saint-Ouen, je plantais le 15 avril. Les pieds de tomates, élevés sur couche ou
 achetés, étaient mis en place en mai, ébourgeonnés à l’aisselle des fleurs tous les 8/10 jours.
 D’aucuns annonçaient la première récolte fin juillet au prix d’un rouge bien pâle. Les dernières
 mûrissaient sur l’appui de la fenêtre en octobre. Puis on attendait le prochain mois d’août.
      De même que le bar breton est loup à Nice, le nom des légumes différait selon les régions, la
 mâche atteignant des sommets. Joseph semait de la salade de raiponce. Paul, en bon flamand,
 disait salade de blé. En Ile-de-France, c’était la doucette. J’ai aussi entendu blanchette, boursette.
     Je ne m’étendrais pas sur les engrais, peu excessifs. Les traitements fongiques étaient ignorés,
 les insecticides inconnus, les doryphores cueillis à la main. Le fumier sortait du clapier. Y
 engraissaient généralement bien des lapins, parfois en compagnie de quelques poules. Je note
 que pendant la 2ème guerre, les potagers et les poulaillers ont bien mérités des familles, sinon de
 la Patrie.
      Puis- je me permettre ici de noter l’incidence étonnante de l’intérêt porté par un cheminot à la culture
 des légumes ? Ca se passe en 1925, devant la table du rond-de-cuir de la Cité des Cheminots de Béthune.
 C’est un chef, puisqu’il tient le crayon. Il attribue une maison à l’heureux camarade qui arrive en tête de liste.
 Compte-tenu des mouvements de personnel, une cité de 550 logements offre toujours plusieurs possibilités.
 Notre quidam : « Auguste, té vas m’donner une mason avec un biau gardin ». L’employé, de bonne humeur
 ce jour-là: « Julien, j’ai ce qui  t’ faut. Té seras contint. N° 35 rue d’Orléans ».
       Julien est marié avec une fille d’Anvin. Celle-ci a une sœur, Zélie, maman d’Adèle. Qui rendit souvent visite à sa
 tante… Mes parents habitaient au n° 37 mitoyen.
       Nunc est bibendum.
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 1.16.9 - Le livreur de « Vins et spiritueux »

       Entre les deux guerres, Vital, mon grand-père, était le seul employé d'un commerce de  « Vins et
 spiritueux » dirigé par une dame et ses deux filles un peu âgées. Elles centralisaient  les
 commandes du bourgeois et surtout des cafés, toujours appelés estaminets en flandre.
 Elles tenaient le magasin ouvert à toute clientèle, boutique bourgeoise où les vernis  côtoyaient les
 étiquettes multicolores. La comptabilité devait être le monopole de l'une  d'elles. Vital avait celui de
 l'entrepôt.
       C'était un long hangar, plein de fûts, barils, quartauts, tonnelets et autres muids. Plein de
 casiers de suze, picon, genièvre, cognac, fine champagne, … Peu de bouteille de vin, hormis
 ceux qui n'étaient pas reçus en feuillette ou en barrique par le chemin de fer, tel les crus des
 terroirs nobles et, bien entendu, le champagne. Des jus de raisin, mais pas de bière, apanage
 du brasseur. Peu d'eaux minérales, hormis celles parfois recommandées par M. le Docteur.
 Et  puis de ces bouteilles d'Eau de seltz qui faisait psitt ! lorsque j'appuyais sur la manette, ce
 que grand-père ne tolérait pas.
       Le matin, Vital préparait les livraisons de l'après-midi. Il mettait le vin en bouteilles.
 Il  utilisait pour ce faire un long tuyau de caoutchouc qui lui permettait de siphonner la pièce
 simplement en pinçant le tube. Il ne risquait pas l'excès de lie, car il avait soin de placer à  l'autre
 bout du siphon une canule seulement ouverte à quelques centimètres du fond. La  charrette était
 chargée intelligemment, dans l'ordre des livraisons, compte tenu également de  la nécessité de lui
 conserver l'équilibre indispensable. Les casiers de vin faisaient bon  ménage avec les apéritifs,
 les alcools et les liqueurs.
       Léon, robuste et gentil cheval, regardait Vital à son arrivée le matin. D'un air de dire :
 « Ah ! Enfin, te voilà. C'est que j'ai faim et soif, moi ». Le premier geste, c'était le seau  d'eau.
 Le second : « Mais pousse-toi donc », c'était l'avoine. Hormis une heure dans le petit  pré attenant,
 il ne sortait le matin que si un avis du chemin de fer annonçait l'arrivée de colis  ou de tonneaux.
 L'après-midi, tous les jours de la semaine, c'était les livraisons. Dans  Bailleul bien sur, et dans
 les petits bistrots en sentinelle aux carrefours de la campagne. Mais  ce que je préférais, c'était les
 tournées dans chacun des quatre hameaux bailleullois. Les  fermes, les vaches, les petites
 chapelles au pas de Léon, le salut des paysans, Vital Etienne Joseph  POTIE (1866-1948) travaillait
 pour les Etablissements Dumez.
        Lorsque l'instituteur a demandé, pour la rédaction, aujourd'hui composition française,
 « Décrivez une personne que vous connaissez bien», c'est Parrain Vital que j'ai choisi.

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 1.16.10 - Le planteur de tabac artésien avant 1940

       Dirigée et contrôlée par la Régie des Tabacs, très encadrée quant aux méthodes et quantités,
 la  culture du tabac était, en Artois, davantage celle du domaine du jardin que celle du champ, plus
 celle d'une famille que d'une grosse exploitation. Elle recourait beaucoup au travail de la femme et
 des enfants, sous la direction attentive et autoritaire du chef de famille, le plus souvent un petit
 paysan.
       La Régie fournissait la graine de tabac brun, très fine. Le planteur la faisait prégermer dans une
 caissette maintenue humide près du poêle. Il semait sur couche chaude fin mars, début avril.
 Chaque soir, le père contrôlait l'humidité. Il insistait « Il faut aérer et tempérer un ensoleillement
 excessif ». Le moment venu, il éclaircissait. Probablement transplantait-il. De la robustesse du
 plan  dépendait la vigueur de la plante.
      Dès disparition du risque de gelée, on repiquait en terre profonde, fortement fumée à l'automne.
 Pieds de 10 à 1cm, un plant tous les 36 cm, lignes à 50 cm, plus de 500 pieds à l'are. Un  planteur
 faisait au moins 5000 pieds, parfois bien plus. Arrosages à l'eau de pluie de préférence à celle
 plus fraîche de la pompe. Fréquents binages ; buttage important. Le tabac, une plante  vigoureuse,
 à grandes feuilles, a besoin d'espace. Sa terre, « la Toubaquière » était réutilisée  chaque année.
 Bien ensoleillée, facile d'accès et de surveillance, elle était profondément bêchée à  l'automne et
 copieusement fumée.
        L'administration imposait l'écimage, limitant le nombre de feuilles à 9 ou 10. Elle comptait les
 pieds, connaissant alors l'importance de la récolte, c'est-à-dire le nombre de feuilles, compte tenu
 de l'épamprement, l'élimination des feuilles basses. L'ébourgeonnage, la suppression du
 bourgeon se développant à l'attache du pétiole permettait un développement maximal des feuilles.
 Le planteur de tabac était attentif à l'oïdium, aux maladies. Il luttait contre elles selon des méthodes
 ancestrales, parfois confidentielles. Il luttait contre les insectes, les limaces. Tous les soirs, c'était
 le tour de la toubaquière, la main et l'Å“il attentifs.
       La cueillette commençait par le bas dès le jaunissement. Chaque feuille était soigneusement
 lissée. Puis, à l'aide d'une longue aiguille, mise sur une ficelle. Pas question de blessure ou de
 casse. Les récriminations maternelles et le pied du père apprenaient aux gamins minutie et
 délicatesse. Les feuilles de tête suivaient. Les guirlandes, les « filachis de toubac », jaunissaient
 en tas, puis séchaient accrochées dans la grange ou le séchoir remonté chaque année. Des
 paillassons protégeaient de l'humidité. Chaque jour, on écartait, on aérait les feuilles : la
 moisissure était redoutée. La surveillance de nuit s'imposait, la tentation du maraudage de
 quelques poignées de feuilles chatouillant certains fumeurs invétérés. Le séchage donnait un
 tabac très brun, d'odeur forte.
       La livraison se faisait en manoques de 50 feuilles liées par l'une d'elles écrasée au maillet.
 La longueur des pétioles était alors égalisée. En janvier, on gagnait le Magasin aux tabacs de
 Saint- Pol. Contrôles rigoureux ; classement, généralement contesté, en diverses qualités.
 Le paiement en billets disparaissait prestement sous les « cotrons » de l'épouse. Elle se serait
 bien gardée de laisser son homme seul avec le produit d'une longue et laborieuse année de
 travail. Il est juste de dire qu'elle laissait à celui qui l'avait houspillée à longueur d'année de quoi
 faire honneur à son savoir-faire dans quelques bistrots de la rue des Carmes.
       Augustin François Joseph DELAIRE (Sosa 30; 1841 à 1896), cantonnier à Anvin (62), était
 planteur de tabac, avec l'aide précieuse de sa femme Arsène Catherine Josèphe MASSART
 (Sosa 31; 1841 à 1891), puis celle de sa fille Adèle.
       Après le décès de son père, Adèle Virginie Josèphe DELAIRE (Sosa 15; 187 à 1916) poursuivit
 cette activité, avec l'aide de son mari Germain François Joseph DUMETZ (Sosa 14; 187 à 1952).

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 1.16.11 - Le Cordonnier dans les années 40

      Ce n'est pas à proprement parler un métier d'autrefois. Mais le cordonnier d'aujourd'hui n'a  rien
 à voir avec Joseph, mon beau-père. Non seulement parce que celui-ci se limitait à la réparation de
 chaussures, éventuellement à leur confection, car il était bottier, mais aussi parce que ce qui vêt
 nos pieds est aujourd'hui très différent. Par la forme, la couleur et le nom. Par le matériau qui,
 souvent, ne permet pas la réparation, que d'ailleurs le faible coût n'exige guère. Par l'évolution de
 nos campagnes où les souliers crottés ne sont plus, du fait de la disparition des métiers de la
 terre.
     Le métier faisait vivre son homme. Nul besoin de confectionner des clés et des étiquettes. En ce
 temps comme aujourd'hui, le cordonnier clouait et cousait. Il collait aussi, mais les colles étaient
 alors trop peu efficaces pour durer. Clouage ou couture s'imposaient. Lorsqu'il réparait une
 empeigne, Joseph coiffait le défaut par une pièce cousue. Il confectionnait d'abord un fil poissé de
 la longueur souhaitée. Trois à cinq fils de chanvre très fin, mis à longueur par arrachement pour
 obtenir une ficelle à bouts effilés de la grosseur voulue. Une soie de sanglier était tortillée à
 chaque  bout afin de faciliter ultérieurement l'enfilement dans le trou percé par l'alène. Il fallait
 tordre, vriller  la ficelle. La torsion était obtenue à l'aide d'une quille à grosse tête, boule de bois
 alourdie de clous  dont il lançait la rotation  sur la cuisse. Puis il poissait le fil avec un produit
 bitumeux enserré dans  une chute de peau. Pour coudre à la main, il perçait le cuir avec l'alène,
 enfilait une première soie,  équilibrait les longueurs, perçait le deuxième trou, y passait ladite soie.
 Mais impossible alors  d'introduire l'autre bout dans le même trou. Joseph « ouvrait » alors le fil en
 place en le perçant  avec l'alène, passait la deuxième soie dans ce trou, tirait sans excès. Les deux
 bouts étaient  passés. Il serrait le point et poursuivait. J'ai fait ça, à l'occasion. Eh oui.
      La pièce de cuir, semelle ou talon, trempait après découpe dans une eau que l'on changeait
 quand ça sentait trop mauvais. Puis Joseph battait le cuir assoupli sur un bloc de pierre polie qu'il
 posait sur les genoux. Il s'agissait de serrer le cuir, de le durcir. Ceci concernait la face visible de la
 semelle, celle qui allait souffrir de la route.
      La fixation de la semelle sur la première et sur l'empeigne se faisait par couture. Joseph incisait
 préalablement la semelle sur son pourtour : il obtenait ainsi le logement de la couture dans
 l'épaisseur du cuir, refermant ensuite l'incision par collage. Beau travail.
     Le talon était cloué de l'intérieur avant la pose de la dernière semelle, les longs clous repliés
 sous lui. Pour ce faire, Joseph utilisait une tige creuse dans laquelle il glissait le clou à tête plate,
 puis une tige de frappe. Ce qui lui permettait d'enfoncer ses 10 clous en 30 secondes sans
 suspendre la conversation avec le paysan de passage. Tube et tige de frappe étaient un outil.
 Un  rétrécissement empêchait la tige de dépasser le bas du tube et obtenait l'affleurement parfait
 de la  tête du clou. Puis, par dessous, Joseph clouait la semelle du talon. Sans tracé ni mesure,
 il  obtenait toujours une régularité parfaite de la répartition des clous. Signe du cordonnier de
 qualité.  Je note qu'il obtenait cette perfection même si la cliente qui entrait, jolie ou non, jeune
 ou âgée lui  paraissait mériter quelques plaisanteries amicales, généreusement accordées et
 acceptées.
      Le pourtour de la semelle et du talon était parachevé à l'aide d'un morceau de verre, puis poli
 si  besoin était par une tige de fer ou de buis. Par la suite, un banc de polissage permettra
 notamment  cette finition.
       Joseph Mailly, 1893 – 1974, fut cordonnier de 1919 à 1957/58, d'abord à Hernicourt, puis
 surtout à Wavrans sur Ternoise. Il était son patron. Il travaillait chez lui. Il connaissait tous ses
 clients, tous ses fournisseurs. Il faisait le métier qu'il aimait, dans son pays, parmi les siens
 et ses amis. Il eut une vie particulièrement agréable, bien méritée.
      Le bisaïeul de Zélie Dumetz, Constant Massart (1811-1869), était cordonnier à Anvin.
 Romain Meurdesoif (1757-1829), son quadrisaïeul, était cordonnier mineur à Anvin, limité à la
 confection et à la réparation des chausses des villageois et petits paysans.

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 1.16.12 - Le Conducteur de locomotive à vapeur

     Sur le Réseau du Nord des Chemins de Fer Français, qui devient Région du Nord en 1938 à la
 naissance de la SNCF, on dit "Mécanicien". La locomotive, c'est la "Machine". Mais oui. Quant à la
 fonction de mécanicien, j'ose dire qu'elle n'existe pas.
        Une machine est confiée à une équipe de deux cheminots: le mécanicien et le chauffeur. Ce
 dernier conduit le feu sous la chaudière et produit la vapeur sous forte pression. Le mécanicien
 alimente en vapeur les pistons qui transmettent la force aux roues. Il impose et maîtrise la vitesse.
  Une bonne équipe est merveilleusement soudée. Mon père, chauffeur puis mécanicien, ne citait
 jamais le nom de son collègue. Il disait: "Mon Compagnon".
        La locomotive est un engin de traction difficile à dominer, sinon à mater. Automobilistes,
 sachez que le pneu et le revêtement routier sont absents: gare au patinage. Sachez que la boite de
 vitesse est manquante: la démultiplication installée assure aussi bien le démarrage que la grande
 vitesse. Sachez  que l'énergie fournissant l'effort, c'est la vapeur, sitôt produite, sitôt utilisée: ni
 réservoir, ni alimentation extérieure. Sachez que le freinage du train tracté n'est efficace qu'après
 de  longues  secondes: un train lourd lancé ne s'arrête qu'au-delà de mille mètres. Sachez que le
 mécanicien  sait qu'il va pénétrer dans la zone située au-delà de sa vue: tension constante.
      Le mécanicien et le chauffeur d'un train se parlent peu. Bruit de la machine, du roulement sur le
 rail, grincements mécaniques, souffle de la vapeur, secousses constantes résultant de la voie et
 d'une suspension archaïque. Un regard, un geste suffisent. Un froncement de sourcils vers le
 manomètre fait venir une moue rassurante ou un geste notant la difficulté. Le pouce vers la gorge
 incite à maintenir le niveau d'eau. Tapoter la montre rappelle la nécessité de "faire l'heure".
      La "cuisine" d'une locomotive à vapeur est souillée par le charbon, le mâchefer, la fumée, l'huile.
 Ouverte à tous vents, elle allie le froid extérieur au souffle brûlant du foyer. Mécaniciens et chauffeurs
 exerçaient un métier dur, pénible, exténuant, d'autant plus que les trains roulent jour et  nuit.
      Le chauffeur enfourne parfois plusieurs tonnes de charbon en quelques heures, tout en
 conservant un bon feu, nettoyé sans cesse d'un mâchefer obstruant et bloquant les grilles
 articulées. Pour l'essentiel, le mécanicien conduit la locomotive, ce qui implique plusieurs tâches.
 Il  observe la voie et surtout les signaux, qu'il enregistre avant de les franchir. Il maintient la vitesse
 optimale. Ce n'est pas si simple. La plus petite rampe ralentit le convoi. Souvent, dans les courbes
 ou pour des points singuliers, on rencontre des limitations de vitesse. Faire l'heure, c'est conserver
 la vitesse maximale, compte tenu du tonnage du train et du poids freiné. La conduite d'un train
 implique une connaissance intuitive de l'engin de traction, et rigoureuse du convoi et de la ligne.
 Il  faut des années pour faire un bon mécanicien. Les chauffeurs le savent, car le bon mécano
 fatigue  moins et fait, avec les économies de charbon, des primes bien plus substantielles.
     Une locomotive à vapeur, c'est lourd. Et c'est rudimentaire: un tachymètre et l'appareil
 enregistrant les signaux; le niveau d'eau; les manomètres indiquant la pression de la vapeur et
 celle du circuit  de freinage; quelques autres appareils permettant au mécanicien de connaître la
 situation  particulière de certains éléments. Je citerais notamment le thermomètre de surchauffe et
 le  manomètre indiquant la dépression dans la boite à fumée. La locomotive de l'époque ne
 possède pas l'électricité. Les appareils sont commandés par des timoneries. Une lanterne à huile
 dans  la "cuisine". Je possède celle de mon père, qui pendant quinze ans, a éclairé de son feu
 blanc le  tube du niveau d'eau, le feu rouge étant censé pouvoir arrêter un autre train.
      Je n'insiste pas sur les innombrables robinets de commande, d'isolement, de purge, ..., ni
 sur les diverses manettes de manoeuvre.
       Une locomotive à vapeur a une telle personnalité, une telle subtilité de conduite que les
 responsables de la Traction, Directeurs et Ingénieurs, ont toujours confié chacune d'elles à une
 seule équipe, acceptant ainsi une durée d'immobilisation très élevée. Mon père avait donc "sa
 machine". Les rares fois où ses absences furent de durée assez longue, il n'aimait pas qu'elle soit
 mise en main d'un débutant ou d'un collègue dont la locomotive, à l'atelier, était au levage, à la
 révision des roues. Amour du cavalier pour son cheval, du patron pour son meilleur compagnon.
      Une locomotive à vapeur est conduite par 2 hommes. Le mécanicien observe la voie et les
 signaux, le chauffeur alimente le foyer. Unicité de l’équipe, 2 compagnons. Paul VIDRIL a
 certainement roulé sur de nombreuses locomotives  lors de sa formation et dans
 ses fonctions initiales lors de manœuvre de wagons dans la Gare de Béthune. D’abord chauffeur,
 compagnon d’un aîné, un mécanicien de route, c'est-à-dire conduisant des trains en lignes. Promu
 élève-mécanicien, puis mécanicien, il est titulaire successivement de 2 locomotives. Son chauffeur,
 son compagnon, c’est le même pour des années, sauf changement résultant de la promotion
 à la fonction de mécanicien, à son entrée en retraite, à une longue maladie … . Voici les 2
 locomotives avec lesquelles Paul VIDRIL fit corps.
        La 4-1500 : Nous sommes en 1928. Paul, promu mécanicien, tourne autour de la machine
 qui lui est affectée. Construite aux Etats-Unis, arrivée en France en 1918, ayant assuré le transport
 des armées américaines à partir des ports de l’atlantique, elle fut, comme près de 2000 de ses
 consœurs, attribuée à un réseau français. C’est une Pershing, du nom du Général en Chef des
 troupes américaines. Pour Paul, c’est une TP. C’est écrit dessus : le Ministère des Travaux Publics
 en fut propriétaire en 1919.
       Cette locomotive est une Consolidation, c'est-à-dire du type 140 (1 roue porteuse à l’avant ; 4
 roues motrices ; aucune  roue porteuse sous la cabine de conduite. 78 tonnes, simple expansion,
 pression de vapeur limitée à 13,5kg/cm2, diamètre des roues motrices de 1.422mm. Vitesse 70
 km/h, tenue en voie très mauvaise. Elle apparaît dans la présente chronique sous le sous-chapitre
 …. . Locomotive à bas coût, de faible vitesse, quelque peu améliorée par le réseau du Nord. Paul
 tracte des trains de messageries et de marchandises dans les départements du Nord et du Pas
 de Calais. Parfois il assure des trains de voyageurs locaux, des omnibus. En 1938, la SNCF lui
 attribue le n°140 C 200. Elle sera radiée le 16 juin 1945. Paul s’en est séparé au début des années
 30, sans grand regret, car la nouvelle était belle, gaillarde, bien plus rapide. Et beaucoup plus
 stable.
       La 4311, qui devient 140 A 251 : C’est encore une consolidation, une 140.  Elle est sortie le 17
 novembre 1928, probablement des Ateliers Cail de Douai. Machine compound, donc à 2 niveaux de
 pression vapeur, soit 4cylindres ; poids 79 tonnes ; grille de 3,27m2 ; roues motrices de 1,55m.
 Vitesse maximale portée à 105 km/h. Elle pouvait tirer un train de 1500 tonnes en rampe de 5 pour
 1000. Jusque fin 1937, elle porte son n° Nord, 4311.  Elle reçoit à Béthune un tender de 37 m3
 permettant d’assurer un train de houille de 1500 tonnes de Lapugnoy à Bobigny. Paul effectuera
 parfois des trains de charbon jusqu’à la région parisienne, mais assez souvent, il l’amenait à
 Longueau et remontait un matériel vide. Toutefois, pendant la guerre, la recherche d’un meilleur
 rendement des machines fit créer les Doubles équipes, une locomotive étant confiée à 2 équipes
 roulant de concert, prenant successivement leur repos dans une voiture-voyageurs désaffectée et
 équipée. La 140 A 251 sera radiée le 1er octobre 1957, à l’âge de 29 ans, victime de l’électrification.
        Paul disait : « Ici, dans le pays du charbon, jamais on n’abandonnera les locomotives à
 vapeur ». Il se trompait. Mais il fut heureux de diriger, de dominer une telle bête, sans patron
 derrière lui, maître à tout instant de ses décisions et de ses actes.

Paul Joseph Émile VIDRIL (1895 - 1972) fut, au Dépôt des locomotives de Béthune:

  • A l'atelier de janvier 1919 à 1921
  • Chauffeur sur machine de manoeuvre le 1er avril 1922.
  • Chauffeur de route en 1924/25.
  • Élève-mécanicien le 1er octobre 1928.
  • Mécanicien en 1931.
  • Mécanicien de route de 1934.
  • Sa dernière "Machine" fut la 140 A 251. Il est admis à la retraite le 1er juillet 1945

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 1.16.13 - L'entretien de la voie ferrée avant les années 40

        Une voie ferrée, c'était,  en ce temps, des rails et des traverses. C'était aussi des tire-fond, des
 éclisses boulonnées. Et bien entendu le ballast. L'entretien était alors assuré par une équipe de
 cantonniers qui couvrait un canton de quelques kilomètres. Son effectif était conditionné par la
 longueur du rail. Il fallait pouvoir le transporter sans risque.
       Si la plate-forme de la voie ferrée exigeait une surveillance attentive, la tâche essentielle de la
 brigade de cantonniers, sous la responsabilité du Chef de canton, était alors d'assurer le
 nivellement et la rectitude de la voie. S'y ajoutaient notamment le maintien d'un entre-rail constant
 et de  l'inscription précise dans les courbes. Et bien d'autres tâches.
       Le nivellement du rail s'apprécie alors d'un Å“il, d'un seul oeil. Le cantonnier, le nez sur le
 ballast,  observe, vise l'arête basse du champignon du rail. Il décèle facilement le point bas entre
 deux  points hauts. Ce que l'homme debout ne peut voir. La remise à niveau se fait en relevant la ou
 les  traverses concernées, notamment à l'aide du marteau de la pioche. Plus tard, on soufflera de
 la grenaille sous la traverse. Quant à la mise en ligne droite de la voie, elle résulte d'une action
 collective de la brigade. Le chef de canton, debout, enjambe le rail. Plus loin, attentifs, les
 cantonniers le guettent, sensibles à ses coups de gueule. Chacun dispose d'une pince à riper,
 une  barre de fer rond de 4 ou 5 cm de diamètre, longue de près de mètres. Ensemble, ils plantent
 la  pince dans le ballast le long du rail. Sur un ordre guttural, à l'épaule, ils le repoussent quelque
 peu.  Ainsi, mètre après mètre, le rail devient rectiligne. Jusqu'à ce que les lacets des trains le
 traumatisent à nouveau.
     La conduite de l'équipe par le chef de canton lors de l'alignement du rail par des ho, des ouais,
 des interjections, des « un ptit coup », le niveau de violence graduant l'effort des hommes, est l'un
 des meilleurs symboles de l'action solidaire. Je ne vois que le transport du rail pour la surclasser.
 Les ordres sont alors énoncés : la main dessus ; ô hisse ; on enjambe ; pour poser ???… P
 o…sez.
 Le  risque d'accident impose aux hommes une harmonie absolue, exige un synchronisme parfait
 des  gestes. Le commandement doit être irréprochable.
      Le parallélisme des rails dépend de l'excellence des attaches, du serrage de tire-fond sur un
 encastrement de traverse satisfaisant. En cas de nécessité, on va jusqu'à remplacer la traverse.
 Quant à la perfection des courbes, elle est obtenue par le positionnement du rail grâce à des
 repères portés par de solides piquets. Le devers est apprécié par une règle d'écartement nantie
 d'un niveau angulaire.
      Le cantonnier surveillait et entretenait les aiguillages. Partout il conservait au rail la possibilité
 de  se dilater. Les éclisses à quatre boulons, ouvertes au marteau, étaient soigneusement graissées  pour interdire leur blocage.
       Ainsi était entretenue, en ce temps, la voie ferrée, par une progression lente de la brigade le
 long  de son canton. Les éventuelles deux voies étaient traitées successivement. Le cantonnier
 remontait aussi le ballast, aplanissait la piste, nettoyait les bas-côtés, curait les fossés,
 entretenait  le revêtement des passages à niveau. Plus occasionnellement il assurait le service
 d'un garde-  barrière absent. Toujours, il était à l'affût de la défectuosité, de l'anomalie, du défaut
 de nature à  perturber la circulation des trains.
      Lors du passage d'un mouvement, la règle était impérative : il descendait sur l'accotement.
 Les  voyageurs ne le voyaient qu'appuyé sur le manche de son outil. D'où certaines réflexions
 stupides.  La bêtise humaine est incommensurable.
       Pierre Louis Désiré VIDRIL ( 1856-1917 ) fut cantonnier à Bergues du 15 mars 1880 au 31
 janvier 1898, entre Bailleul et Strazeele.du 1er février au 25 avril 1898. Il achève sa carrière
 comme garde-  barrière/sémaphoriste. Admis à la retraite le 1er janvier 1908.

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 1.16.14 - Le Garde-barrière et le Garde-sémaphore avant 1914

       Il s'agit ici d'un agent du Chemin de fer préposé à la manoeuvre des barrières d'un passage à
 niveau, alors qu'une voie ferrée coupe une route, ou à celle d'un sémaphore, signal assurant
 l'espacement des trains. On était garde-barrière ou garde-sémaphore. On assurait parfois les
 deux  fonctions. Hors des gares, il s'agissait essentiellement d'un métier féminin, assuré par
 l'occupante  de la petite maison contiguë. La nuit, la fonction était remplie par un homme, le plus
 souvent le  mari de la dame.
       En ce temps, dans le nord de la France, les barrières d'un PN étaient faites de pièces de fer
 profilées montées sur deux roues. Elles se déplaçaient longitudinalement sur un rail et coupaient
 la route. Les barrières étaient normalement fermées sauf si la circulation routière excédait
 nettement le nombre des trains. Le moteur ? Le coup de rein. Lorsqu'une charrette se présentait,
 la  garde-barrière arrivait : « Voilà, voilà ». Elle observait la voie de part et d'autre, ouvrait la barrière
 opposée, puis celle au nez du cheval. Bien entendu, elle connaissait les heures de passage des
 trains et refusait l'ouverture si elle l'estimait dangereuse.
      Le passage des trains était généralement annoncé par une cloche montée sur une colonne. Au
 départ du convoi, le Chef de Gare actionnait une magnéto, génératrice de courant. Toutes les
 cloches tintaient jusqu'à la prochaine station. Une série de coups de gong annonçait les trains de
 sens impair (sens croissant du kilométrage). Deux séries le sens pair. Au-delà, un code, connu
 des gardes, prévenait des dérives, des essais … . La cloche était soumise à un contre-poids,
 remonté chaque jour avec une manivelle.
       Le métier de garde-barrière ne souffrait pas la moindre négligence. Par temps de brouillard ou
 la nuit tombée, la tension était extrême. Quant le risque d'accident apparaissait, la garde-barrière
 agissait sans hésitation. Pétards à placer sur le rail, drapeau rouge pour imposer l'arrêt.
 Dur métier. Salaire infime. Mais chez soi, avec les siens.
       Le sémaphore de pleine voie était installé à proximité d'un passage à niveau. On dit un poste
 sémaphorique, un PS. Un mât de 10 ou 1mètres. Pour chaque sens de circulation,
 une « Grande-aile » et un « Petit-bras ».
      L'arrivée d'un convoi était annoncée par le déploiement automatique du petit-bras pour le sens
 considéré. Au passage du train, le garde en assurait la protection en mettant la grande-aile à
 l'horizontale. Après le passage du convoi et seulement à la vue de la plaque rouge prouvant que ce
 train était complet, qu'il n'avait pas perdu quelques wagons en cours de route, le garde effaçait le
 petit bras. Il provoquait ainsi l'éclipse de la grande aile amont. De même, sa propre grande aile
 s'effaçait lorsque le sémaphore aval avait « couvert » ledit train. La couverture du convoi était donc
 toujours assurée par au moins une grande-aile horizontale, dite fermée, appuyée par un pétard
 avancé sur le rail.
      Travail automatique du garde-sémaphore. Il pouvait assurer également la manoeuvre des
 barrières du passage à niveau. 1heures de jour. 1heures de nuit. Outils ? Un réveil sans  sonnerie.
 Pétards et drapeau. Une lanterne pour les feux de nuit. Un registre pour y noter l'heure d'annonce et
 de passage du train et celle de l'ouverture de la grande aile.
       Sur les milliers de kilomètres des voies du Chemin de fer, plus de 100 000 cheminots
 assuraient alors obscurément la sécurité des gens et des choses, pour une rétribution modique,
 soumis à des contrôles fréquents et inopinés, sans avoir pleine conscience de la noblesse de leur
 tâche.
        Marie Stéphanie Eugénie VIDRIL-OLIVIER fut garde-barrière au PN 155 de la ligne Arras-
 Dunkerque du 20 mai 1886 au 31 janvier 1898, puis, sur la ligne Lille-Calais, au PN 37 du 1er
 février au 25 avril 1898. Enfin sur cette ligne, garde-barrière/garde-sémaphore au PN 29 - PS 2 où
 elle meurt le 28 mars 1902.
      Son mari, Pierre Louis Désiré VIDRIL assura le service de nuit de ce PN 29 - PS 2du 26 avril
 1898 au 31 décembre 1907, date de sa mise à la retraite.

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 1.16.15 - Un retraité du Chemin de fer au début du XXème siècle

        C'est près de Bergues ,  à partir du 15 mars 1880, que mon grand-père Pierre fut cantonnier à
 la  Compagnie des Chemins de fer du Nord. Muté en 1898 à Outersteene, hameau de Bailleul en
 Flandre, il assure alors les fonctions de garde- barrière et de garde-sémaphore pendant les 1
 heures de nuit. Il est admis à la retraite le 1er janvier 1908. Sa carrière administrative? D'abord
 auxiliaire saisonnier  durant 4 ans et 8 mois, il est admis au cadre permanent le 2novembre 1884.
 Devenu agent du Chemin de fer, il peut alors cotiser  pour une pension de retraite. Pendant  cette
 seule période de 23 ans et 1 mois, me semble-t-il.
        En ce début du  XXème siècle, les agents de le Compagnie des Chemins de fer du Nord
 pouvaient cesser leur activité à l'âge de 50 ans. Il fallait toutefois 25 années de service au
 personnel administratif, 20 pour les « actifs ».  Je constate  qu'à l'époque la possibilité d'assurer
 un service dur pendant de longues journées diminuait rapidement après  50 ans, alors que
 l'espérance de vie moyenne d'un travailleur manuel ne dépassait guère 1ans. Mon grand-père
 Pierre décède à l'âge de 60 ans. Il me semble aujourd'hui  particulièrement intéressant de
 connaître le montant de sa pension de retraite et les prélèvements de salaires qui furent effectués
 tout au long de ses années de bons et loyaux services.
          Voici ce qu'il en est. Retraité, il perçoit d'une part une pension basée sur 1/80ème du
 traitement  moyen annuel de ses trois dernières années de service, proportionnelle à la durée
 d'activité, ici  portée à 25 ans car Pierre, qui exerce une fonction pénible, est du service dit actif.
 D'autre part, il reçoit une rente viagère allouée par la Caisse Nationale « Vieillesse ».
 Indépendamment d'une  allocation de fin de carrière de 150 francs, sa pension de retraite annuelle
 s'élève à 43frs.
       Qu'a-t-il versé pendant son service ? Aucun prélèvement  pour la pension. On peut considérer
 qu'il s'agit d'un salaire différé.  Toutefois on lui retenait 3 % à l'intention de la Caisse Nationale de
 Retraite « Vieillesse ». A l'âge de la retraite, le capital obtenu, aliéné dans sa totalité ou converti  en
 rente viagère, pouvait être complété par le transfert d'un éventuel dépôt constitué par l'agent en
 Caisse d'Epargne.
        Pierre recevait donc 36 francs par mois, à rapprocher des 103,50 mensuels de son dernier
 salaire. Une pension aussi faible aurait pu le dissuader de quitter le Chemin de Fer. Veuf remarié,
 il avait à charge garçons : Joseph, 8 ans ; Paul, 13 ans. Apprenti, ce dernier était probablement
 payé par la soupe du dîner de midi. A l'époque, le pain était à 0,30 le Kg, le beurre à 3,50, le boeuf
 à  1,80, le sucre à 0,65, un Å“uf à 0,10. Comment assurer  le loyer, le chauffage, l'éclairage ?
 Pourtant  grand-père quitte son service. Encore valide, il s'efforce de faire vivre les siens en se
 constituant un  certain pécule. Il fait venir des mines, en gare de Bailleul, du charbon en wagon, le
 met en sac, le  remonte dans sa charrette avec son chien à l'essieu, le vend en ville. L'été, c'était la
 bière. Dure la  vie du retraité, avec le plus souvent  l'hospice pour tout avenir.
        Les financiers responsables de la gestion du Chemin de fer faisaient-ils, à l'époque, oeuvre de
 justice sociale ? Ou cherchaient-ils  à utiliser au maximum  leur personnel ?  .

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 1.17 - Ainsi parlaient mes parents, mes beaux-parents, nos grands-parents

         Quel était le langage des aïeuls de nos deux filles. Je parle ici de nos parents, à Adèle et moi,
 et de leurs pères et mères. Leur langage a certes évolué de leur jeunesse à l'âge mûr. Mais il s'est
 bâti sur une base solide, celle reçue dans la maison familiale de leurs premières années.
          Les quatre grands-parents d'Adèle ont baigné dès leur naissance dans le même patois picard.
 Je laisse à d'autres le soin d'en discuter l'origine et les particularités. A l'école et au  catéchisme,
 dans les années 1860/1875, ils furent trempés quelque peu dans la langue française.  Si je n'en
 connais pas la synthèse pour Henri Mailly et Adèle Delaire, j'ai pu constater qu'Aurélie Lefebvre et
 Germain Dumetz n'abandonnaient jamais leur patois, mais comprenaient  correctement  le français
 courant.  Quant à Joseph et Zélie Mailly-Dumetz, ils passaient d'un  langage à l'autre selon leur
 interlocuteur, avec toutefois une différence très marquée :  Joseph  parlait tout naturellement et
 constamment le patois ancestral : vocabulaire,  grammaire, forme des  mots selon leur nombre,
 leur quantité ... Dans son langage, il intégrait sans  difficulté les mots  français que son travail, ses
 relations, son environnement lui avaient apportés. Son patois couvrait  totalement ce qui se
 correspondait à la terre, à ses activités, aux métiers qui en  découlaient. Tout  ce qui avait pris
 naissance, pour lui, après son adolescence, était exprimé en  français, même  si  l'article ou la
 préposition était patoise. Lorsque que son interlocuteur était un  proche n'usant pas du patois, il
 n'abandonnait que l'accessoire. Mais s'il s'agissait d'un monsieur, alors il parlait  comme en ville
 avec toutefois un certain manque de naturel, une petite avancée des  lèvres qui  donnait à sa parole
 une tonalité un peu sifflante. Du moins me semble-t-il. Je note qu'il  usait  d'expressions du vieux
 français : ech'clerc, l'instituteur ; ache vêpres, ce soir ; eule gazette, le  journal.
        Zélie avait abandonné le patois. Elle le croyait et effectivement, sa grammaire et son
 vocabulaire étaient pratiquement français. Mais émaillés de mots patois plus ou moins
 volontairement. Ou de tournures patois es constantes, telle l'élimination de la préposition : le sac
 Adèle était le celui d'Adèle. Un peu d'énervement ramenait son patois, le plus souvent envers
 Joseph. « Ravisse me ech' blatier » condamnait celui-ci à s'habiller proprement avant de  sortir.
        Il en fut très différemment dans ma famille. Mes quatre grands parents naissaient entre 1850
 et 1870 dans un pays de langue flamande. Il s'agit de la Flandre occidentale et du dialecte Thiois
 que certains linguistes baptisent « patois du néerlandais ». Pierre et Eugénie Vidril-Olivier ont
 découvert  le français à l'école. Ils y sont allés, car ils savaient lire et écrire. Leur admission au
 chemin de fer  le prouve. Vital Potié, fils de fermiers aisés, fit sa scolarité chez les frères du Saint-
  Esprit à Bailleul.  Quant à Marie Foutren, née en Belgique, habitant en France sur la frontière à
 partir de l'âge de 1 an,  elle n'a entendu que le flamand jusqu'à son éventuelle entrée à l'école,
 au plus tôt  en 1876. Il me  semble bien qu'elle savait lire et écrire.
       Mais que sais-je de ce qui contribua à former le langage de  mes parents? Ma mère Maria fut
 élevée en flamand. Toutefois  son père usait souvent du français. Elle  me le disait. Elle a fait de
 bonnes études primaires « françaises » à l'école de Jules Ferry. Après  son mariage, elle fut
 plongée dans le flamand à chaque fois qu'elle allait à Bailleul, ce qui était  fréquent. Totale
 immersion, car  sa mère et ses soeurs parlaient bien plus qu'abondamment. Elle était donc
 totalement bilingue, avec un vocabulaire flamand probablement  étendu, toutefois limité à la vie de
 la maison, de la campagne et de la ville.
       Mon père Paul, gamin, baignait dans les deux langues. Autour de lui, on parlait flamand. Chez
 lui, je crois qu'on s'efforçait d'utiliser le français. Il  s'agissait probablement d'une décision réfléchie
 de ses parents. Mais sur la route de l'école et pendant les récréations, il ne manquait pas de
 professeurs du dialecte Thiois. Quoi qu'il en soit, sa pratique fréquente du flamand cessa dès
 1914. Discrètement, ma mère affirmait qu'il le parlait mal. A la maison, jamais de conversation en
 flamand. Hormis lors de situations très occasionnelles. Je n'en voyais pas la raison. J'ai compris
 plus tard que leurs paroles devaient échapper à mes chastes oreilles, même s'il s'agissait,
 chez  une voisine, d'une grossesse parfaitement légitime.
        Quant à nous, Adèle et moi, ce fut différent : Adèle, gamine et adolescente, baigna
 essentiellement  dans le patois  picard. Sauf généralement de sa mère et peut-être des quelques
 jeunes couturières de l'atelier  maternel. En cas de nécessité, maman la reprenait. Puis il y eu
 l'école et le catéchisme, et les  copines proches qui n'utilisait le patois qu'épisodiquement. Elle
 doit  aujourd'hui faire un effort pour  en prononcer une phrase. Mais lorsque nous sommes en
 Artois ou  en Picardie, pas un mot ne lui  échappe. Je me souviens de sa surprise, à Saint Quentin,
 de suivre  sans difficulté les  conversations des paysannes au marché.      Moi, Roger, je fus élevé
 dans une cité de cheminots de 500 logements  attribués, au début des  années 20, à de jeunes
 couples pratiquement tous issus du nord de la  France. J'y ai connu  quelques flamands. Mais la
 plupart parlaient le patois picard, avec toutefois  des différences  notables. Car d'un pays à l'autre,
 le vocabulaire diffère parfois. L'accent aussi.  L'éloignement fait  dire, pour « il n'en a pas »,
 « Ine na nin » à Boulogne, « ine na pon » à Béthune,  « ine na  mi » chez Joseph.  Adèle et moi
 avons souvent constaté que ma formation hétéroclite n'avait  pas la  profondeur de l'unicité de sa
 connaissance. Il faut dire qu'à la maison, dans ma jeunesse, mes  parents ne prononçaient
 jamais un mot de patois picard, qu'ils n'avaient fait qu'effleurer.
        J'en regrette parfois la richesse. Joseph disait : « j' su mat » ou « j' su arcran ». Distinction
 subtile entre la fatigue physique et le besoin de sommeil. Il disait aussi : « Souffle la lumière »,
 réminiscence de la lampe à pétrole.

C'était le bon temps ... Tous étaient bilingues.

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 1.18 - Secrets de Famille

 1.18.1 - Préambule

 Ils sont parfois la conséquence d'affrontements, de successions douloureuses. Souvent, ils
 résultent de naissances illégitimes. A noter qu'une reconnaissance de paternité annihile le secret.
 Il renaît toutefois du masque qui entoure un ou plusieurs des individus concernés. Toute famille à
 ses secrets. Voici ceux qui sont parvenus à moi: par information directe; ou enregistrés alors que
 je  jouais sous la table; parfois surpris lors de recherches généalogiques orientées ou non. Ils ont
 souvent un caractère confidentiel. Je masquerai donc les personnes. Toutefois de façon
 suffisamment subtile pour que les miens puissent les rattacher.

 1.18.2 - Naissance illégitime reconnue

        Nous sommes à la fin du XIXème siècle. Le fiancé part au service militaire. On se mariera.
 L'enfant naît. Le géniteur est tué par la ruade d'un cheval. Le gamin a presque 3 ans lorsqu'il est
 reconnu au mariage de sa maman. Tout est clair.
       Fiancé ? Coup de pied d'un cheval? Quoi qu'il en soit, le gamin a 18 mois lorsque sa mère
 épouse un brave garçon qui le reconnaît.
         Nous sommes ici en présence d'un habillage de la vérité. On ne parle pas. Les enfants du
 couple sont informés méchamment dans la cour de l'école. Par la suite, au hasard d'une allusion,
 ils se renseignent très fortuitement, retiennent ce qui sauvegarde l'honnêteté de la maman.
 Le secret de polichinelle s'épaissit avec les décès, pour devenir ce que l'on évoque plus, un secret
 de famille. Un jour, plus personne ne sait qui était le fiancé initial. La soeur aînée se tait. Le cadet
 cultivé explique la malchance de sa maman, rajoutant peut-être le cheval ombrageux. Tout est
 bien. Mais les archives vont parler.
       Qui était le père biologique. Il apparaît lorsqu'un généalogiste familial profite du levé de la
 confidentialité des actes de l'Etat Civil et recherche l'avis de décès émanant d'une autorité militaire.
 Fiancé le garçon? Et bien  non: Bébé a 6 mois lorsqu'il part au régiment. Le coup de pied de cheval.
 Que non : rougeole hémorragique. Le gamin a alors 1 an. Est-ce bien le père? Oui: c'est le seul
 soldat du village décédé pendant ces années-là. Et son prénom a été glissé entre le prénom initial
 de caractère familial et le Joseph habituel. Un jour, une dame m'a dit, gamine, avoir appris la chose
 d'une fille dont elle se souvenait, non du prénom, mais du nom. C'est celui de notre soldat défunt.

Nous sommes bien ici en présence d'un habillage de la vérité.

     Famille heureuse. Mais en allant sur la tombe familiale, les parents évitaient peut-être de passer
 dans une  certaine allée du cimetière.

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 1.18.3 - Frères naturels multiples

         Dans la force de l'âge, trop occupé pour pratiquer la généalogie, j'aimais écouter la génération
 précédente évoquer oncles et tantes, parents et aïeuls. Et autres. Ca discutait parfois ferme
 sur les alliances. Nous étions alors le plus souvent à la table d'un couple dont Adèle et moi étions
 très proches. Aujourd'hui, je ne m'explique pas pourquoi je n'ai jamais remarqué qu'on n'évoquait
 qu'une moitié de  la parentèle du couple.
       Lorsque, retraité, j'ai remué la poussière des registres de l'Etat Civil, j'ai rapidement appris que
 le muet  était  fils d'un enfant naturel, né vers 1850. Bon, ce n'est pas dramatique, d'autant plus que
 le  père  biologique n'était pas forcément un imbécile et que la pécheresse était probablement
 appétissante. Mais lorsque je me suis aperçu que ladite donnait le jour, pendant une décennie, à
 4 garçons normalement constitués, toutefois démunis de père désigné, j'ai mieux compris certain
 silence. Silence qui marquait l'existence, chez ce petit-fils, d'une gêne, sinon d'une honte, et le refus
 de tout commentaire.
      J'ai alors constaté que la génération suivante, celle qui ignorait les errements de l'arrière-
 grand-mère, fut, lorsque qu'elle en est informée, immédiatement contrariée par sa divulgation.
 Continuité évidente de l'esprit de famille.
 D'ores et déjà, le mécanisme du secret de famille est réenclenché.

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 1.18.4 - Mariage du père

       Le soleil est maintenant bien levé. La bénédiction nuptiale reçue, Henri sort de l'église comme il
 se doit. Curieusement, sa toute récente moitié n'est pas à sa gauche : elle suit. Autour d'eux, on
 sourit, quoi de plus naturel, mais aussi on s'esclaffe, on se gausse. D'aucuns ironisent. Les  gens
 sont méchants.
      C'est que notre Henri, de son nom FOUTREN, non seulement convole pour la troisième fois,
 mais fut déjà le géniteur de 14 enfants. Il est aujourd'hui âgé de 81 ans. Louise, celle qui marche
 un peu en retrait, en annonce 64.
      Marie, ma grand mère, fille aînée de celui qui  sort de l'église, n'est pas présente. Ses 5ans
 fulminent. Non pour une prosaïque question d'héritage, car Henri ne possède que ses nippes, sa
 pipe et une chope à bière. Mais il est des choses que l'on ne fait pas. Marie interdit si bien
 l'évocation de ces épousailles que ma mère, sa fille, interrogée par moi à la découverte de l'acte en
 question, me répond : « Je m'en doutais »â€¦« On n'en parlait pas ». Connaissant bien Marraine,
 notre grand mère, je subodore, que dis-je, j'ai la  certitude, qu'elle aurait instantanément explosé.
 « On ne parle pas de ça, Vingt cinq ». La finale, c'était le seul juron qu'elle se permettait, mais il
 était explicite. Chacun savait alors qu'il lui fallait séance tenante changer de sujet.
       Louise et Henri ont peut-être partagé le même lit à l'hospice de Tourcoing où Henri décède en
 1926, les couples échappant au dortoirs communs. Ceci explique peut-être cela.
       Henri, c'était l'un de mes huit bisaïeuls. J'en conserve le souvenir, assis à la droite du poêle
 flamand, sur l'unique fauteuil du baraquement de parrain et marraine. C'était avant 1926. Un
 vieillard appuyé sur une canne, particulièrement décrépi, qui m'épouvantait. Maman : « Va
 embrasser Parrain-Belgique ». L'ai-je fait ?
       Il avait alors 86 ans, mon âge d'aujourd'hui.
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 1.18.5 - Naissance précipitée

         Aujourd'hui ce n'est pas un sujet. Autrefois dans nos villages, c'était  fréquent. Je connais dans
 une branche latérale de ma famillie une suite de 5 femmes qui ont appris à leur mère qu'il fallait
 les marier rapidement. J'ai connu aussi une dame, très gentille ma foi, qui vécut des amours
 ancillaires, d'une suite malvenue. En ce temps, la porte patronale s'ouvrait instantanément, parfois
 avec un petit pécule. Ici, la servante s'accroche durement. Elle épousera le fils de la maison,
 heureux dénouement résultant certainement du décès récent de la fermière. Mais  pour le couple,
 la  vie sera difficile. Souvent, bien des griefs s'exprimeront. Je n'ai jamais entendu  évoquer la
 cause initiale.
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 1.18.6 - Enfant abandonné

        On m'explique: " Le grand-père est un enfant trouvé". On précise: Vers le milieu du XIXème
 siècle,prêtres le trouvent sur les marches de l'église, richement habillé, avec une  belle médaille
 au cou. Ils lui donnent un nom, formé de la première syllable de leurs patronymes. Evident: une
 fille riche qui a abandonné un bâtard.
       J'enquête: le bébé a été placé dans le tour de l'hospice. C'est sa fonction. Il est trouvé le
 matin  par deux infirmiers. Plusieurs épaisseurs de vêtements simples. Une médaille de plomb
 autour du  cou.
       Toujours ce besoin de rechercher le mieux, le beau ...
  .

 1.18.7 - Dissimulation d'héritier

        Lors d'une succession, une filiation est contestée, puis refusée: Yvette n'est pas la fille de ses
 parents! Ni de sa mère, ni de son père! Yvette et son mari sont peut-être morts sans savoir le
 pourquoi de cette situation? La filiation d'Yvette leur paraissait certaine: elle se révélera exacte.
       L'absence de preuve de la filiation résulte ici d'une dualité de prénoms. Pour tous, une
 demoiselle, c'est Annie. Pour l'Etat-Civil, c'est Sophie, Rosine, Annie. C'est ainsi.
      Yvette , de père inconnu, naît donc d'Annie au début du XXème siècle.  Père inconnu car le futur
 époux de Sophie, Léon, est en instance de divorce. On appelle la gamine Yvette, Léonie.
      Domestique à Paris sans famille proche, Annie alias Sophie , dès les premières douleurs, est
 envoyée par sa patronne en maternité religieuse. Un domestique du couvent va à l'Etat Civil avec
 le  papier de la Mère Supérieure.  Donc Yvette Léonie, fille d'Annie.
      Quelques années plus tard, Annie èpouse Léon. On a effectué une reconnaissance préalable.
 De la part de Léon, c'est  logique. Demande de reconnaissance est faite à la mairie de naissance
 d'Yvette, un mois avant la  noce. Annie et Léon reconnaissent la fille ... d'Annie. Puis Léon épouse ...
 Sophie, car il faut alors  présenter l'acte de naissance.
      40 ans plus tard, l'Administration refuse l'idée de l'erreur sur l'acte de naissance d'Yvette. Elle ne
 peut hériter des ses parents. Ses proches accepteront l'héritage (sa maison) la lui vendront et
 abandonneront les hypothèques. Un moindre mal. C'est très généreux.
      Mais une telle générosité de la part des héritiers de Sophie/Annie résultait  peut-être de la
 connaissance de ce qui fut un secret bien gardé. En effet, ladite Sophie, Rosine, Annie jouait le
 premier rôle, 8 ans avant la naissance d'Yvette, dans un hôpital de province. Elle donnait alors le
 jour à Gaston, de père inconnu, mais recevant son nom à elle.  Abandonné à la naissance, le
 gamin sera père d'une nombreuse famille et mourra à plus de 70 ans.  Sophie a t-elle omis d'en
 parler à Léon? Craignit-elle de le voir s'éloigner, de devoir élever seule  une gamine dans Paris ?
 Pour elle, en ce temps, le mariage s'imposait. Question de survie en ce  tout début du XXème
 siècle. Il n'en est pas moins vrai qu'à son décès, son fils Gaston était  son héritier incontournable.
  Il n'est pas alors apparu. Si certains savaient, ils se sont tus.
        Sophie alias Annie a-t-elle été totalement muette? Auprès de son mari et de ses proches. Ses
 frères et soeurs étaient-ils avertis? Pour l'instant, c'est un secret.
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 1.18.8 - Oublis plutôt que secrets

         J'en citerai deux, dans ma famille paternelle. Ils concernent deux des 7 frères et soeurs
 de mon  père Paul, décédés dans la fleur de l'âge. Paul ignorait tout de leur mort alors qu'il avait
 14 et 19 ans à  leur décès. Pourtant sa mémoire était remarquable, son sens de la famille était
 grand. Et il était  capable de remuer une administration.
         Gabrielle, née en 1886, entre dans les ordres et meurt, Bonne Soeur, dans un couvent de
 Vendée. Paul n'en sait pas davantage.
        Mon enquête fut menée avec l'aide d'un organisme religieux assurant notamment la liaison
 avec les communautés religieuses féminines. Un appel m'apprend tout. Soeur Stéphanie de la
 Croix meurt dans son couvent de Saint Laurent sur Sèvre le 30 octobre 1909, à l'âge de 23 ans,
 après des fonctions assurées au dispensaire de la Croix-Rouge de Nantes. Elle est enterrée
 dans la tombe 669. Elle faisait partie de la Congrégation des Filles de la Sagesse.  Je suis allé sur
 sa tombe, oubliée de tous les siens.
         Lucien, né le 15 janvier 1890, est appelé dès les premiers jours de la guerre, en août 1914.
 Il ne  donnera, d'après mon père Paul, aucune nouvelle. Son nom figure sur le Monument
 aux Morts de  Bailleul. Paul évoquait une noyade dans la Marne, un obus de plein fouet,
 que sais-je ?
        Les archives militaires ont parlé. Quatre Vidril sont « Morts pour la France » durant cette guerre.
 Le caporal Lucien Vidril, appelé le 3 août 1914 au 365ème Régiment d'infanterie, monte à  l'attaque
 le 6 septembre à l'ouest de Verdun. Les mitrailleuses allemandes se découvrent.  Certaines
 compagnies perdent les 2/3 de leur effectif. Lucien Vidril est parmi les morts.
 Pas de tombe spécifique. Certaines compagnies ont perdu tous leurs officiers.
 Pas de lettres aux familles.
       A noter qu'en un  mois, Lucien a certainement écrit quelques cartes, à tout le moins à sa jeune
 épouse, sinon à son père. Le tribunal d'Hazebrouck, dans un jugement en date du 21 mai 1920, le
 déclare « Mort pour la France » à Ville sur Cousances (Meuse) le 6/9/1914. Le registre de l'Etat
 Civil  de Bailleul en reçoit copie, porte une mention marginale à la date du décès. Paul n'a rien
 retenu de  tout ceci. A noter que j'ai vu chez sa soeur aînée Marie, qui l'a élevé après la mort de leur
 maman,  une photo de Lucien Vidril en uniforme de caporal. Au verso, il était écrit : mort le 6
 septembre 1914  à Ville sur Cousances. J'y suis allé. J'y ai vu bien des fosses communes.
      Paul était très proche de sa soeur Marie, son aînée de 14 ans. En ont-ils parlé ? Je note que les
 relations avec la jeune femme de Lucien, étaient rompues, sa conduite étant critiquée.
      Tout aussi étonnant, Lucien Vidril s'était engagé volontairement, pour 3 ans, à l'âge de 17 ans.
 D'où le grade de caporal reçu à sa libération en 1910, à l'âge de 20 ans. C'est exceptionnel. Ca n'a
 pas été dit.
       Parfois, une situation familiale n'est pas divulguée. Pourtant rien n'interdit de le faire. Rien  ne
 s'y oppose. Voisins, cousins, on s'entend bien. J'ai rencontré en son temps deux dames. Leurs
 petites fermes, sont  mitoyennes depuis toujours. Aurèlie, c'est la grand-mère d'Adèle.  Celle-ci
 connaît  évidemment " Grand-mère Rose" depuis qu'elle est capable de mettre un nom sur  une
 figure. Pourtant, c'est moi qui lui apprendrait, ainsi qu'à ses frères, qu'il s'agissait de deux cousines
 germaines!! Mieux, cousines à la puissance 2, deux frères ayant épousé deux soeurs.
     Ces cousines-germaines ont donc vécu côte à côte pendant 80 ans sans que leurs
 petits-enfants  sachent leur parenté. Leur  église a connu, de leurs enfants, baptêmes et noces.
 Après la messe  dominicale, elles  se retrouvaient devant les tombes familiales. Ont-elles caché
 leur parenté. Que  non. Elles et leurs  enfants savaient. Donc tout le monde savait.
 C'est évident ...
  .

 1.18.9 - Comment est né le patronyme VIDRIL

Ici, il ne s’agit pas d’un secret, mais d’une situation couramment ignorée.

         Bien des patronymes trouvent leur origine, sinon dans la nuit des temps, à tout le moins au Moyen-âge.
 Quant au nom donné aux Vidril, il naît à la fin du XVIIIème siècle. Il en résulte pour tous ceux qui portent
 aujourd’hui ce nom un ancêtre commun. Voici ce qu’il en fut.
      Au XIXème siècle, les Vidril abondent à Noordpeene, village flamand niché au pied du Mont Cassel. Comment
 les ai-je dénichés? Mon grand-père paternel y est né en 1857 et le généalogiste que je suis remonte évidemment
 le temps. J’ai alors découvert une centaine de Vidril, tous issus de deux individus venus d’ailleurs.
     En effet, en 1785 et 1788, Jacques et Jean-Baptiste, ouvriers agricole, journaliers, épousent à Noordpeene
 deux flamandes, Marie-Jeanne et Dorothée. Les actes de mariage nous disent qu’ils sont frères. Leur nom?
 VIDRIL. Nés où ? A Fruges, un bourg d’Artois situé à 10 lieues ! Ils ont donc quitté leur province pour la Flandre,
 le patois picard pour le flamand! Ils ont également changé de mode de vie: là-bas le terrain crayeux des collines
 d’Artois, ici la clyte argileuse et les marais audomarois. Etonnante expatriation, qui les assoie dans des coutumes,
 des traditions très différentes.
        Je vais donc à Fruges. Y sont nés nos deux frères. Non pas Vidril, mais VIDRINE, fils de Jean-Baptiste.
 En Flandre, la finale « ne » s’est effacée. Constante en Artois : on l’y trouve dans tous les actes de catholicité qui
 concernent leur père et les siens. Le curé de Noordpeene, lors du mariage de Jacques le 2 mai 1785, s’écarte
 donc de la rédaction artésienne. Il écrit à la plume d’oie crachotante Vidril. Il restera fidèle à ce nom en 1788
 pour les noces du cadet. Lui et ses successeurs, fussent-ils prêtres, révolutionnaires, édiles ou fonctionnaires
 perpétuerons VIDRIL jusqu’à nos jours. Ainsi est né le nom.
         Je note ici que nos deux flamands issus-artésiens ont, au-delà de leur père Vidrine, un grand-père paternel.
 Celui-ci n’est pas artésien. Son acte de décès en date du 21 mars 1740 nous dit qu’il est natif d’Auvergne. Ses
 paternités successives nous apprennent qu’il est arrivé en Artois vers 1700, ne sachant pas écrire. Il baragouinait
 évidemment un langage mâtiné de tous les jargons entendus. Il reçoit sur les actes de catholicité le concernant le
 nom de Widrine. Le curé a-t-il hésité entre Houidrine et Ouidrine avant de leur préférer l’initial W ? Les techniques
 ultérieures permettront-elles à l’un de mes descendants d’éclairer cette question ? C’est qu’il est l’ancêtre commun
 de tous les VIDRIL actuels.
       Une réflexion : si la montée de Georges l’auvergnat vers le nord procède certainement de l’émigration issue
 d’une province pauvre, notamment de forgerons et autres fabricants de produits métalliques, l’exode de ses deux
 petits-fils paysans-artésiens de Fruges vers la Flandre flamande  ne s’explique, ne se justifie pas. Hormis peut-être
 par une fuite de coupables ? Mais je ne le crois pas, ne fusse qu’en raison de la prolifération de leur descendance.
 Ne reconnaît-on pas l’arbre à ses fruits ?
        Quant à l’abbé qui  engendra le patronyme VIDRIL, c’est Nicolas-Jean VANDEN BERGHE, natif d’Hazebrouck,
 ancien vicaire de Bailleul, curé de Noordpeene de 1783 à 1790. Il meurt à Langhemarck en Belgique, second vicaire
 de la paroisse et attaché à la chapelle St-Julien, le 16 juin 1811. Il s’était expatrié pour échapper à la constitution civile
 du clergé imposée par la Convention.
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 1.18.10 - Secrets enfouis

          Je me tairai sur enfants putatifs d'un oncle qui abandonna deux fois sa femme stérile pour se
 consacrer à une donzelle prolifique, lesquels enfants furent assistés par la suite par la dame
 trahie.
        Je serai particulièrement muet sur une sanction encourue après la deuxième guerre
 mondiale.
          Je ne révèlerai pas l'information reçue d'une mère évoquant certaine relation entre sa fille et un
 brave garçon, avant que ladite lui préfère le frère. Toute vérité n'est pas bonne être reçue.
  .

 1.19 - 5 générations de cheminots

        5 générations se sont succédées, au service de Chemins de fer du Nord devenus SNCF en
 1938.
       Elles concernent les VIDRIL, devenus Moreau par le jeu de l'alliance.

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 1.19.1 - Première génération

         Pierre VIDRIL, mon grand-père paternel, fut cantonnier à la Compagnie des Chemins de fer
 du  Nord à partir du 15 mars 1880. Son canton est situé entre Hazebrouck et Dunkerque,
 du km 293  au  km 297 500.        Ma grand-mère Eugénie OLIVIER sera garde-barrière au PN 155,
 immédiatement au sud  d'Esquelbecq.
       Tout deux furent mutés au PN 29/ PS 22, près de Bailleul.en1898: Eugénie y  décède en 190;
 Pierre est admis à la retraite en 1908.
  .

 1.19.2 - Deuxième génération

        Paul VIDRIL, fils de Pierre et d'Eugénie, est admis au Dépot de la traction à Béthune le 19
 janvier 1919, mis à  disposition du chemin de fer par l'armèe avant sa démobilisation.
       Il sera ouvrier à l'atelier. Promu chauffeur de locomotive, puis mécanicien,
 il conduira une locomotive à vapeur jusqu'à sa retraite, en 1945.

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 1.19.3 - Troisième génération

      Roger VIDRIL, petit-fils de Pierre, est embauché par la SNCF à Béthune, le 1er octobre 1940.
 Manoeuvre, ouvrier, agent de maîtrise, cadre, il est (je suis) admis à la retraite le 1er juillet 1979,
 alors responsable national de la maintenance des installations de signalisation et
 télécommunications ainsi que de toutes les installations électriques de la SNCF.

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 1.19.4 - Quatrième génération

         Catherine VIDRIL, fille de Roger, débute en 1974 aux Billets Internationnaux en gare
 de Paris-Nord. Responsable commerciale au Bourget, puis active dans une équipe
 pluridisciplinaire chargée du transfert à l'informatique de la gestion commerciale,
 elle termine sa carrière fin 2005 à  la direction "Grandes Lignes",
 chargée notamment sur le plan national des Tarifs Sociaux.
        Catherine a épousé en 1975 Bernard Moreau qui sera, jusqu'en 2006,
 Chef de Circonscription  SES dans la proche banlieue de Paris-Nord ,.
 Bernard est le fils de Lucette Moreau-Pottier, employée de bureau au Service
 Régional Nord de 1950 à 1985, elle-même petite-fille de  Gustave Messager Chef
 de bureau au Service Traction de la Compagnie des Chemins de fer du  Nord au tout début
 du XX ème siècle.

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 1.19.5 - Cinquième génération

         Emilie MOREAU, fille de Catherine, admise en 2004 à la Ligne C du RER,
 assure aujourd'hui la  vente de produits Voyageurs en gare d'Ermont-Eaubonne.
 Elle vient de donner le jour à Sami  FILALI, qui poursuivra peut-être.

Les VIDRIL- Moreau comptent dans leur ascendance 8 cheminots sur plus d'un siècle .


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