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 Chronique familiale



 Ma Tante Margot et les Bistouillardes


Ou l’histoire de 6 jeunes résistantes-otages parmi tant d’autres...

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Comme les 3 mousquetaires étaient 4, les 6 Bistouillardes étaient 7 mais qu’importe leur nombre, voici leur histoire :



SOMMAIRE
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1 - L'enfance

Marguerite Juliette CAMUS (ma Tante Margot), aînée des enfants de Guy Théodule Ismaël CAMUS serrurier de son état et d’Irène Yvonne POQUET, est née le 28 juin 1920 dans un petit village du Loiret du nom de Guilly au lieu dit Bouteille situé tout au bord de la Loire, non loin de Sully sur Loire.
Son frère Pierre Narcisse Roger CAMUS y nait l’année suivante en 1921.
Deux années plus tard, ses parents Guy Ismaël Camus et Irène Yvonne Poquet, partent s’installer à Créteil alors dans le département de la Seine, emmenant leurs 2 enfants.
Ils louent tout d’abord au 20 rue du Moulin puis au 18 bis rue des Mèches un petit pavillon de ville.

Nait ensuite, en 1925, Jacques Louis Guy Camus qui décèdera à 14 mois puis ma mère Micheline le 2 février 1929.


Voir l'histoire de: mon grand-père Guy CAMUS





L’enfance de Marguerite, ainée d’une fratrie de 4 enfants dont 3 vivants, se déroule comme celle de toutes des petites filles de son âge dans le milieu populaire en région parisienne à cette époque.
Sa vie se partage entre l’école, l’aide à la maison et les jeux.
Créteil est un lieu agréable avec ses bords de Marne et toutes ses activités nautiques, c’est un excellent terrain de jeu.

Ses deux parents travaillant, voilà la petite sœur envoyée chez sa grand-mère. Les temps sont durs.

Margot fait sa communion en 1932 à l’âge de 12 ans comme la plupart des petites filles du quartier.
Après le certificat d’Etudes, Margot apprend la Sténodactylo. Elle travaille donc à 14 ans comme tous les jeunes issus de milieux populaires à l’époque.
Il est impossible de payer de longues études aux enfants quand on doit déjà travailler à 2 pour parvenir à payer son loyer et nourrir sa famille…
Margot Communion
Margot en 1932



2 - Le Combat


Quand 1936 arrive, Margot a 16 ans. C’est l’année du Front Populaire bien sûr mais également celle de la guerre civile en Espagne.

Margot, même à 9 ans, a ressenti la crise de 1929 et la situation effroyable pour les petites gens qui s’en est suivie.
Elle était petite fille bien sûr, mais elle a bien vu ses parents courir pour décrocher quelques semaines de travail ici ou là, les salaires ridicules qui accompagnaient de si longues journées et qui suffisaient à peine à survivre.
Elle a bien vu la petite sœur qu’on avait du envoyer chez la grand-mère en Sologne faute de pouvoir l’élever.

Mais 1936 est vraiment une prise de conscience chez elle et correspond à son engagement.Elle s’inscrit aux "Jeunes Filles de Francel’équivalent à l’époque des Jeunesses communistes pour les jeunes filles.
Des activités sociales, de loisirs et politiques y sont organisées. Certaines jeunes filles ne vont qu’aux activités de loisirs, d’autres participent à tout. Margot, très active, va devenir secrétaire de la Section de Créteil.

On y milite pour soutenir les Républicains de la Guerre d’Espagne. Margot s’implique dans la collecte d’argent pour soutenir les combattants et leurs familles.
Certains de ses camarades plus âgés partent comme volontaires pour se battre avec les Républicains contre les armées du général Franco.

En avril 1938 Léon Blum démissionne de son deuxième gouvernement et c’est Daladier qui lui succède avec son cortège d’attaques des acquis sociaux, l’instauration de la censure et le fichage les militants syndicalistes et politiques.

Le 29-30 septembre 1938 les accords de Munich entre la France, l’Angleterre, l’Italie et l’Allemagne sont signés.Voir l'article sur les Accords de Munich sur Wikipedia

Lors de la défaite des Républicains Espagnols, Margot collecte l’aide alimentaire, les boites de lait notamment et les vêtements pour les familles des réfugiés.

Ces réfugiés commencent à arriver très nombreux en France dès le 10 février 1939. 500 000 personnes passent la frontière en quelques mois.

Les premières vagues sont parquées sur une plage d’Argelès où rien n’a été prévu que des barbelés et l’armée pour les garder. Il n’y a ni baraques, ni même une tente et aucune latrines ou poste d’eau.

L’hiver est très rude, le vent souffle très fort, il neige parfois et ces hommes, femmes et enfants n’ont d’autres protection que de faire un trou dans le sable et s’y fabriquer un toit de fortune formé d’un bois échoué et d’une couverture dans le meilleur des cas. L’approvisionnement est inorganisé et le peu de nourriture servie avariée : Il y a de très nombreux morts. Il faut de longues semaines avant que des tentes soit livrées et de longs mois pour qu’on puisse construire des baraques et des latrines.

D’autres camps suivront, certains des réfugiés seront envoyés dans des compagnies de Travail puis « confiés » aux Allemands et 6700 aboutiront à Buchenwald, Dachau ou Mauthausen.
Camp d'Argelès
Le Camp d'Argelès


Le 23 août 1939 est signé le pacte de non-agression Germano-Soviétique que beaucoup de communistes français ne comprennent pas, les communistes ayant toujours été les plus francs opposants aux nazis et ayant été parmi les premiers arrêtés et mis dans les camps en Allemagne. Voir l'article sur le Pacte sur Wikipedia

La drôle de guerre est déclarée le 3 septembre1939. Le 26 septembre 1939 le PCF est interdit. En fait près de 400 partis, syndicats et organisations démocratiques sont touchés.

Et le jour fatidique du 17 juin 1940, l’armistice est signée signifiant la capitulation mais également la collaboration avec les Allemands.

C’est un tournant dans la vie de Margot.

Elle, qui a toujours honni le fascisme et le nazisme, se retrouve à vivre dans un pays sous la coupe de ces 2 régimes.

Au contraire de ceux qui ont vécu la première guerre mondiale, Pétain, le vieux Maréchal de 14-18, ne lui rappelle aucun souvenir positif, elle ne voit en lui que celui qui a demandé de collaborer avec les Nazis, que celui qui a prôné une politique fasciste en France.

Beaucoup n’attendent pas un appel ou un autre pour se révolter et vouloir lutter. 3 appels à la résistance pourtant sont prononcés cette année 1940, celui de Charles Tillon du 17 juin (peu connu car venant de Draguignan en Zone Sud), celui bien connu du Général de Gaulle datant du 18 juin, enfin celui de Jacques Duclos et Maurice Thorez du 10 juillet.

Margot  à 19 ansComme toutes les jeunes-filles de son âge, Margot aime aller au bal, avoir une belle robe ou se promener en barque sur la Marne.Pourtant elle n'a pas encore fêté ses 20 ans quand elle va mettre de côté cette partie de sa vie et s'impliquer totalement. Elle va distribuer des tracts appelant à une prise de conscience de la situation et à la résistance contre le Gouvernement de Pétain et l’occupant. En raison de sa formation de sténodactylo, elle prend en charge une ronéo pour les tirer.

Ces tracts sont bien sûr interdits. Quand ils sont pris sur le fait, ceux qui les distribuent (ce qu’elle fait) sont arrêtés et mis en prison. Parfois ils sont dénoncés et si l’on en trouve un paquet chez eux, on ignore parfois ce qu’ils deviennent…

Il va falloir donc organiser des planques pour ceux menacés de ce sort. Les jeunes filles de France, pour les volontaires et les Jeunes du PC (non fichés par les RG ou qui pensent ne pas l’être) dont fait partie Margot, sont donc chargés de sonder les sympathisants non référencés par la police, étudier si une planque y est possible et comment en organiser l’approvisionnement , la liaison et l’évacuation sans se faire repérer.

Les caches trouvées en ville ne sont que provisoires, elles doivent servir de première étape avant l’envoi vers d’autres en province donc moins risquées. Les adultes, eux, (et oui, à cette époque on n’est adulte qu’à 21 ans) se chargent de trouver le transport et d’assurer la liaison avec d’autres structures provinciales.Margot assure aussi le pont et la liaison entre les JF de F et le PCF clandestin.
Margot à 19 ans


Elle participe également à l’organisation d’un réseau de planques internes à la région parisienne. Elle rencontre plusieurs fois dans ce but une jeune militante clandestine du PC de Paris XVIIIè : Janine BERNARDON.

Des manifestations sont organisées dont celle du 11 novembre 1940 à laquelle participe Margot. Auront lieu ensuite notamment celles du 14 juillet 1941 et du 13 août 1941. Quiconque y est arrêté risque énormément, certains y perdront leur vie.

Mais qu’importe les risques, ils valent la peine d’être pris pour que l’idée de révolte contre le fascisme et de patriotisme renaisse…

Margot en prend trop comme beaucoup d’autres sans doute… Mais comment les mesurer ? Comment savoir si celui qui semble prêt à s’engager est sincère ou irréprochable ? On se méfie bien sûr, mais on ne cloisonne pas assez…

Ma tante a une connaissance qui semble vouloir s’impliquer, elle lui propose… Malheureusement cette personne n’est pas très honnête et se fait arrêter par la Police Nationale après un vol mineur.
Cette dernière fait pression sur lui pour obtenir des noms de résistants en échange de son impunité…
Elle s'en voudra toute sa vie de ne pas s’être assez méfiée...


3 - Les Bistouillardes


A ce moment de l’histoire, Margot a bien sûr des amies et amis aux Jeunes Filles de France, aux Jeunesses Communistes, au PC et hors de ces organisations à Créteil.
Mais, à part elle, aucune de celles qui vont devenir les Bistouillardes ne sont de cette ville. Elles ne se connaissent même pas à l'exception de Margot et Janine qui se sont rencontrées, on a vu, ponctuellement.

Nous allons les découvrir, par ordre de date d’arrestation, en même temps que les récits de leurs vies jusqu'au moment de leur emprisonnement.


3.1 - Les arrestations, l'emprisonnement


Janine:
JanineJanine BERNARDON (puis Janine GONZALES) née le 7 janvier 1914 à Paris est la plus âgée de toutes.

Après avoir fait partie des Jeunes Filles de France, elle milite au PCF. Elle travaille alors aux Etablissements Dufayet (grand magasin de Meubles).
Elle passe dans la clandestinité dès 1939. Là, elle côtoie Gabriel Péri et Arthur Dalidet (responsable du Service des Cadres du PC) et participe à l’impression, à la distribution des tracts et de papillons appelant à la lutte contre l’occupant et le Gouvernement de Vichy.
Elle organise des planques à partir de Paris XVIIIè et à cette occasion va rencontrer Margot pour organiser une vue d’ensemble des possibilités sur la région.

Elle va être arrêtée en premier fin octobre 1940 à Paris XVIIIè. Elle aussi, va être transférée dans les jours suivants à la Prison de la Petite Roquette. Elle a alors 26 ans.







Evelyne:
EvelyneEvelyne BOUTON (puis Evelyne HÉRÉTÉ) est née le 5 décembre 1919 à Paris également.

Après avoir fait partie des Jeunes Filles de France, elle entre au PC. Elle travaille alors au (Mont de Piété) de l’époque.
Elle participe à l’impression et à la distribution de tracts et de papillons appelant à la lutte contre l’occupant et le Gouvernement de Vichy et va participer à la manifestation du 11 novembre 1940.

Elle n’a pas 21 ans quand elle est arrêtée avec son oncle fin novembre 1940 à Paris XIè sur dénonciation.

Elle aussi, va être transférée le sur lendemain à la Prison de la Petite Roquette.





Paulette:

Paulette_BouchouxPaulette BOUCHOUX (puis Paulette CAPLIEZ) est née le 6 juin 1922 à Paris.

Elle fait partie à l’origine, non des Jeunes Filles de France, mais d’un Organisme dépendant de la CGT. Avec lui, elle avait dès 1936 collecté de l’argent puis des boites de lait pour les Républicains espagnols et leurs familles.

Elle travaille comme couturière chez un couturier de la rue Pasquier.

La dissolution des Syndicats par le Gouvernement de Vichy le 16 aout 1940, la fait passer dans le militantisme et la résistance active. Elle distribue donc tracts et papillons et participe à la manifestation du 11 novembre 1940.

Elle est arrêtée le 29 décembre 1940 à Paris XVIIIè et conduite au Dépôt du Palais de Justice le 30 décembre comme Margot. Elle est informée de la décision du Tribunal de 1ère Instance le 31 décembre 1940 qui décide de son incarcération.

Elle aussi, va être ainsi transférée à la Prison de la Petite Roquette ce même jour. Elle a alors 18 ans.





Margot:

MargotLe commissaire Gentil de la Police française arrête ma tante Marguerite le 29 décembre 1940 à Créteil, à son retour chez elle en fin d'après-midi, non sans l’avoir battue et insultée.
Ils fouillent partout, saccagent tout, éventrant matelas et édredons, essaient de trouver des tracts par tous les moyens, s’adressent d’abord à ma grand-mère, font pression sur elle, puis à ma mère alors une gamine d’à peine 11 ans, traitant sa sœur de pute et de salope, la menaçant de prison si elle ne dit rien…
Au dernier moment Gentil monte l’escalier et passe sa main par le vasistas qui l’éclaire… et trouve la boite contenant une partie des tracts…

Deux amis gendarmes, au courant de l’intervention de la Police, préviennent Pierre et l’amènent dans une des planques organisées par les Jeunes Filles de France et les Jeunes Communistes dans laquelle il restera cloitré plus d’un mois avant de prendre la clandestinité et le maquis.
On prévient également mon grand-père, mais n’ayant ni argent ni affaires, il décide de rentrer et de simuler un départ au travail le lendemain pour ne pas revenir. Il fait là une erreur de jugement (il n’y a pas encore eu d’arrestations à Créteil dans ces conditions) et est arrêté avant son départ le 30 décembre 1940 au petit matin…) Voir l'histoire de: mon grand-père Guy CAMUS

Du Commissariat de Créteil, Margot est transférée au Dépôt du Palais de Justice de Paris le 30 décembre 1940. Elle est informée de la décision du Tribunal de 1ère Instance le 31 décembre 1940 qui décide de son incarcération à la Prison de la Petite Roquette. Elle a alors 20 ans.





Jacky:

JackyJacqueline Vannier (puis Jacky SCOLARI puis Jacky FOURRÉ) est née 4 février 1923 à Paris XIVè.

Elle suit son père, ouvrier du rail, muté et s’installe à Orléans. Elle aide à la collecte alimentaire pour les familles des Républicains Espagnols. Très jeune, elle s’inscrit aux Jeunes Filles de France et elle devient secrétaire d’un de ses foyers à 16 ans. Elle travaille alors comme couturière.

Puis dès 1940, elle distribue les tracts contre l’occupant.

Elle est dénoncée et est arrêtée le 17 avril 1941 à Orléans, elle n’a alors que 18 ans.

Elle est condamnée à 12 mois de prison cellulaire. Elle va donc être emprisonnée à la prison d’Orléans seule en permanence dans une cellule.

Légalement, en prison cellulaire à l’époque, on « gagne » un quart de la peine et elle doit être libérée en conséquence au bout de 9 mois mais au lieu de recouvrer sa liberté, elle est déclarée directement Internée Administrative.
Elle est transférée le 10 janvier 1942 par un Policier de « la Secrète » en civil au Camp de Châteaubriant.





Dédée:


Dedee_Vermeersh.jpgAndrée VERMEERSCH (puis Andrée MERLOT) est née en février 1921 dans le Nord.

Elle est issue d’une famille de 9 enfants dont elle est la dernière née. Elle est la petite sœur de Jeannette VERMEERSCH compagne de Maurice THOREZ.

Elle milite aux Jeunes Filles de France à Ivry dès 1937 où elle participe aux collectes au profit des familles des Républicains Espagnols et distribue des tracts à partir de juillet 1940.

Elle est arrêtée avec 9 autres filles d’Ivry lors de la manifestation du 14 juillet 1941 puis est transférée à la Petite Roquette. Elle a alors 19 ans.





Odette:

Odette.jpgOdette LECLAND (puis Odette NILÈS) est née le 27 décembre 1922 à Paris XXè.

Elle milite aux Jeunes Filles de France. Elle participe à la rédaction et à la distribution des Tracts et papillons appelant à la lutte contre l’occupant et le Régimes de Vichy.

Avec elles, elle recherche et organise des planques (comme Janine et Margot) pour sauver des griffes de la police les personnes recherchées .

Alors lycéenne à Drancy, elle participe aux manifestations du 11 novembre 1940 et du 14 juillet 1941. C’est en se rendant à la manifestation du 13 août 1941, qu’elle se fait arrêter au Métro Richelieu-Drouot en même temps que 16 garçons. Ils sont interrogés par la Police Allemande et passent en cours martiale au Ministère de la guerre.

Trois de ses copains sont condamnés à mort : Raymond Justice, André Sigonney, Jean-Louis Rapinat. De la prison du Cherche-midi où ils ont été conduits, ils seront fusillés au Mont Valérien (on avait trouvé chez eux des tracts et une caricature d’Hitler). Neuf autres sont envoyés en forteresse en Allemagne. Les quatre derniers dont Odette sont envoyés à la Prison de la Santé pour les hommes et à la Prison de la Petite Roquette pour Odette. Elle a alors 18 ans.



3.2 - La Prison de la Petite Roquette


Ces jeunes filles donc vont toutes être internées à la Prison de la petite Roquette à l’exception de Jacky qui est en cellule à Orléans.
Cela ne veut pas dire pour autant qu’elles vont s’y croiser du fait de l’organisation particulière de la Prison.


Le but essentiel du directeur de la Prison est d’empêcher un regroupement des prisonnières politiques et de leur casser un maximum le moral tout en remontant les autres détenues contre elles.

Pour cela ces toutes jeunes filles sont réparties dans des cellules mélangées à des voleuses, des prostituées, des droguées et des clochardes agressives et couvertes de vermine.

Les cellules sont toutes des cellules de 4. Aucune des futures Bistouillardes ne sera bien sûr dans la même cellule et elles auront toutes « droit » à ce même échantillonnage de codétenues savamment orchestré.

Pour remonter les Droits Communs contre les Politiques, le directeur supprime la cantine supplémentaire qui permettait aux détenues d’acheter des compléments pour mieux survivre.

La prison est organisée en ailes séparées qui ne se croisent pas. Janine et Evelyne ne vont pas croiser les autres car elles sont dans une aile différente.

La Roquette
La Prison de la Roquette

3.2.1 - Déroulement d'une journée de détention:


La cellule est petite, y sont installés 4 sommiers à tendeurs métalliques distendus sur lesquels sont posés des matelas le plus souvent plein de vermine suivant la précédente occupante. Quand 4 des futures Bistouillardes arrivent, c’est l’hiver et il fait excessivement froid du fait de l’absence de poêle.

Après le lever à 6 heures, elles avalent un ersatz de café dégoutant et un morceau de pain noir. A lieu ensuite, une courte promenade d’un quart d’heure. C’est le seul moment avec la promenade de l’après-midi où les jeunes filles peuvent parler un peu, 3 pourront discuter ensemble : Paulette, Margot et Odette (arrivée en dernier). Les cours de promenade étant organisées par ailes, les détenues des autres ailes ne se croisent pas.

Elles sont ensuite conduites dans différents ateliers. Paulette et Margot dans le même, l’atelier 3, Odette arrivée à la fin n’y aura pas droit. Janine et Evelyne arrivées en premier et incarcérées dans une autre aile ne les verront pas.

Plaque commémorative de la Petite Roquette

Ces ateliers sont organisés en 2 parties distinctes : 2 heures de lecture à haute voix à tour de rôle et le reste où chacune effectue un travail manuel de son choix (c’est souvent du tricot). On n’a pas le droit de parler dans les ateliers mais le chuchotement de quelques mots est toléré le plus souvent. Certaines des politiques organisent donc des séances de dictée à 3 ou 4 à voix chuchotée.

La journée est coupée par le repas du midi composé de rutabagas cuisinés sans graisse. Puis reprend la courte promenade d’un quart d’heure et le reste des ateliers qui se terminent à 18 heures par une soupe ou les 2 éternels mêmes légumes.

Le cantinage a été interdit à leur arrivée, aussi c’est surtout aux repas qu’elles sentent l’animosité des détenues de droit commun contre elles.

La possibilité d’un colis par semaine est le seul moyen d’améliorer l’ordinaire mais ces jeunes filles n’en reçoivent que très peu. En effet leurs familles ont du mal à joindre les deux bouts, d’autant qu’elles ont aussi à prévoir les frais de justice à payer ce qui grève de beaucoup leur maigre budget.

Le repas absorbé, elles rentrent dans les cellules où elles n’ont que quelques minutes pour se déshabiller et se coucher avant l’extinction des feux.

Du fait de la présence de voleuses dans les cellules avec elles, il n’est pas question de laisser un morceau de savon ou du papier ou des crayons dans la cellule quand elles vont à l’atelier. Elles sont contraintes de tout garder sur elles, elles l’ont vite compris au bout de 2 ou 3 vols et se sont passé le mot. C’est peut-être ce qui leur donnera l’idée des dictées ayant le matériel nécessaire sur elles aux ateliers.







3.2.2 - L'attente du Procès:


Entre la date d’arrestation et les procès, Le temps semble interminable. Les jeunes filles ne savent pas trop les peines qui les attendent et l’atermoiement est des plus pénible. De plus elles ont peu de nouvelles, peu de contacts avec celui qui va leur servir d’avocat. Elles ne connaissent même pas le chef d’accusation pendant des semaines.

Pour Margot, le premier jugement par la 15ème Chambre du Tribunal Correctionnel de la Seine a lieu le 19 avril 1941. Elle est condamnée à 8 mois d’emprisonnement.

Celui de Paulette à lieu aux mêmes dates approximatives. Elle est, elle, condamnée à 6 mois.Paulette passe assez rapidement en appel, le 20 mai 1941. L’appel confirme le premier jugement comme le plus souvent à cette période.

Paulette a pu être défendue par un véritable avocat : Maitre Rolnikas. Mais entre son dernier procès (en appel) et le dernier de Margot plusieurs avocats sont arrêtés pour leurs trop grandes convictions à défendre leurs clients. Tous vont être fusillés ou déportés. (Rolnikas sera arrêté en Juin 1941 et fusillé au Mont Valérien le 20 septembre 1941).

Margot attend de longues semaines ce procès d’appel qui n’arrive pas. Elle ne passe que le 14 aout 1941 devant le Tribunal.

Les défenseurs des prévenus politiques sont alors soit des requis d’office incompétents et terrorisés soit des avocats acquis au pouvoir. Quand l’avocat de Margot vient le 20 juillet la visiter pour la prévenir de la date du procès, il affirme que son père passe également le même jour et va être libéré or ce dernier est depuis longtemps Interné Administratif…

Mais il s’agit en fait d’une mascarade, le chef d’inculpation est lu, l’avocat dit pratiquement les 2 ou 3 mêmes phrases et le juge lit la sentence convenue d’avance.

En fait, les décisions prises alors sont du même ordre que celles prises par le Tribunal d'Etat qui va être créé dans les jours suivants.
Au bout du compte, aucune justification n’est vraiment nécessaire, les juges sont aux ordres du pouvoir et aucune vraie défense n’existe.

Pour cette caricature de procès, (mais laisse-t-on de côté le plus petit espoir ?) la mère de Paulette va devoir payer pour sa fille la somme de 2368,88 francs de frais. Sachant que sa sœur était également jugée, elle doit en tout 4737,76 francs. Même pour une seule personne jugée, c’est une somme considérable pour des gens modestes…De l'ordre de 4 mois de salaire d'un ouvrier pour les 2 sœurs.



3.2.3 - La levée d'écrous, le placement en Internement administratif:

Les Bistouillardes vont toutes aboutir au même statut.

Suivant leur date d’arrestation et la durée de leur peine, cette dernière accomplie, elles sont conduites à la préfecture de Police. Elles bénéficient alors d’une levée d’écrous, puis…

Sont reconduites à la Prison, déclarées Internées Administratives.

Paulette est déclarée Internée Administrative à la fin du mois de juin 1941. Pour Margot la décision est prise à la fin de sa peine de 8 mois, le 31 aout 1941 et lui est notifiée le 10 sept 1941.

Drôle de terme qui ne représente à leurs yeux que l’arbitraire pur et simple.

En fait la très grande majorité de ceux et celles qui avaient été arrêtés et qui étaient en prison pour des raisons politiques et lutte contre l’occupant a été déclarée en internement administratif.
Ces hommes et ces femmes subissaient cet arrêté quelque soient les circonstances et à divers moments : certains sans jugement (comme le père de Margot : mon grand-père Guy CAMUS ), certains jugés mais détenus de manière irrégulière (comme Guy MOQUET qui aurait du être en liberté conditionnelle), d’autres après la fin de leurs peines légales (c’est le cas de Paulette et Margot).

Il existait toutefois quelques exceptions à la règle : la sœur de Paulette qui avait été condamnée à 3 mois de prison ne fut pas placée en internement administratif une fois sa peine effectuée mais fut réellement libérée.



3.2.4 - Le décret sur les Otages:


Mais que signifie ce terme d’Interné Administratif ?

A l’origine ce statut est instauré sous le gouvernement de la Troisième République (Daladier) par le décret-loi du 18 novembre 1939. Il permet au ministre de l’Intérieur de faire interner tout individu, étranger ou non, suspect de porter atteinte à la défense nationale ou à la sécurité publique, c’est donc purement et simplement une mesure administrative ne nécessitant aucune justification. C’est en fait une sorte de lettre de cachet moderne…

Mais l’objectif d’origine qui est de mettre à l’écart purement et simplement les opposants et les étrangers est vite détourné par la Loi du 3 septembre 1940 qui prévoit l’extension des mesures d’Internement prises à l’encontre des « Individus Dangereux ». Elle permet de constituer un réservoir d’Otages entassés dans des camps Français à disposition des Allemands…

En fait le Lieutenant Général SCHAUMBURG qui fait publier le décret le 21 août 1941 ne prend pas tant de gants avec la langue française et précise la politique des otages.
Décret du 21 août 1941
"Décret du 21 août 1941"



3.2.5 - Le convoi des 48 femmes:


Ce sont donc 5 de nos futures Bistouillardes qui vont se retrouver dans le convoi de 48 femmes quittant la Prison de la Petite Roquette en direction du Camp de Choisel à Châteaubriant le 16 septembre 1941.

Il n’y a pas moyen de prévenir les familles du moment du départ, elles ne sont au courant qu’au dernier moment. Le voyage est éprouvant par sa longueur et la chaleur de cette toute fin d’été. Une importante escorte de gardes mobiles les accompagne.



3.3 - Les Otages, les Camps

3.3.1 - Le camp de Châteaubriant - Choisel

3.3.1.1 - Histoire du Camp et plan:


Ce camp est situé dans le département de Loire Atlantique.

Au début de la guerre, un camp de prisonniers allemands avait été Installé sur les terres d’une ferme réquisitionnée par l’autorité militaire. N’en n’ayant plus aucun usage, le camp change de destination: il va servir à l’internement des Français et d’autres populations dans un premier temps.

Au moment de l’arrivée des premiers Français venant du Croisic le 1er mai 1941, le camp est composé de 30 baraques et l’ensemble forme un carré divisé en 3 ilots:

- Le Camp P1 où sont installés les premiers internés administratifs étiquetés « politiques ».
- Le Camp P2 où sont cantonnés des familles de Roms et Tsiganes étiquetés « apatrides ».
- Le Camp P3 est réservé aux détenus de « Droit Commun » en fait des souteneurs et trafiquants appartenant à la pègre qui, eux, sont la pour une période déterminée.
La baraque 19 fait encore partie du P3 mais très rapidement, le 23 septembre 1941, on l’entoure d’une double rangée de barbelés, elle formera alors le P4.

L’ensemble du camp est cerné par une double rangée de barbelés et des miradors sont disposés tout autour pour la surveillance.


Le 2ème lot d’Internés administratifs « politiques », pour la plupart en provenance de la prison de Clairvaux, arrive au camp P1 le 20 mai 1941. Guy Moquet en fait partie, il se voit octroyer, avec les jeunes, la baraque 10.

Le 7 juillet 1941, les nomades précédemment installés au P2, sont transférés au camp de Moisdon la Rivière (camp d’internement de refugiés espagnols puis de Nomades).

Puis arrivent 10 femmes internées administratives « politiques » venant essentiellement de Bretagne. Elles sont tout d’abord parquées chez les « Droits communs » au Camp P3. Mais tout le monde s’en insurge et après de nombreuses réclamations auprès de la direction, elles parviennent à obtenir une partie de la baraque 2 au Camp P1.

Enfin, le 16 septembre, arrive un gros convoi composé de 48 femmes venant de la Prison de la Petite Roquette (c’est celui de Margot et des futures Bistouillardes) et de 87 hommes venant de la Prison de la Santé.
A partir de cette date, le camp est peuplé ainsi :

- Le P1 par les hommes internés « politiques » arrivés en mai 1941 et 10 femmes elles aussi internées administratives politiques.

- Le P2 par les hommes arrivés en septembre ainsi que les femmes internées « politiques » qui arrivent de la prison de la Roquette et les internés espagnols.

- Le P3 est réservé aux internés « Droit commun ».

- Le P4 séparé, avec la baraque 19, qui servira rapidement à mettre en quarantaine les futurs fusillés.Il est à noter que les dénominations de type de détenus sont les mêmes que celles utilisées par les Allemands notamment dans leurs camps de concentration.

Plan de Choisel
"Plan de Choisel (Cliquez pour agrandir)"

D’autre part au contraire des « Droits Communs » qui sont condamnés à rester dans tel ou tel camp pour une durée déterminée (qui sera respectée), les autres détenus « Politiques » ou « Apatrides » y sont pour une durée dite « Indéterminée » tel que cela apparait sur les registres des camps.



3.3.1.2 - L’arrivée du convoi:


C’est à 23 h 30 le 16 septembre 1941 que le convoi des femmes provenant de la Petite Roquette entre dans le camp, encadré par des gendarmes.
Après des mois enfermées entre 4 murs, un voyage pénible et long sous la chaleur, l’air de cette nuit et la végétation environnante qu’elles distinguent leur donne enfin la sensation de respirer.

Elles sont dirigées alors vers le Camp P2 et la baraque 12. C’est une des 3 baraques implantées perpendiculairement à l’alignement de toutes les autres du P2.



3.3.1.3 - L’organisation interne:


Les Responsables:

Lorsque le Camp de Choisel devient Camp pour Internés Administratifs, il est placé sous la responsabilité des autorités civiles :

Le maire de Châteaubriant, Monsieur NOEL.

Le Sous-préfet de Saint Nazaire et Préfet de Corrèze Monsieur LECORNU.

Le Capitaine LECLERCQ de la Coloniale, un homme pratiquement saoul en permanence, responsable du camp. Il est totalement imprévisible mais respecte toutefois les Internés « politiques ».

Ce dernier est remplacé fin juin 1941 par le lieutenant Moreau très peu visible ou même présent mais secondé par celui qui assume le rôle de vrai dirigeant du camp.

Il s’agit du Sous-lieutenant de Gendarmerie Lucien TOUYA. Il sort toujours avec un chien agressif et la badine à la main dont il se sert sur les détenus, n’hésitant pas à sortir la mitraillette et à jouer du révolver pour les terroriser.


Les Internés:

Quand les premiers Internés Administratifs arrivent au camp, il n’existe ni feuillées ni douches. Les baraques et le camp sont dans un état d’entretien et de saleté épouvantable.

En effet si la direction du camp possède bien assez de gendarmes pour assurer les gardes, les rondes et la surveillance, il y a moins de 10 personnels civils pour le faire fonctionner. Le directeur fait donc appel aux internés pour assurer l’entretien, la cuisine, et la buanderie.

Ces derniers vont saisir l’opportunité pour tenter d’améliorer dans la mesure du possible leurs conditions de vie. Ils en profiteront pour organiser leurs évasions.

Non seulement, ils s’organisent de manière parfaite (Nomination de responsables à tous les niveaux, rotation dans les travaux, participation de tous) mais ils créent également toute une organisation à la fois d’études et de distractions sportives et artistiques.

Etre au courant de la situation mondiale est également très important. Profitant d’une visite, ils parviennent par la ruse à se procurer un poste de radio avec lequel Ils écoutent Radio Londres tous les soirs. Les informations sont transmises oralement dans tout le camp chaque jour. Le jour où ils apprennent la rupture du Pacte Germano-Soviétique (le 22 juin 1941) et l’entrée en guerre de l’URSS est un jour d’immense joie.
Cette radio est très bien cachée dans une cache étanche aménagée spécialement dans le sol. Si bien qu'elle reste introuvable des autorités qui pourtant la cherchent partout, se doutant de sa présence, les détenus semblant informés des nouvelles. Ce fameux poste sera ensuite déménagé à Voves lors du transfert des hommes.

Tout cela pourrait paraitre bien superflu et pourtant, c’est essentiel : d’une part pour tenter de garder leur moral, leur humanité, se sentir utile et s’impliquer pour les autres, d’autre part en vue d’être dans le meilleur état intellectuel et physique possible pour continuer la lutte dès qu'une occasion s'offrira.

8 hommes vont parvenir à s’évader en plusieurs groupes. Les plus nombreuses évasions ont lieu en juin 1941 dont celle de Fernand Grenier. Après cette date, les punitions et l’augmentation de la sécurité vont ralentir le rythme et seul un groupe de 3 hommes parvient à s’enfuir le 22 novembre 1941. Voir le récit des évasions du camp de Châteaubriant

Lorsqu’ils apprennent la prochaine arrivée du convoi du 16 septembre, les Internés du camp P1 se démènent pour remettre en état le camp P2 pour les accueillir, ils vont jusqu’à réserver une des rares baraques à double paroi pour les femmes. Ils y mettent même quelques fleurs sauvages dans des boites de conserve vides pour adoucir leur accueil.

A leur arrivée, à 23 h 30, Jean-Pierre TIMBAUD et Charles MICHELS, qui veillent à la bonne organisation du camp côté détenus, accueillent les femmes qui s’installent dans la baraque 12 qui fait comme toutes les autres environ 18 mètres de long pour 6 de large.
Il y a alors 24 châlits situés de part et d’autre d’un alignement de 4 tablées de 12 et 3 poêles vont arriver qui ne sont pas trop pour chauffer l’hiver une si grande baraque où l’humidité et le vent s’infiltrent. Ils manqueront de combustible de toute façon.
Les Internés du P1 n’ont pu se procurer de la paille à temps pour le P2, aussi chaque poche servant de paillasse et posée sur un cadre grillagé n’est remplie que de papier froissé qui s’écrasera au bout de quelques secondes. La paille finira par arriver pour remplacer le papier peu de temps après.
Il n’y a pas de cabinet de toilette non plus. Il en sera installé un plus tard, toujours par les détenus, en fait un grand bac comportant 6 robinets, au fond de la baraque, séparé du reste par un bout de tissu et comportant une porte au bout (on en verra l’opportunité).

Il fait une chaleur étouffante en cette fin d’été sous ce toit de tôle ondulée.


Le P2 va alors s’organiser sur le même plan que le P1 : Tours de cuisine et de ménage, « Université de Choisel », rencontres sportives communes et parfois spectacles le Dimanche.

Le P1 est séparé du P2 par une barrière et des barbelés avec une porte que n’a le droit de franchir qu’un unique détenu du P1 ou P2 à la fois. En effet l’infirmerie et l’atelier de menuiserie sont situés dans le P2, c’est l’occasion de passer dans l’autre partie du camp.

Le lieu d’épluchage des légumes est situé dans le P1 donc quelques personnes passeront du P2 au P1 pour l’épluchage à chaque repas et à tour de rôle mais les rations du P2 sont préparées sur place.

Les rencontres sportives ou les manifestations artistiques sont organisées le dimanche. Elles ont lieu de part et d’autre de la clôture de séparation entre P1 et P2 à part quelques manifestations sportives exceptionnelles qui nécessitent le grand terrain du P1. Toutefois, la vue étant relativement dégagée, chacun profite des spectacles de l'autre camp.

Spectacle.au P2
Un dimanche - Spectacle au P2

Deux lettres par semaine, passant à la censure bien sûr, sont autorisées à condition qu’il n’y ait pas eu de punition collective (et ces périodes sont de plus en plus rares). Les colis eux, ne sont pas limités car ils permettent d’empêcher une trop grande dénutrition. Toutefois la plupart des familles de ces internés sont pauvres et habitent loin, de plus les restrictions venant s’ajouter au problème, il est assez rare de recevoir de la nourriture et il est loin le temps où les Castelbriantais pouvaient donner quelques vivres à leur gré, tout est strictement surveillé depuis les évasions.

Lorsqu’un paquet arrive pour un détenu, la nourriture voire le contenu est partagé avec ceux de sa tablée. Cette organisation librement consentie permet d’éviter toute sensation d’inégalité et de brimade et d’améliorer le quotidien de tous.

Les visites d’un membre de la famille sont de rares fois autorisées par bon spécial. (Elles l’étaient plus fréquemment avant les évasions).

Tous les détenus veulent remonter le moral de leur famille, ils se montrent toujours face à eux, sur les photos notamment, plein d’espoir, le sourire aux lèvres, ne semblant jamais baisser les bras. Ils veulent montrer que rien ne les abat et que leurs geôliers ne les casseront pas.

Pourtant le moral, c’est humain, ne suit pas toujours, les difficultés d’alimentation et les conditions de vie, la coupure d’avec les familles, les soucis de ce que sont devenus un père, un mari, l’absence de date de fin de leur incarcération, la sensation d’impuissance de ne pouvoir continuer la lutte ailleurs que dans le camp prennent parfois le pas sur l’espoir.


Organisation de la journée dans la baraque des femmes:


Passez la souris sur les visages pour connaitre les noms.
Baraque des Femmes de Choisel
La baraque des femmes et 14 d'entre elles, au fond le reste du P2 et la barrière de séparation.

Le lever se fait à 7 heures (à l’exception de celles qui sont de cantine le jour en question qui se sont levées plus tôt). Chaque personne de garde pour sa tablée va chercher l’ersatz de café et la boule de pain noir pour la journée pour chacune des 12 internées de sa table (un seau de café, un seau de pain). L’appel est fait par les gendarmes depuis l’arrivée de Touya.

C’est ensuite l’heure du ménage : chacune balaie sous son lit et la préposée du jour passe le balai dans les parties communes. Suivant les arrivages d’eau de javel, le sol est lavé une ou deux fois dans la semaine, parfois plus si nécessaire et surtout si l’on dispose de désinfectant.

Lui succède la gymnastique (pour les hommes c’est un entrainement militaire qui est camouflé sous ce vocable) qui permet aussi de se réchauffer pour la toilette qui suit en règle générale mais parfois, pour des raisons de tranquillité, les jeunes femmes vont la faire à d’autres moments. Au début il n’y a pas de bac, son installation sera un plus. Il y a également une unique douche pour tout le camp dans une baraque à part.

De 9h30 à 12 heures, les tâches sont soit libres soit allouées au fonctionnement du camp. A part celles dont c’est le tour de peluche, de vaisselle ou de cuisine, les autres tâches sont au gout des intervenantes : jardin, entretien du tour des baraques, éducation, entrainement sportif, préparation des loisirs.

L’épluchage et la cuisine sont donc effectués par plusieurs représentants issus de chaque baraque, ensemble dans un même local et à tour de rôle. Les rations sont allouées globalement par le chef de camp au fur et à mesure des approvisionnements. Ce sont les détenus qui les gèrent. Ainsi pas de fuites de denrées, et une préparation au mieux des possibilités. Mais le plus souvent la nourriture se cantonne à quelques rutabagas et topinambours, cuisinés sans graisse le midi et en soupe le soir, parfois ce sont des semaines de salade cuite qui se succèdent. De très rares fois, on a pu se procurer quelques morceaux de viande ou du beurre.

L’après midi est le plus souvent orienté vers l’étude et les loisirs à l’exception des tâches de popote pour le soir.

Le repas se déroule vers 18 heures toujours après le défilé des préposées de tablées vers les cuisines du camp et retour.

La soirée est le plus souvent réservée aux discussions qui ont lieu dehors entre les baraques s’il ne fait pas trop mauvais temps ou le long de la clôture entre détenus du P1 et P2. Mais à 22 heures, a lieu le nouvel appel dans les baraques et l’extinction des feux. Il est alors interdit de se trouver dehors, cet horaire sera ultérieurement décalé plus tôt et un troisième appel de mi journée d’établi.

Si les rotations sont organisées pour les tâches obligatoires, il y a une « Petite mère » fixe pour chaque tablée. C’est une femme un peu plus âgée que les autres et ayant l’habitude de gérer sa propre maison. C’est en fait une espèce de grande sœur sur laquelle les plus jeunes peuvent s’appuyer en cas de nécessité.

Lors de leur arrivée tard la nuit, les femmes se sont placées dans la baraque comme elles arrivaient. Cet ordre ne sera pas modifié. Margot se retrouvera sur la même tablée que Janine et Evelyne et aura pour « Petite mère » Tototte Jamin qui a alors 39 ans. Odette, Paulette et Dédé seront, elles, à la première tablée en début de baraque. Cela permettra de rapprocher ces 2 groupes, Margot ayant sympathisé à la Petite Roquette avec Paulette et Odette et se retrouvant avec Janine (qu’elle a connu en organisant les planques avant leur arrestation) et Evelyne.

C’est ainsi que le noyau des Bistouillardes va se former.



3.3.1.4 - Les Amitiés:


Avant de parler de celles-ci, il faut se représenter ce camp. Voilà le camp P1 composé presque exclusivement d’hommes de tous âges et de quelques femmes principalement d’âge mur et le camp P2 où sont cantonnés ensemble énormément d’hommes dont beaucoup sont jeunes et un baraquement entier de femmes dont beaucoup sont de très jeunes femmes.

Sans décisions communes prises dès le départ, on ne peut absolument pas gérer ce groupe. Il faut que chacun y mette du sien, mais il ne faut pas oublier les raisons qui les ont amenés à cet Internement. Ce sont des gens qui savent lutter pour un idéal et mettre de côté leur vie personnelle au profit de celui-ci.

Il est important et même essentiel de garder une vie sociale mais il faut mettre de côté les histoires d’amour et surtout de sexe qui seraient source de conflits incessants. Toutefois comme dans la vie « normale » des amitiés se créeront et parfois même des amitiés préférentielles homme-femme.


La baraque des femmes est peuplée de femmes de différents âges. Comme à ces différents groupes d’âge correspondent des préoccupations et des vécus différents, petit à petit les amitiés se forment.

Ce qui n’empêche pas les petites attentions pour l’une ou l’autre en fonction des vicissitudes de la vie, telle cette cérémonie le dimanche de l’arrivée au camp : un petit napperon de dentelle et des fleurs sont offerts à Marie BRECHET et une minute de silence faite, en hommage à son mari André BRECHET guillotiné à la Santé le 27 août 1941.

Les toutes jeunes femmes vont former un groupe composé (de la plus jeune à la moins jeune) d’Odette, Paulette, Dédé, Margot, Evelyne et Janine auxquelles ont peut ajouter Nenette (Antoinette Bonnefoix). Jacky intégrera le groupe, dont elle deviendra la plus jeune membre, à son arrivée le 10 janvier 1942.

Cette amitié les lie au point que quand l’une d’entre elles reçoit une des rares visites familiales permises, la mère de l’une se comporte comme si chacune des amies était sa propre fille : Petit cadeau pour chacune, courrier regroupé et distribué, nouvelles des familles de l’une ou de l’autre transmises et camouflées de la censure. Une organisation entre familles, extérieure au camp, va donc se former, elle va servir d’ailleurs à l’organisation de certaines évasions.

Les activités communes vont créer d’autres amitiés notamment hommes-femmes.

Il faut à tout prix éviter l’ennui et recréer un semblant de vie là où spontanément il ne devrait plus y en avoir.L’université de Choisel va y contribuer…

C’est en fait un ensemble de cours, de conférences, d’ateliers d’apprentissage ou de perfectionnement dans tous les domaines : Français à différents niveaux, calcul ou mathématiques, sténo, langues comme l’anglais, l’espagnol, l’allemand, le chant choral et le solfège, la gymnastique, le dessin.

Ces cours et conférences sont dispensés par des détenus ou détenues en fonction de leurs connaissances et de leurs goûts. Une bibliothèque montée à l’aide de dons de livres des uns et des autres complète l’ensemble.

Un atelier de Français, qu’on peut assimiler à de la rhétorique, va contribuer à la formation de 2 groupes. Le groupe des Bistouillardes et le groupe des Pieds Nickelés. L’un est composé de jeunes femmes, l’autre de jeunes hommes. Ces noms étranges seront choisis à cette occasion.


Carricatures des Bistouillardes
Caricatures des Bistouillardes et Bistouillards réalisées par les Pieds Nickelés
A gauche Roger Sémat, Rino Scolari (les 2 meilleurs amis de Guy Moquet) et Lazarre. A droite Odette, Margot et Jacky
à noter: Margot adorait le sport et était très myope. Elle enlevait ses lunettes par coquetterie lors des photos, le caricaturiste n'est pas passé à coté de ces 2 caractéristiques


Parmi les Bistouillardes, certaines amitiés que l’on pourrait qualifier d’amitiés préférentielles ou parfois d’amitiés amoureuses influeront sur toute leur vie:

Janine rencontrera Aldo GONZALES et l’épousera à la fin de la guerre.

Margot rencontrera ceux qu’elle appellera « ses deux p’tits bleus » Raymond (Simon) BRONSTEIN qui sera fusillé le 29 avril 1942 à Nantes et Raymond FABRE qui deviendra son mari après la guerre.

Odette rencontrera Guy MOQUET (interné au P1) qui sera fusillé le 22 octobre 1941 à la carrière de la Sablière.

Jacky rencontrera Rino SCOLARI (ami de Guy interné également au P1) qui deviendra son premier mari après la guerre.


Groupe Margot et Raymond BronsteinGroupe Rino Scolari et Guy Moquet

Cliquez sur les images pour agrandir et avoir les noms.


C’est lors des quelques visites autorisées que les photos sont prises. C’est la raison pour laquelle on ne voit pas d’internés du P1 en même temps que des Internés du P2. En effet les regroupements P1 – P2 ne sont permis que lors de très rares compétitions sportives communes où il n’y a donc pas de visites.
Toutefois les internés des 2 camps se parlent de part et d’autre de la clôture de séparation, se rencontrent à l’infirmerie ou dans la cuisine, dans l’atelier de menuiserie et parfois profitant d’un déplacement autorisé parviennent à se glisser plus loin pour discuter avec un responsable ou venir voir leur préférée.

C’est ce que tente de faire une matinée Guy MOQUET : aller voir Odette de qui il espère toujours obtenir un baiser, et la voilà justement à la porte principale de son baraquement… Pour cela il se faufile derrière les baraques, sachant que la porte arrière des femmes est accessible le jour.

Il passe la porte sans bruit et se retrouve nez à nez… avec Margot en train de faire sa toilette, nue bien sûr… Les excuses dos tourné devant les reproches furieux de Margot n’ont pas permis à Guy d’obtenir ce fameux baiser d’Odette et ce fut sans doute sa dernière vision d’une jeune fille nue qu’il eut de sa courte vie…



3.3.1.5 - Les premiers otages fusillés, les 27 de Châteaubriant, Guy Moquet:


Le 21 septembre 1941 un ordre est donné aux internés d’encercler la baraque 19 d’une double rangée de barbelés l’isolant ainsi du P3. Un bruit court qu’on va y enfermer des otages, hommes et femmes pour être prêts à être fusillés…

Le 23 septembre 1941, 19 internés sont regroupés dans cette baraque. Ce sont des hommes qui proviennent pour la plupart du camp P1. 3 autres y sont transférés également le lendemain.

Il y a les 4 médecins internés du camp parmi eux, l’infirmerie qu’ils géraient est donc fermée.

Et la vie reprend tant bien que mal avec cette inquiétude lancinante de ce qu’il va leur advenir.

Quelqu’un va pouvoir se faufiler plusieurs fois pour leur donner des nouvelles et en prendre d’eux. Il faut absolument garder le moral.



Le 13 octobre 1941, Georges Chassagne, chef de cabinet de Pucheuse se rend au Camp de Choisel.
Le 13 octobre 1941: le maire Ernest BREANT est déposé. Une nouvelle municipalité est mise en place par l’Occupant.
Pourrait-on en conclure qu’avant les faits suivants, la décision était déjà prise et que l’attentat n’a été qu’un prétexte pour fusiller ?


Le 20 octobre 1941 à 7h30 un groupe de résistants abat rue du Roi Albert à Nantes le commandant de la place, le lieutenant-colonel Holtz.
Sur ordre d’Hitler et en application du décret du Militaerbefehishaber en France du 21 octobre 1941, 50 otages doivent être fusillés.


Décret du 21_10_42.jpg
Affiche Allemande sur les exécutions des otages du 23-10-42 et appel à la délation.
Remarquez qu'il est précisé que 50 otages ont été fusillés préalablement.

Le 21 octobre, 3 camions allemands et une voiture arrivent au camp et s’installent tout autour. Les Allemands montent dans les miradors remplacer les gendarmes français.

Le 22, accompagnés du Sous-Lieutenant TOUYA et de gendarmes, ils y pénètrent et postent un garde avec mitraillette devant chaque porte de baraque où sont cantonnés les détenus depuis la veille. Une mitrailleuse lourde est installée au milieu du camp.

Un ou une détenu se poste en hauteur derrière la porte fermée et gardée et regarde par le vasistas ce qui se passe. Le récit des événements, seconde par seconde est transmis aux codétenus. Chez les femmes, c’est Viviane Dubray, infirmière avant son arrestation, qui est juchée en hauteur et décrit les évènements en direct. Tout le monde tend l’oreille.

A leur appel 19 des 22 détenus de la baraque 19 sont conduits à la baraque 6 du camp P1. D’autres détenus (dont Guy MOQUET) provenant de diverses baraques des camps y sont enfermés ensuite également. Ils sont en tout 27 à qui l’on donne une feuille de papier et un crayon pour écrire leur dernière lettre.

Le curé du coin refusant de venir porter quelque assistance à ces suppôts de Satan, c’est l’abbé Moyon (curé de Saint-Jean-de-Béré ) qui est réquisitionné.

Il fut tant impressionné par leur dignité même s’ils ne partageaient pas sa foi, qu’il marqua l’opinion publique en témoignant de leur exécution et de leur attitude digne et exemplaire devant la barbarie.

Il est 14h30 et les 27 otages sélectionnés et désignés par les autorités françaises montent dans les camions bâchés allemands, ils chantent la Marseillaise. Tous les Internés et Internées alors se mettent à chanter l’Hymne National, un immense chœur envahit l’espace comme une clameur d’espoir mais aussi de haine et de révolte contre ceux qui sont en train de perpétrer ce crime, de couper à la racine toutes ces vies dans l’espoir inutile d’étouffer toute résistance…


Ce qui suit, les internés l’apprennent ensuite :

Le chant du camp parviendra même jusqu’à la ville de Châteaubriant.

Les 27 sont conduits à travers la ville où les boutiques ont été fermées pour l’occasion. Les Castelbriantais ont la gorge serrée car ils savent ce que signifient ces camions où continuent de chanter les otages. La plupart sont révoltés. Puis les camions arrivent à la carrière de la Sablière.

Ils y arrivent à 15 heures 40. 9 poteaux y sont plantés, il faudra donc 3 salves successives et 15 minutes pour avoir raison de ces vies.

Lors de la première salve meurent : Charles MICHELS, Jean POULMARCH, Jean-Pierre TIMBAUD, Jules VERCRUYSSE, Désiré GRANET, Maurice GARDETTE, Jean GRANDEL, Jules AUFFRET, Pierre GUEGUEN...

Lors de la deuxième salve meurent : Marc BOURHIS, Raymond LAFORGE, Maximilien BASTARD, Julien LE PANSE, Guy MOQUET, Henri POURCHASSE, Victor RENELLE, Maurice TENINE, Henri BARTHELEMY…

Lors de la troisième salve meurent : Raymond TELLIER, Titus BARTOLI, Eugène KERIVEL, Huynck KON HAN, Charles DELAVACQUERIE, Claude LALET, Antoine PESQUE, Edmond LEFEVRE, Emile DAVID…

Les autorités d’occupation aidées par les autorités françaises voulaient faire peur, montrer leur force et marquer la population, ils n’ont obtenu que dégout et révolte. Herr KRISTUKAT, Kreiskommandant deChâteaubriant lui-même écrira le soir du 22 octobre : « Les vrais vainqueurs de cette journée, ça n’est pas nous les Allemands, mais eux les Français communistes ».

Le moment de rage et de haine passé. Tous regardent autour d’eux. 27 de leurs copains ne sont plus là, ceux qui blaguaient avec eux, ceux avec qui ils avaient tant partagé, celui qui les avait battu à la dernière compétition, celui qui leur donnait un cours de Français, celui qu’on aimait ou qu’on aurait peut-être un jour épousé.


Odette ne verra jamais plus Guy, qui n’aura jamais son baiser…





3.3.1.6 - Les autres groupes de fusillés, Raymond (Simon) Bronstein:


La vie au camp se réorganise. L’espoir et le courage toujours, mais un tel poids en plus sur le cœur.

Et le 15 décembre 1941, 9 nouveaux détenus sont prélevés:

Paul BAROUX 31 ans - Louis BABIN 52 ans - Fernand JACQ 32 ans - Adrien AGNES 42 ans - Georges VIGOR 42 ans - Georges THORETTON 27 ans - Raoul GOSSET 42 ans - Maurice PILLET 39 ans - René PERROUAULT 45 ans et sont fusillés au cœur de la forêt de Juigné.

Jacky, transférée de la prison d’Orléans, rejoint la baraque des femmes le 10 janvier 1942. Elle intègre de suite le groupe des Bistouillardes dont elle devient la plus jeune participante.


Dans la deuxième quinzaine de janvier, les autorités réalisent des photos anthropométriques des détenus. Margot passe sous les objectifs de l’Inspecteur Photographe, cheveux mouillés pour dégager le visage, le 23 janvier 1942.


Photo Anthropometrique de Margot 23 Janvier 1942
Sources AD de la Vienne - Droits Réservés
Photo Anthropométrique de Margot prise le 23 janvier 1942 - retrouvée dans les archives du Camp de Poitiers




Et le 7 février 1942, 9 autres détenus sont « prélevés ». Pierre RIGAUT 31 ans, Louis THOREZ et Corentin CARIOU 44 ans, sont transférés à Compiègne pour y être fusillés, les autres sont déportés.

Et le 7 mars 1942, 2 autres jeunes sont transférés et fusillés à Nantes: Armand FELDMAN 23 ans et Robert DOUVILLE 23 ans.

Et le 7 avril 1942, c’est au tour de Georges TOMPOUSKY, 23 ans et de Marius GARBATZ, 21 ans d'être fusillés en forêt de Teillay.

Et le 23 et 29 avril, 6 autres détenus sont « prélevés ». Henri CARIO 30 ans - Raymond BRONSTEIN (le p’tit bleu de Margot) 23 ans - Victor RUIZ 25 ans - Jacques JORISSEN 23 ans sont fusillés à Nantes le 23 avril. Benjamin JOURIST 27 ans, est transféré le 29 avril à Clairvaux où il est fusillé le 14 mai, le dernier (arrivé depuis peu) disparait.Cliquez pour agrandir


En tout en 6 mois, 57 internés du camp de Châteaubriant sont pris comme otages, 48 d'entre eux sont fusillés et les 9 autres sont envoyés en déportation.




3.3.1.7 - L'épée de Damoclès:


Autant dire que du jour au lendemain sans prévenir, l’administration française au service des autorités allemandes prélève à son gré parmi leurs copains sans que les internés et internées ne comprennent pourquoi ça n’est pas leur tour cette fois-ci. Ils savent très bien que c’est pour les assassiner. Ils sont « prélevés » et fusillés ou déportés le plus souvent en catimini car depuis la fusillade de la carrière de la Sablière, les autorités appréhendent les réactions de la population civile.

Les internés et internées, eux, gardent le moral malgré cette épée de Damoclès en permanence au dessus de leurs têtes et de celles de leurs copains. Mais imaginez leurs souffrances de perdre leurs amis, leurs copains, leur rage d’impuissance et leur ferveur à crier vengeance…


Odette a perdu Guy, Margot a perdu Raymond et tant d’autres possibles couples ont été à jamais étouffés dans l’œuf par un assassinat. Combien de copains, de maris, de fils, de frères, de pères ne vieilliront jamais à leurs cotés ?

Pour eux ce ne sont pas des chiffres alignés sur une page ou une suite de noms, ni même une lettre d’adieu aussi poignante soit-elle, ce sont des êtres de chair et de sang qu’ils aimaient et demain, cela pourrait bien être leur tour sans autre forme de procès ni parfois possibilité d’adieu…


3.3.1.8 - Le démantèlement du camp et le départ:


C’est peu de temps après le « prélèvement » des 26 et 29 avril 1942, que les internés entendent parler d’un futur démantèlement du camp.

Les 420 hommes sont évacués en premier. Pour sauver la radio, ils la démontent en pièces détachées. Ils arrivent à récupérer 6 couvertures et 6 sacs de couchage en drap neufs qu’ils donnent aux filles avant leur départ pour le camp de Voves le 7 mai 1942.
Certains Républicains Espagnols dont Aldo Gonzales, l'ami de Janine sont envoyés construire le mur de l'Atlantique, puis en Déportation.

Le 11 mai ce sont 60 femmes (celles du camp P1 et du camp P2) qui quittent définitivement le camp de Choisel pour celui d’Aincourt.
Châteaubriant est désormais vide.



3.3.2 - Le camp d'Aincourt


3.3.2.1 - L'histoire du camp:

Ce camp est situé dans le Département de Seine et Oise et a été créé sur la base des bâtiments d’un ancien sanatorium fermé le 9 juin 1940. Il ouvre le 5 octobre 1940. Y ont été détenus entre cette date et mai 1942, 1176 internés hommes. Avant l’arrivée des femmes, ces hommes sont envoyés dans différents autres camps, prisons centrales et en déportation, un quart de ceux envoyés au camp de Compiègne ont été déportés à Auschwitz, peu en reviendront.

camp d'Aincourt

Le camp d'Aincourt


3.3.2.2 - L'arrivée des femmes:


C’est donc le 12 mai 1942, après un voyage de nuit en train et un transfert final en camion, que les 60 femmes de Châteaubriant arrivent.

Les rejoindront ensuite dans le courant du même mois environ 150 femmes du camp-prison des Tourelles de Paris et de la prison de la Petite Roquette, des femmes juives les suivront, et enfin les enfants de certaines de ces dernières…

Dans le courant du mois de mai, Margot apprend le transfert de son père Guy CAMUS du camp de Rouillé à celui de Compiègne. Elle n’aura ensuite plus aucune nouvelles à son propos.
(Voir l'histoire de: mon grand-père Guy CAMUS)



3.3.2.3 - L'organisation du camp:


Au moment de sa transformation en camp, l’Ancien Sanatorium a été entouré d’une double rangée de barbelés.

A l’intérieur la garde est assurée par des gardiennes de prison détachées de la prison centrale de Rennes et déguisées avec une blouse blanche pour apparaitre de loin comme des infirmières. La crainte de l’opinion publique étant probablement la raison de cette mascarade.
Ces gardiennes n’ont en rien perdu leurs habitudes et agissent comme de vraies gardes-chiourme.

Des gendarmes gardent le périmètre d’enceinte.

A leur arrivée les femmes voient un très grand immeuble en béton avec 2 étages. Elles ignoreront toujours qui se trouve dans les autres bâtiments qui vivent totalement séparés les uns des autres. Cela change des baraques en bois ouvertes aux courants d’air de Châteaubriant. Il comporte 2 grandes chambrées de 6, le reste étant séparé en dortoirs plus grands. Les Bistouillardes emménagent dans une des grandes chambrées où elles trouvent de vrais lits avec de vrais matelas.

Les douches sont situées par groupe à chaque étage.

La nourriture distribuée dans le grand réfectoire est nettement moins pauvre qu’à Châteaubriant puisqu’aux éternels topinambours, rutabagas ou salades cuites en trop petites quantités et qui en rendent beaucoup malades, viennent s’ajouter de temps en temps des féculents comme des pois cassés et des haricots secs plus nourrissants.
Pourtant, le temps de détention augmentant, les carences s'accumulent et les maladies liées à la malnutrition, apparues dès Châteaubriant, évoluent et s'intensifient malgré tout. Le blocage hormonal touche la plupart des femmes. Jacky notamment décompense totalement son insuffisance thyroïdienne et se met à gonfler comme une outre.

Les internées tentent de remonter des activités semblables à l’Université de Choisel. On organise aussi une école pour les enfants juifs, Evelyne leur assure la classe mais les autres Bistouillardes les prennent sous leur aile. On organise des après-midi déguisement pour eux, quelques activités ludiques, des après-midi Théâtre également. (Ces Dames aux chapeaux verts).




Passez la souris sur les visages pour connaitre les noms

Groupe à Aincourt

Après la représentation de "Ces Dames aux chapeaux verts" - Le 19 juillet 1942
Une partie des "Politiques" et des enfants juifs avec leurs mères.



Mais l’ennui est mortel pour les anciennes de Châteaubriant qui ont connu un autre mode de vie après celui de la prison. Il n’y a plus de nouvelles de l’extérieur chaque jour (le poste de radio est parti avec les hommes à Voves), Il n’y a plus d’hommes pour leur remonter le moral en conversant et en blaguant, plus de mini société recréée artificiellement et surtout les exécutions trottent dans la tête en permanence…

Malgré le solarium accessible plusieurs heures par jour et un bout de pelouse devant où elles ont parfois le droit d’aller, elles ont l’impression d’étouffer.

Seuls le courrier non limité mais censuré, les colis et les rares visites les dérident. Là, elles montrent toujours le même visage souriant aux objectifs, pour le moral de tous.

Le 22 juin 1942, c’est la joie, car les Bistouillardes ont droit à une visite familiale parfois de 2 personnes de la même famille à la fois et même plus : Margot voit sa mère et sa sœur, Paulette voit sa sœur et ses parents, Jacky voit sa mère, Odette voit sa mère et un cousin, Janine voit sa mère, Evelyne voit sa tante, seule Dédée n’a pas de visite.



Quelques jours plus tard part le Convoi des 45000, précisément le 6 juillet 1942 mais autant Jacky que Margot ignorent que leurs pères ont quitté le Camp de Royallieu à Compiègne pour être déportés à Auschwitz. Nuits et Brouillards fait son office...Voir l' histoire de: mon grand-père Guy CAMUS
Le 16 août 1942 une cérémonie de la Rosière est organisée. Margot y est couronnée, son cavalier est le fils du maire (d’Aincourt ?)
Car bien sûr, il n’y a aucun homme d’interné avec elles et il faut des cavaliers pour cette tradition.
Le cavalier d'Evelyne est un des enfants du camp.
Tous les enfants juifs participent à cette animation.

Il faut toujours s’accrocher à un semblant de vie sociale, à tout prix tenter de se créer de petites joies pour supporter les moments de cafard.
Couronnement de la Rosiere
Le couronnement de la Rosière
Mais le 6 septembre 1942, les femmes juives du camp d’Aincourt sont rassemblées avec leurs enfants. Toutefois, si les femmes sont dirigées vers Drancy et partent en déportation, en fait les enfants sont confiés par le responsable du camp à la Croix Rouge qui les place pour certains dans un centre pour enfants juifs, on ne sait rien des autres.
Ces enfants n’avaient pas étés arrêtés avec leur mères mais c’était sur la demande de celles-ci qu’ils étaient à Aincourt (Les mères y avaient été contraintes faute d’avoir quelqu’un pour s’en occuper).
Ainsi l’ordre de transfert pour Drancy ne les concernait qu’elles seules.

Une lettre de Paulette écrite à sa mère, témoigne de la tristesse et de la révolte que les Bistouillardes ont ressenties au départ de ces enfants dont elles s’étaient occupées et qu'elles aimaient et de leurs mères dont elles s'étaient fait des amies.


De bien nombreuses années après la guerre, alors que toutes pensaient que la totalité des enfants avaient subi le même sort que leurs mères, 2 de ceux-ci prirent contact avec l’Amicale de Châteaubriant-Voves-Rouillé et expliquèrent leur périple. Ils devaient la vie d’avoir pu se cacher au moment de la rafle du Vel d’Hiv alors qu’ils se trouvaient dans le centre pour enfants situé rue Guy Patin à Paris où ils avaient été conduits.



Passez la souris sur les visages pour connaitre les noms.

Les Bistouillardes, les enfants juifs et leurs mères.jpg

Cinq des Bistouillardes, certains des enfants juifs et leur mères.



Une semaine plus tard, les 210 femmes apprennent qu’elles vont devoir encore changer de camp.
Elles vont ainsi quitter le Camp d’Aincourt pour Gaillon le 13 septembre 1942.



3.3.3 - Le camp de Gaillon


Ce camp est situé dans le département de l’Eure.


3.3.3.1 - L'installation au camp:


chateau de GaillonVue depuis le chateau de gaillon
Le camp de Gaillon en Octobre 1942Vue des chambrées sur la ville

A leur arrivée le 13 septembre 1942, les 210 femmes en provenance du Camp d’Aincourt trouvent un unique bâtiment, situé en pleine ville, qui fut un château Renaissance avant de devenir une prison au XIXè siècle puis une caserne.

Mais le château est bien loin de la réalité de ce qu’elles trouvent. Les 4 étages sont délabrés et la cour est pleine de gravas. Les rats courent partout dans les paillasses qui sont remplies d’une paille pourrie et sont dégoutantes, souillées d’urine et d’excréments et pour couronner le tout punaises et poux y ont élu domicile.

Mais ce sont des détenues politiques résistantes et elles décident donc dans l’heure qui suit de… Résister contre ces conditions inhumaines et dégradantes…
Et voilà 150 paillasses jetées par les fenêtres et qui atterrissent dans la cour. Les détenues annoncent qu’elles n’entreront pas dans les chambrées de 9 qu’on leur a attribuées tant qu’elles n’auront pas de quoi nettoyer et désinfecter et des paillasses propres et exemptes de vermine.

La nourriture est tout aussi insalubre.

La direction du camp redoute de se faire déborder par ces femmes hors d’elles et prêtes à tout.

Le directeur dira : « Je préfère avoir à m’occuper de 1000 hommes que de 100 bonnes femmes… »

Dès le jour de leur arrivée, il leur fait signer une décharge leur annonçant qu'en cas de tentative d'évasion la garde leur tirera dessus. C'était jusque là sous entendu mais il n'y a plus d'équivoque.


Le 7 octobre 1942 le père de Margot meurt à Auschwitz mais Nuits et Brouillards est efficace et Margot l’ignore. Voir l'histoire de: mon grand-père Guy CAMUS

L'espace vital disponible n'est pas bien grand: des chambrées où les châlits s'entassent l'un à coté de l'autre et une cour en terre battue avec 2 bancs où 2 arbres survivent.

Quelques visites sont autorisées mais les visiteurs ne pénètrent pas dans l'enceinte du camp proprement dite. C'est la raison pour laquelle aucune photo ne les montre parmi les internées.

Les Bistouillardes dans la cour du camp de GaillonLes Bistouillardes sur le banc de Gaillon
Les Bistouillardes dans la cour du camp de Gaillon Les Bistouillardes sur un des 2 bancs

Cliquez sur les images pour agrandir et avoir les noms





3.3.3.2 - La tentative d’évasion de Margot:


Les évasions directement depuis le camp sont impossibles mais il y existe des failles de sécurité lorsque des internés sont contraints de sortir pour des raisons de santé.

Une évasion est donc organisée pour Margot pour début janvier 1943. Une filière est créée depuis l’hôpital de Gaillon. Des contacts prévus, un transport ensuite et une planque au bout du voyage. Tout est organisé au millimètre. Margot simule donc une crise d’appendicite, ce qui n’était pas trop difficile vu les conditions d’hygiène alimentaire et en connaissant les signes cliniques.

Malheureusement, y a-t-il eu des soupçons ou est-ce un hasard ? On la transfère non à l’hôpital de Gaillon mais à celui de Vernon. L’évasion tombe donc à l’eau faute de temps pour prévoir et organiser une filière de remplacement sur place.

Elle peut toutefois, profitant de l’aide d’une infirmière qui ferme les yeux, recevoir la visite de son « petit Bleu » Raymond Fabre. La surveillance n’est toutefois pas levée.
Margot et Raymond sur une terrasse de l'hôpital
Margot et Raymond sur une terrasse
de l'hôpital de Vernon.
Début février, la décision de dissolution du camp impose un nouveau transfert général.

Le 16 février 1943, lorsque les femmes sont à nouveau transférées vers un autre camp, Margot, bien que faisant partie de la liste de transfert prévue, est donc encore à l’Hôpital de Vernon comme 14 autres femmes. Son mauvais état général fait qu’elle va être gardée par les médecins 2 mois sur place.

Leur nouvelle destination sera le Camp de La Lande à Monts en Indre et Loire.




3.3.4 - Le camp de La Lande à Monts


Ce camp est le plus grand d’Indre et Loire et est situé à 16 kilomètres de Tours. Il est entouré d’un triple réseau de barbelés séparés par un chemin de ronde.


3.3.4.1 - Les conditions de vie au camp:


monts._PMQuand les femmes arrivent à La Lande en provenance du camp de Gaillon, le 16 février 1943, elles y trouvent des bâtiments de bois crépis presque collés les uns aux autres, sans aucun lit ni paillasse.

Elles y sont placées alors par 15 ou 16 par baraque et doivent coucher à même le sol nu sans rien.

On leur fournira plus tard des cadres de bois avec une paillasse. C’est l’hiver et il fait excessivement froid. Pour s’en protéger suffisamment pour parvenir à dormir, elles recouvrent leur tête avec leur unique couverture mais le matin venu, celle-ci est raide de glace.

Le 29 avril 1943, Margot quitte l’hôpital de Vernon, menottée et encadrée de 2 gendarmes comme un repris de justice, elle prend le train pour La Lande et y rejoint ses camarades et ses amies Bistouillardes.
Les rares moments qui agrémentent les conditions très difficiles sont les quelques visites dans un pavillon à part et les colis qui peuvent passer hors période de punitions mais ces bons moments puisque très rares sont vite oubliés par les privations permanentes.


Pour connaitre les noms, passer la souris au dessus des visages et cliquer pour plus de détails.

Journée de liesse - 2 colis sont arrivés
Margot prend la photo



Un vent de révolte souffle sur le camp, tout le monde a faim. La nourriture servie est littéralement pourrie, la dysenterie touche des dizaines et des dizaines de détenues. Et on continue de leur servir un même légume en permanence pendant des semaines déjà en état de putréfaction dès le premier jour et en très petite quantité.

Fin août 1943, profitant d’une sortie dans le tout petit espace disponible devant les bâtiments, les femmes se précipitent aux barbelés, s’agglutinent et secouent la clôture, menaçant de la faire rompre. La garde présente ne suffit pas à les faire reculer et le directeur doit faire venir en urgence des renforts.

Sans arrêt la révolte gronde. Jamais elles ne vont accepter de se faire traiter de la sorte. Le directeur doit céder, jusqu’à l’abus suivant qu’elles ne laissent jamais faire. Pourtant elles continuent parallèlement les cours, fidèles à l’esprit de l’université de Choisel : ne jamais perdre sa dignité avant tout.

Ce qui fait qu’ayant droit d’après le règlement à 2 lettres ou cartes par semaine, elles ne peuvent que très peu correspondre vu la fréquence et longueur des punitions.

Non seulement les femmes se révoltent mais elles cherchent à s’évader...




3.3.4.2 - Les évasions et tentatives d'évasion:


Les visites ont lieu dans un bâtiment à part et une seule personne est autorisée à visiter une seule détenue à la fois sans avoir accès dans le camp.


La tentative de Paulette et Janine :

Lors d’une visite Paulette et Janine ont pu se procurer une pince coupante cachée dans un gâteau.
Le soir après l’appel, Paulette et Janine se faufilent donc jusqu’à la clôture et la première ligne de barbelés. Elles commencent à s’attaquer à celui-ci, mais la pince n’étant pas assez forte, n’a aucun effet sur son intégrité.

En forçant jusqu'à se faire pénétrer les branches de la pince dans la main, le barbelé résiste toujours. A force d'insister avec cette pince inefficace, il se produit une vibration et un léger tintement que perçoit l’homme de garde le plus proche. Ne distinguant pas précisément d’où ceux-ci proviennent, il tire au hasard une première fois. Paulette et Janine ont bien vu que cette pince ne va pas et qu’elles ne viendront pas à bout des différentes lignes qui les séparent de l’extérieur dans ces conditions. Elles réintègrent tout aussi subrepticement la baraque. En remettant à une prochaine fois…

Des enseignements sont tirés de leur tentative, ils vont servir à Jacky…



L’évasion de Jackie :

C’est le 6 juin 1943, que Jacky munie d’une pince plus forte (mais qui s’avérera malgré tout insuffisante) prend la poudre d’escampette. L’endroit de passage sera également modifié.

Elle parvient à passer une première rangée de barbelés tressés, un rouleau de barbelés et encore une autre rangée tressée sans parvenir à tous les couper. Puis elle traverse une route éclairée gardée par 2 sentinelles qui vont et viennent sur 10 ou 15 mètres en faisant les 100 pas, profitant de leur dos tourné. Puis elle passe les baraques des gendarmes et les cuisines, les chiens… Et s’éloigne du camp sans faire de bruit pour rejoindre André Faucheux (Capitaine VICTOR dans la résistance) qui l’attendait.

Le 7 au matin, l’appel s’effectuant en passant entre les châlits, sans faire lever les détenues, un polochon et quelques habits roulés bernent le gendarme qui n’y voit que du feu.

Ca n’est qu’à l’appel du soir, où tout le monde doit être debout au pied du lit et se nommer, que son « départ » est constaté. Jacky est déjà bien loin dans la région de Châteauroux où elle a été amenée par les résistants du rail cachée dans un train.

Mais ses mots sont bien plus précis et vivants pour raconter cette évasion épique:



3.3.4.3 - La séparation, l'explosion:


A la suite de cette évasion et de la révolte des détenues, le directeur décide de transférer par mesure disciplinaire 19 d’entre elles sur le Camp de Mérignac. Il s’agit de celles dont il estime que l’absence bloquera de possibles autres révoltes, entre autres les responsables de baraque du moment qui tournaient tous les 15 jours. Odette fait partie du groupe qui quitte La Lande pour Mérignac le 29 aout 1943 à 6 heures 30 du matin, entouré par une armée de gendarmes impressionnante.

Le 18 octobre 1943 vers 11 heures du matin, les détenues entendent 2 immenses explosions successives (en fait il y en a eu 3 dont 2 presque simultanées). De nombreux carreaux sont en miette et un des murs vacille (il a du être abattu ensuite). Le camp est en fait adossé au terrain de la Poudrerie Ripault qui vient d’exploser provoquant 71 morts officiels dont 7 disparus sans compter des jeunes des Chantiers de Jeunesse non recensés et 345 blessés dont 145 graves.

Nos Bistouillardes restantes vont participer au déblaiement et au transport des morts.

Poudrerie
Déblaiement des décombres

C’est début janvier 1944 que les Bistouillardes encore présentes quittent le camp de La Lande pour celui de Poitiers. Le camp n’est toutefois pas totalement vide à leur départ.



3.3.5 - Le camp de Mérignac


Ce sont 25 détenues qui arrivent par le même convoi au camp de Mérignac le 29 août 1943. Odette et la fille de Pierre Sémard en fond partie.

Elles trouvent un camp vidé de tous ses résistants communistes qui ont pour la plupart été fusillés ou déportés.

Le camp est mixte, détenues et détenus s'y côtoient, c’est la première fois depuis Châteaubriant. Les détenus encore présents à leur arrivée sont des fuyards réfractaires au STO et des juifs. Mais il y a énormément de renouvellement parmi eux car ces derniers ne restent pas longtemps et sont envoyés à Drancy puis en déportation pour être remplacés par de nouveaux à l’infini…

Les baraques sont en bois et contiennent une cinquantaine de personnes chacune. Elles comportent autant de paillasses et un unique poêle. La partie réservée aux droit-communs est très isolée de la leur.
Entree du camp de Mérignac
Entrée du camp
Fragilisée par tant d’années de privations et de conditions de vie exécrables, Odette attrape un érésipèle qui menace sa vie.

Pourtant, il faut plusieurs délégations de ses camarades pour que le directeur accepte qu’elle soit conduite à l’hôpital Pellegrin à Bordeaux. Elle est la seule politique au moment de son arrivée dans la salle des prisonnières femmes.

Une fois guérie, (nous ne sommes pas loin de la libération) elle est renvoyée à Mérignac. C’est sur le trajet qu’elle s’évade avec 2 autres filles, elles de Gennevilliers, quelques jours avant la libération officielle du camp qui a lieu le 25 août 1944. Cette évasion se fait sans filière aucune, sur une impulsion. Comme les Allemands sont en train de perdre la guerre, les gens sont plus susceptibles de les aider. Elles demandent à une vieille femme qui les aiguille vers les Dumont qui ont eu leur fils déporté et qui habitent à Begles dans la banlieue de Bordeaux. De là elles sont recueillies par les FTP.



3.3.6 - Le camp de Poitiers


3.3.6.1 - L'histoire du camp:


Parfois aussi nommé camp de la route de Limoges, il est situé dans le département de la Vienne.


Baraques du camp de Poitiers
Les baraquements du camp de Poitiers

Construit tout d’abord pour y entasser les réfugiés républicains espagnols, il reçoit à partir de la fin de l’année 1940 des tsiganes français et étrangers. Puis c’est au tour des juifs à partir de la mi-juillet 1941 de partager ces lieux. Et enfin les politiques y sont également entassés à partir de janvier 1943.

Pour pouvoir entasser de nouveaux arrivants, ces pans entiers du camp se vident vers Drancy, Compiègne (antichambres des Camps de la Mort) ou d’autres camps français comme Montreuil-Bellay.



3.3.6.2 - L'arrivée au camp:


Les détenues venues de Monts arrivent au camp de Poitiers début Janvier 1944

Elles sont réparties dans de longs baraquements en bois (15 en tout), de 50 mètres par 6 mètres, d’une saleté répugnante. Les puces, les poux, les punaises ont tout envahi depuis longtemps et il est impossible de s’allonger ou de s’asseoir quelque part sans être dévorés au sang. Toutefois des poêles sont installés dans chacun. Au contraire des baraques du camp de La Lande : la glace ne se formera plus l’hiver sur les couvertures.



Visite du 14 avril 1944Les quelques visites ont lieu dans une zone du camp réservée aux bâtiments administratifs et à la garde construits eux « en dur » et non en bois.

Le 15 avril 1944, Dédée peut voir sa sœur et son neveu, Margot sa mère.

Cinq Bistouillardes sont encore présentes, comme les autres détenues, elles vont entendre le bruit du recul de l’Armée Allemande devant l’avancée alliée.

Mais la joie fait place à une appréhension… Le père Fleury qui dirige l’internat du collège jésuite tout proche et fut l’aumônier des Tziganes, leur fait part d’une mauvaise nouvelle.

L’armée allemande amène dans son sillage le 950è régiment de Sikhs, un des bataillons du « SS Freies Indien Légion » et dépendant de la Waffen-SS. Tout le long de leur passage, ils commettent des exactions : meurtres, viols et incendies. Or les gardes civils du camp ont reçu leur ordre de libération et doivent être remplacés par ces Sikhs…
Cliquez sur l'image pour l'agrandir
et avoir les noms



3.3.6.3 - La liberté:


Le Père Jésuite négocie avec l’administration qui n’a pas envie d’être tenue responsable du massacre et du viol des détenues alors qu'elle sait la victoire des alliés inéluctable. Il obtient d’expurger, par petits groupes de 3 ou 4 par jour, le camp. Il obtient ainsi leur ordre téléphonique de libération auprès du Préfet de la Vienne.

Paulette, Evelyne et Janine font partie du premier groupe qui rejoint l’internat le 28 août 1944.Margot fait partie du second groupe qui quitte le camp le 29 août.

D’autres vont suivre dont Dédée. Poitiers est libérée le 5 septembre mais doit être abandonnée encore 2 jours à cause du repli d'une armée Allemande si bien qu’à la libération définitive du camp le 7 septembre 1944, il ne restera que très peu de détenues.

Stele_Poitiers.jpg


4 - La libération des camps, la poursuite du combat


Les derniers camps où furent internées les Bistouillardes (de Poitiers et de Mérignac) étaient des camps de pré-transit vers Compiègne et Drancy puis la déportation. L’urgence de la situation puis de la future défaite pressentie a fait mettre l’accélérateur vers la déportation essentiellement des juifs et des tziganes qui y étaient internés.
Sans l’arrivée des alliés et le vent de panique qui a saisi les responsables des autorités françaises, les Bistouillardes auraient terminé leur vie à Auschwitz ou Mauthausen comme les autres déportés politiques et résistants qui les ont précédés…




Jacky en 1945La première des Bistouillardes à quitter les camps est bien sûr Jacky dont l’évasion du camp de La Lande le 6 juin 1943 a réussi. Evadée grâce à la complicité d’un ami de la famille : André Faucheux, commandant FTP de sa région et surnommé le capitaine Victor. Elle se bat auprès de lui mais Victor arrêté, elle part se battre dans le maquis du Morvan (dépendant du Front National de la Nièvre). Par mesure de sécurité elle gagne ensuite la région parisienne, elle est d’abord agent de liaison auprès de Simone Gilot compagne d’Auguste membre du Conseil national de la Résistance (au même titre que Jean Moulin) puis auprès du Colonel Rol Tanguy où elle retrouve Rino SCOLARI son ami du camp de Châteaubriant surnommé le Colonel Froger. Avec eux elle participe à la libération de Paris.

Quelques jours après, épuisée par la vie clandestine et la fatigue des combats, elle perd l’enfant qu’elle attendait de Rino Scolari. Elle ne pourra jamais plus en avoir.

Après la libération elle s’occupe du recrutement au PCF.







Les Bistouillardes qui ne sortent qu’à la fin août 1944 sont dans un état physique déplorable. Les plus musclées et rondes ressortent d’une maigreur à faire peur, Margot qui n’a que 24 ans semble en avoir 10 de plus sur les photos. Leurs poumons sont usés par 4 ans d’infections non traitées dans des baraques à courant d’air le plus souvent non chauffées. Toutes souffrent de blocages hormonaux à des degrés divers. Leurs défenses immunitaires sont très affaiblies par les privations. Et surtout ces cauchemars récurrents reviennent chaque nuit : les copains qu’on appelle pour les conduire à la mort, eux-mêmes dont c’est le tour, et pour Margot et Jacky leur père qu’on emporte inlassablement dans les trains mais vers où ?

Pourtant, toutes ses femmes, à peine le pied hors du camp, sans même un jour de répit, vont poursuivre leur combat.



Odette, elle, évadée lors d’un transfert quelques jours avant la libération du camp de Mérignac est recueillie par les FTP.
Elle y fera connaissance de Maurice NILES commandant FTP de la région, lui-même échappé du camp de Voves et qui deviendra son mari. Elle recrute des combattants du maquis pour les Forces Unies de la Jeunesse Patriotique filiale des FTP pour la Région Charente Angoulême ainsi que des militaires pour les Forces de Libération (comme Margot le fera pour la région de Poitiers). Elle remonte en septembre 1944 à Paris pour le Congrès du PC puis redescend dans le Bordelais continuer ses activités jusqu’en 1945.



Les 5 libérées à Poitiers, se voient attribuer par Maurice Piconnier Responsable Politique de la Vendée, différents postes dès le 30 août 1944 :



Margot en Nov 1944Margot reste à Poitiers où elle s’occupe du recrutement pour les Forces Unies de la Jeunesse Patriotique, filiale des FTP, dans la région. Elle recrute en premier lieu pour les FTP car il existe des poches de combat comme celles de Royan et de St Nazaire ainsi que des petits groupes allemands coincés par le double débarquement qui continuent de jouer ici ou là les snipers; il faut des combattants locaux pour en venir à bout et également pour l’armée de libération qui repousse les armées allemandes. Parallèlement tant que les FTP combattent sur place, elle s’occupe de l’intendance et de l’alimentation de ces derniers.
Quand les maquisards n’ont plus d’utilité et tout en continuant à recruter pour l’armée de libération, elle participe à la restructuration du PC local et régional. En effet, la machine administrative à broyer les structures syndicalistes et politiques démocratiques a bien fonctionné : la plupart des anciens responsables sont morts et les structures sont éclatées.




Paulette et Janine se voient attribuer la responsabilité de la Vendée. Comme Odette et Margot, elles s’occupent du recrutement des FUJP (Jeunes FTP) puis des militaires en Vendée. En janvier 1945 Paulette fait l’école du Parti à Rennes.


Evelyne s’engage comme militaire dans l’armée de libération et part à Niort. Quelques temps plus tard, affaiblie par les années de camps, elle doit être hospitalisée puis part en Sanatorium.


Dédée se voit attribuer une responsabilité identique dans les Deux-Sèvres. Elle y restera peu de temps puis remontera en région parisienne où elle participera à la restructuration du parti.



5 - Une amitié pour la vie, les petites sœurs


Entre 1945 et 1947 toutes les Bistouillardes vont se marier.

Margot se marie le 18 juin 1945 à Créteil avec un de ses petits bleus connu à Châteaubriant : Raymond Fabre. Jacky et Rino étaient présents.
Son premier fils, Guy, va naitre le 30 septembre 1946.


MargotRaymond_Creteil_l9_6_45.jpgMargot_Raymond_1945.jpg
Margot et Raymond devant le 18 bis rue des MèchesMargot et Raymond en 1945


Odette, l’amie de Guy Moquet, épouse dès 1945, au Blanc Mesnil, Maurice Nilès évadé du camp de Voves qu’elle a connu peu de temps après Mérignac et qui était responsable du PC et des FTP sur Bordeaux et la région.
Son fils Claude nait en 1945 également.

Dédée épouse après la libération André Merlot qu’elle fréquentait avant la guerre. Elle en divorcera ensuite.

Jacky épouse le 14 septembre 1946 à Malakoff Guerino (Rino) Jacques Scolari qu’elle a connu au camp où il était l’ami de Guy Moquet puis retrouvé après son évasion et avec qui elle a lutté dans la résistance.
Il tiendra à ne le faire qu’une fois après avoir récupéré la nationalité Française dont il a été déchu par les lois Vichystes. Plusieurs mois de démarches seront nécessaires.
Elle va en divorcer en 1969 et épouser en 1979 Raymond Fourré.

Janine épouse en 1946 Aldo Gonzales qu’elle a connu au camp de Châteaubriant et qui est revenu vivant du camp de concentration où les Allemands l’avaient envoyé.

Paulette épouse le 23 août 1947, à Arleuf dans la Nièvre, Robert Capliez qu’elle a rencontré après la guerre.

Evelyne rencontre son futur mari Maurice Hérété au sanatorium où elle a du aller se faire soigner peu après sa sortie des camps. Elle l’épouse en 1947.



A un moment où encore pas mal des Bistouillardes étaient encore réparties sur le territoire français, dès que cela a été possible, elles sont remontées malgré tout pour assister à ces évènements importants pour leurs p’tites sœurs ou leurs frangines comme elles s’appelaient.

Le mari d’Odette : Maurice Nilès devient maire adjoint de Drancy en 1947 puis maire de cette ville entre 1959 et 1997 et Député de 1958 à 1986.
Au titre de maire, il va marier une partie des enfants des Bistouillardes. Notamment son fils Claude Nilès, les 2 enfants de Margot, Guy et Dominique Fabre, le fils de Janine, Tony Gonzalès et la première fille de Paulette, Claudine Capliez.



Passez la souris sur les portraits pour connaitre les noms
BistouillardesMariageGuy.jpg
Les Frangines au mariage de Guy FABRE (fils de Margot) et Christiane
Le 3 novembre 1973 à Drancy




Leur implication dans la vie associative et politique ne s’arrête pas après leur mariage pour autant.
Le 30 septembre 1945 est créée l’Amicale des anciens internés politiques de Châteaubriant-Voves qui va devenir l’Amicale de Châteaubriant-Voves-Rouillé (Site de l'Association).

Cette Association très active qui a pour but de promouvoir le souvenir de ces Internés et Fusillés a permis entre autre la construction des monuments de la Sablière, de la Blisière et de tant d’autres, ainsi que la création du Musée de Châteaubriant.
Elle organise chaque année des manifestations Commémoratives, des expositions, des interventions auprès des élèves. Elle a promu également la sortie d’un timbre commémorant les fusillades de Châteaubriant.


Sabliere3.jpg
66è Anniversaire de la Fusillade - Carrière de la Sablière - le 21 octobre 2007



Les frangines vont s’y investir dès le début. Elles feront toutes, partie du conseil d’administration à divers titres.
Margot sera trésorière pendant de nombreuses années, Evelyne Responsable de la Solidarité, Jacky Responsable de la Commission de contrôle, Odette et Rino (mari de Jacky) Secrétaires. Actuellement Odette est présidente de cette Association. Chacune à leur niveau poursuivent également leur engagement dans la vie politique locale.


Mais il reste un élément essentiel : à l’exception de Dédée qui ne reviendra que plus tard, régulièrement elles se voient ainsi que leurs familles. Les anniversaires, les mariages, mais pas uniquement, sont des occasions de se retrouver.


Passez la souris sur les portraits pour connaitre les noms
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Les Bistouillardes aux 80 ans d'Odette


Il y a bien sûr aussi le repas annuel de l’Amicale de Châteaubriant-Voves qui regroupe des centaines de personnes, anciens internés ou leurs familles et la cérémonie commémorative à la carrière de la Sablière où ont été fusillés les 27 le 22 octobre 1941 et celle de la Blisière. Elles participent à la création du monument dressé en leur mémoire, à des conférences auprès des jeunes et contribuent par le versement d’une partie de leurs archives aux fonds de musées de la Resistance.


Le téléphone une fois installé chez chacune, il ne va pas se passer une semaine sans un échange. Elles se sont créé un lien familial plus fort encore parfois que les liens génétiques et le terme de frangines ne sera pas un vain mot.


Aujourd’hui 4 sont décédées :

Evelyne sera la première à décéder le 15 octobre 1995 à Beauchamp Val d’Oise.

Margot décède le 9 avril 2005 à l’hôpital d’Yerres et sera incinérée au Crématorium de Valenton.

Dédée décède en 2008 à Ivry sur Seine.

Janine décède à l’Hôpital de Sancerre et sera inhumée le 12 février 2011 à Vailly sur Sauldre (18).



Toute leur vie, elles ont tenté de créer, de maintenir et d’entretenir la flamme de la résistance et du militantisme. Elles ont lutté pour faire vivre l’esprit des décisions du Conseil National de la Résistance qui a créé tant de nos institutions et de nos protections sociales.

A une époque où sont méthodiquement et très consciencieusement détruits tous les acquis de ce CNR et où l’on se permet de faire simultanément de la récupération de la déportation avec le parrainage obligatoire d’un enfant de la Shoa, du maquis avec la commémoration au plateau des Glières, et de la résistance et du militantisme avec la lecture obligatoire de la Lettre de Guy Moquet, la lutte et l’exemple de ces femmes si discrètes et modestes et de tant d’autres n’a jamais été aussi essentielle…


Un peuple sans mémoire est un peuple sans défense !






Postface et Sources


Page sur mon Grand-père Guy Camus

Page sur Jacky Vannier et Page sur un autre 45000: Lucien Vannier




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  9. gw_v5_tour_7_title (7/7)

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