Crónica familiar



Resumen

 1 - Les "Saliou", meuniers de Plounérin (22) à Sizun (29), un "voyage" de près de 4 siècles


Plounérin- Saint-Jean-du Doigt- Plouigneau- Commana- Sizun....etc....


Moulin de Restancaroff en 2016- Commana (29)

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Les "SALIOU" sont une "dynastie" de meuniers qui a pour première implantation connue le moulin de Tréven à Plounérin (22) où est né Jeanne en 1674 et Louis en 1679, fille et fils de Yvon et de Marguerite GUILLOU.

https://gw.geneanet.org/psaliou_w?lang=fr&pz=pierre&nz=saliou&p=yvon&n=saliou

Les parents d'Yvon, Jean SALIOU et Marie LOZACH, demeuraient au lieu-dit de Pempoul en Plounérin (29) où je ne trouve pas trace de l'implantation d'un moulin à eau ou à vent. Yvon est, à défaut d'en savoir plus, le premier meunier de la lignée

Guillaume, né à Plouigneau le 8 Septembre 1755, est le 1er des SALIOU arrivé au moulin de Rest an Caro. Son épouse Marie Françoise LE GRAVOT, fille de meunier (Morlaix, Plougasnou), y donnera naissance à Jean Marie le 29 Mars 1786.

Son oncle, Olivier SALIOU, l'a précédé à Commana. Il est décédé au Moulin Mougo à Commana le 23 Janvier 1776. Son gendre, Jean BEUZIT, époux de Louise SALIOU se sont installés au Moulin Mougo, à leur mariage, le 20 Février 1775.

Moulin Mougo en 2018- Commana

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La "migration" d'Olivier et Guillaume peut-elle s'expliquer par le fait que l'Abbaye du Relecq avait des possessions dans la paroisse de Plounérin?Extrait du site: http://www.infobretagne.com/plounerin.htm

"Au Moyen Age, outre la présence des hospitaliers, les cisterciens de l'abbaye de Relecq détenaient aussi des biens à Plounérin : ils avaient treize tenures en quevaise dans la frairie dite de Treveza (au hameau de Trévoa, près de l'ancienne chapelle de la Trinité). Ces tenures faisaient partie du membre du Manac'hty, en Plufur. "

"Les moulins hydrauliques de l'abbaye cistercienne du Relec" de Pierrick TIGREAT en 2007

http://ns2014576.ovh.net/files/original/efcbee26e8a7d383bf4b4d15c345e8cb.pdf

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Moulin du Bois de la Roche (Coat ar Roch):

-Nicolas, second fils de Guillaume et Marie Françoise Le GRAVOT nait au Moulin du Bois de la Roche à Commana;-Marie Françoise SALIOU, fille de Bizien SALIOU et de Marie Perrine GUEGUEN, est l'épouse d'Hervé ROQUIMARCH meunier au Moulin du Bois de la Roche.

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Les derniers meuniers de la lignée:

- Olivier SALIOU (° 1847 au Moulin de Restancaroff, Commana; + 1893 à Plounéour-Ménez) est au Moulin de Restancaroff en 1886 et aubergiste à Plounéour en 1891.

- Pierre SALIOU (°1838- Moulin de Restancaroff, Commana ;+1893 à Saint-Cadou) est au Moulin de Launay à Sizun entre 1866 et 1876.

Histoire des moulins en Bretagne et en Vendée:

https://www.persee.fr/docAsPDF/noroi_0029-182x_1969_num_63_1_1656.pdf

 2 - Jean François Marie SALIOU est-il le recteur de Plozévet décrit par P.J Hélias dans le Cheval d'orgueil?

Ordonné en 1899-vicaire de Mespaul en 1901; de Plouider en 1908; Recteur de Tréméoc en 1922; de Plozévet en 1925

Infirmier pendant la 1ère Guerre Mondiale (11e Section d'Infirmiers)

A baptisé le canot de sauvetage de Pors-poulhan en juillet 1926.

en 1926, à l'initiative de Jean François Saliou, le petit port de Pors-Poulhan assiste à la construction d’une école à l’emplacement de l’abri pour le canot de sauvetage. Bénéficiant d’une classe enfantine, d’un cours préparatoire et d’un cours élémentaire, l’école accueille jusqu’à 50 enfants des villages environnants dans des locaux sans eau, ni WC, ni électricité et cour de récréation. L’école ferme ses portes en 1968.

http://plozevet.hp.free.fr/La-Cote.pdf

https://plozevet.hypotheses.org/10931

http://audierne.info/la-station-de-sauvetage-des-hsb-de-pors-poulhan/

http://1fluences.fr/saint-alour-architecture.php

Page4/6 Dépêche de Brest 12 juillet 1926: Inauguration de la station maritime de Pors Poulhan

https://www.ladepechedebrest.fr/viewer/3314?medianame=db_1926_07_12_000#page=1&viewer=picture&o=&n=0&q=

 3 - L'HISTOIRE DU REDER MOR construit en 1907 par Jean Marie Thomas PAUVY

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Les ORIGINES

A Roscoff, comme sur une grande partie de la façade atlantique et le long des côtes de la Manche, on pratique la pêche à la palangre depuis la nuit des temps. Mais dans ce port du nord Finistère, celle-ci va prendre un tour particulier avec l’apparition du chemin de fer dans la région à la fin du 19ème siècle. En effet, avec un train quotidien vers Paris, c’est l’ouverture d’un nouveau marché pour le poisson qui abonde à certaines époques de l’année.....à condition de ne pas manquer l’heure du départ !

La première chose à faire était donc d’affûter les bateaux et de les couvrir de toile. C'est ce que firent les marins les plus entreprenants, parmi lesquels se détache la figure de Louis Guyader, dit petit Louis, patron des Reder Mor. C’est ainsi que naquit un type de voilier particulièrement achevé : Le Sloop à cul de poule de Roscoff.

Les conditions étaient très favorables à la mise au point d’un tel outil de travail, car Roscoff abritait en son sein depuis plus d’un siècle une famille de constructeurs talentueux , les Keranfors. Leur chantier construisait pour la pêche et le bornage aussi bien que pour la plaisance. Que les marins roscovites aient fini par se laisser tenter par l’adoption du cul de poule des yachts et de la quille profonde avec étambot incliné n’est pas pour étonner.

D’un seul coup, on améliorait le cap au près, ainsi que la vitesse en décuplant les qualités évolutives du voilier, ce qui de surcroît, allait permettre de relever plus facilement les cordes à la voile.

Jean Pauvy, ancien charpentier de Keranfors, installé au Clouet retiendra la leçon. C’est chez lui que Louis Guyader commandera ses trois bateaux qui porteront un même nom bientôt légendaire, Reder Mor (Coureur des Mers).

Il n’a que 21 ans quand il fait construire en 1897 un petit sloop de 8,54 tonneaux (immatriculé M 968) renommé pour sa marche. En conservant ce dernier, il fait mettre en chantier un sloop à cul de poule de 14,71 tonneaux en 1904. C’est le n° 1107 que l’on connaît sous le nom de petit Reder, pour le distinguer du grand Reder, 15,88 tonneaux immatriculé M 1226 qui fut lancé en 1907.

Chantier Naval KERANFORS à Roscoff 29

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CARACTERISTIQUES du GRAND REDER MOR:

Le grand Reder est une coque à voûte, d’une longueur de 13m pour une largeur de 3,72m qui cale 2,3m. Si l’étrave verticale est puissante et élevée, l’arrière s’effile en une élégante voûte de yacht et chose surprenante pour un bateau de cette taille, la coque est creuse comme celle d’un simple canot. Seul l’avant et l’arrière sont pontés. Un lest de grosses pierre de la grèves assure sa stabilité. Son gréement, d'une grande simplicité, est celui d'un côtre : le mât est maintenu par un étai et deux pairs de haubans. Du portant, par brise, on grée des bastasques qui servent communément à la manutention des lourdes béquilles d'échouage.

La surface de voilure est impressionnante, puisqu'elle atteint 200 m2 au près, la grand voile s'arrogeant 100 m2 à elle seule. Un bout-dehors amovible de 8 mètres traverse le pavois et permet d'envoyer des focs sur rocambeau. Par beau temps, on hisse un flèche de 25 m2 dont le guindant est transfilé sur un espar d'une dizaine de mètres. Un balestron à l'extrémité de la bordure permet de gagner quelques laizes.

A peu de chose près, ces caractéristiques sont celles d'une demi-douzaine de cordiers roscovites, comme "La Pauline" de Pierre Jézéquel (M 1162), et "Poupoule (M 1186) de Charles Roignant, tous deux lancés en 1906. "La Jeanne d'Arc" (M 1326) d'Henri Coëff, ainsi que lAriel" (M 1717) des Le Mat furent construit plus tard, l'un en 1909, l'autre en 1913. Ils jaugent tous peu ou prou une quinzaine de tonneaux, et sont tous d'excellents marcheurs.

La PECHE à la PALANGRE

Les palangriers travaillent de préférence en mortes-eaux, quand le courant, plus faible, ne gêne pas le halage des lignes. La pêche a lieu de nuit à la belle saison, à quelques miles dans le nord de l'île de Batz (Drezenn), au large de Brignogan, ou dans les parages de l'Aber Wrac'h (lizen Ven et Canec Hir). Avant d'appareiller, on donne un coup de senne du gros canot qui sert d'annexe, afin de capturer les gros lançons qui serviront à boëtter plus de mille hameçons, repartis toutes les deux brasses. Généralement, chacun des cinq hommes apporte son panier de ligne qui constitue un jeu de 1000 mètres.

Mouillées au coucher du soleil, les cordes seront relevées à la voiles vers deux ou trois heures du matin. Le poisson pêché est de la raie, du turbot, du congre, espèces qui gagnent à ne pas être consommées trop tôt.

Au lever du jour, quand la dernière bouée est embarquée, on peut faire voile sur la terre. Lorsque le vent manque, on sort les "stylos", dénomination humoristique des grands avirons, et on souque, deux hommes de chaque bord, pour ne pas manquer le train de 14 heures 30 qui déversera la pêche dans la nuit aux halles de Paris.

Le MYTHE

On peut être surpris qu'un simple bateau de pêche comme le Reder Mor III ait acquis une telle célébrité. Celle-ci s'explique avant tout par la personnalité de son patron Louis Guyader, qui a su créer une dynamique nouvelle dans le milieu de la pêche à Roscoff, en insufflant à de jeunes marins le goût de leur métier. Il est vrai que travailler à bord d'un des Reder était déjà gratifiant du seul point de vu financier, dans la mesure où ils sont les premiers à armer dans la saison, et surtout qu'ils font les meilleurs pêches.

Mais c'est surtout la passion du patron pour les régates qui va galvaniser les énergies en sortant les bateaux et les hommes de l'écume grise des jours de labeur. Volant de victoire en victoire, les jeunes marin vont prendre davantage conscience de leur valeur professionnelle, tout en découvrant le goût du jeu et du panache. Ce n'est pas rien dans une vie rude et teintée parfois de fatalisme.

Les trois Reder participent régulièrement aux régates locales, et sont aux premières places. Mais le coup d'éclat dont l'annonce fera l'effet d'une bombe, ce sera la victoire du grand Reder aux régates de Saint Malo le 27 août 1909, où les grandes bisquines doivent s'incliner devant le sloop roscovite.

En 1913, le 10 juillet, à l'occasion des régates internationales européenne, celui-ci gagne Le Havre avec la ferme intention d'en découdre avec les bateaux pilotes du lieu, beaucoup plus puissants.

Cette fois-ci, la coque est peinte en noir et arbore sur l'étrave l'ancre blanche du pilotage. Que ne ferait pas petit Louis pour obtenir le droit de courir ?

Alors même qu'il remontait un à un chaque concurrent, le bout-dehors se rompit, ce qui ne l'empêcha pas de terminer second derrière "La Liberté".

L'année suivante, la guerre éclatait et Louis Guyader était mobilisé. Envoyé aux Dardanelles, il en reviendra malade et mourra à St Mandrier en 1915. Son grand Reder lui aussi aura une fin tragique. Moins de 10 ans plus tard, par une nuit d'octobre, un violent coup de suroît l'emportera avec une partie de la flottille roscovite sur les roches de Primel où il se perdra...

http://tempetes.meteo.fr/spip.php?article100

https://www.histoiremaritimebretagnenord.fr/gens-de-mer/


LE CHANTIER de PAUVY au CLOUET à CARANTEC

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Jean Marie Thomas PAUVY en son chantier, une photo rare:

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Le Chantier peut aussi être un terrain de jeu: "l'étuve à ployer les bordés"

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Décédé en 1917, le chantier poursuit son activité. La succession est assurée par ses fils, Charles et Alain et son gendre, mon Grand-père paternel, Pierre François Marie SALIOU. Le chantier sera cédé en 1927.

Charles, sur le pont et Alain avec les clients:

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1923: de gauche à droite: Alain Pauvy, Jeannie Cochard, épouse de Jean Marie Thomas, Rachel, fille de Pierre François Marie Saliou et de Françoise Marie Pauvy (gendre et fille) avec dans ses bras, mon père Jean Pierre Hervé Saliou

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Le Tor e Ben (Casse-tête) construit au chantier et utilisé le 11 mai 1943 pour permettre à 12 hommes de rejoindre la Grand-Bretagne depuis Carantec:

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 4 - La fin du Branlebas- Commandant en second LE FRANC

http://ecole.nav.traditions.free.fr/officiers_lefranc_paul.htm

 5 - Jean SALIOU- L'Amérique et l'Indochine- l'escorteur côtier le Trident, raconté par René DAUX, matelot

http://www.fringant.net/pagetrident.htm

L¹AMÉRIQUE:

Notre passage à la douane fut assez rapide, malgré une fouille en règle de nos bagages. Massardo avait eu raison de sacrifier son litre de Banyuls, jamais il n¹aurait pu échapper au regard soupçonneux du douanier.

Après la douane, nous passâmes entre les mains des agents du service de l¹immigration. Là, les agents furent encore plus tatillons, on alla même jusqu'à nous demander si l¹on avait l¹intention de rester aux États-Unis.

Enfin, nous pûmes nous installer dans un car que l¹US Navy avait mis à notre disposition pour la journée. New-York nous parut être une ville sale, les rues étaient jonchées de papiers et divers détritus. Pourtant au fur et à mesure que nous approchions de Manhattan, les trottoirs et la chaussée semblèrent mieux entretenus. Le car nous arrêta devant un foyer pour marins où l¹on nous servit un petit-déjeuner fait d¹un jus d¹orange, d'oeufs au bacon, de porridge, de confitures, le tout arrosé d¹un café à l¹américaine, c¹est-à-dire très léger.

Puis le car nous promena dans les rues de New-York. Pour nous, qui n¹avions pas la télévision pour nous ouvrir au monde, tout était sujet d¹étonnement et d¹émerveillement. Même les taxis jaunes, les Yellows Cabs, nombreux et omniprésents. Et puis ces immenses automobiles de toutes les couleurs, des plus criardes aux teintes les plus discrètes, nous qui n¹avions l¹habitude de voir en France, que les sempiternelles voitures noires, avec parfois seulement, une beige ou une grise de-ci de-là.

Nous descendîmes Broadway Avenue, la plus célèbre et la plus connue pour nous Français; nous traversâmes Central Park, nous nous arrêtâmes au pied de l¹Empire States Building, alors le plus haut gratte-ciel du monde. Nous exprimâmes le désir de monter au sommet, malheureusement le temps manquait, nous étions attendus au Cercle de l¹Us Navy, pour y dîner.

Dans une salle à manger d¹un luxe inouï, nous fûmes répartis par tables de six, comme par hasard, j¹avais pour voisins, Massardo, Glomeau un Lyonnais et l¹enseigne de vaisseau Cahuzac le chef du détachement, tous trois destinés au même navire que moi, mais je ne le savais pas encore.

La seule chose que l¹on avait apprise depuis notre départ, c¹est que nous devions prendre possession de six patrouilleurs côtiers et d¹un LST (Landing ships tanks) navire de débarquement, que nous cédaient les Américains, pour nous aider dans notre combat contre le Viet-Minh. Si Cahuzac connaissait notre destination finale, nous, simples matelots, nous n¹en savions rien.

En attendant, nous dînâmes dans un cadre de rêve, même si les mets servis nous étonnèrent et nous laissèrent dubitatifs, comme ces spaghettis à la confiture.

Nous remontâmes dans notre car, cette fois-ci pour nous rendre à la Gare Centrale, où l¹on nous fit monter dans un train, d¹un luxe à faire pâlir de honte l¹Orient-Express.

Il était à peu près vingt heures lorsque le train s¹ébranla. Aussitôt, l¹employé noir affecté à notre voiture, nous demanda de nous rendre au wagon-salon, afin qu¹il puisse préparer nos couchettes. De jour, la voiture se composait de banquettes se faisant vis-à-vis, séparées dans la longueur par une allée centrale. Nous étions un par banquette ‹ ce qui, en France, aurait offert une place suffisante pour trois personnes ‹. Pour la nuit, les deux sièges en vis-à-vis étaient transformés en une couchette, au dessus d¹elle, un panneau s¹ouvrait, déployant une autre couchette. Chaque couchage faisait environ un mètre de large, possédait un éclairage individuel et était fermé par un rideau qui l¹isolait du couloir central. Les draps et les couvertures étaient changés chaque jour. Que dire des toilettes et des lavabos, en fait une véritable salle d¹eau, avec douche. Inutile de dire que voyager dans ces conditions allait au-delà de ce que l¹on pouvait rêver.

Je dormis profondément pour ma première nuit américaine. Le lendemain, après que les couchettes eurent été repliées, que l¹on eut déjeuné (à l¹américaine), nous nous installâmes confortablement dans nos banquettes, fauteuils serait plus exact. Le paysage était tout blanc, une neige épaisse recouvrait toute l¹étendue étalée à nos regards. Nous traversâmes des petites bourgades, l¹une d¹elle, Paris, nous rappela que la région avait été française, il y a bien longtemps. Puis nous roulâmes dans la région des Grands Lacs. Nous longeâmes un instant le lac Michigan. Chicago fut traversé de nuit, tout le monde dormait dans le train. Nous nous retrouvâmes au matin du deuxième jour, dans les grandes plaines du Minnesota, immenses étendues planes recouvertes de neige, à perte de vue. Nous laissâmes derrière nous, Joliet, Saint-Paul, Minneapolis.

Nous passions notre temps à admirer les paysages, à jouer aux cartes dans la voiture-salon, le bar ne servait que du coca-cola ou des milk-shaks, boissons peu prisées de nous-autres, marins.

A Minot, dans le North-Dakota, le paysage devint plus vallonné. Lorsque nous abordâmes les contreforts des Rocheuses, nous fîmes une halte dans une petite gare au nom bien de chez nous, Havre, dans le Montana, pour ajouter une motrice supplémentaire à notre convoi, afin de franchir plus aisément la montagne toute proche. Nous profitâmes de cet arrêt prolongé pour descendre sur le quai, où une folle bataille de boules de neige se déclencha. D'abord marins contre américains, puis comme il va de soi, les hommes des deux nationalités se liguèrent contre les femmes. Pensez si nous avons eu du succès, ce n¹était pas donné tous les jours, de voir des French-Navy perdus dans les Montagnes Rocheuses. Les journaux locaux durent en faire leurs grands titres le lendemain, vu la quantité de photos prises lors de notre récréation.

Le voyage continua, maintenant la beauté du paysage retint toute notre attention, plus question de jouer aux cartes, nous nous étions tous retrouvés dans la voiture panoramique, béats d¹admiration devant tant de merveilles. Les animaux sauvages ne manquaient pas au programme, les orignaux, les daims, les renards, nous pensions voir des ours, mais l¹hiver ils hibernent et notre espoir fut déçu.

Les Rocheuses franchies, nous nous réveillâmes à Spokane, nous venions de passer notre quatrième et dernière nuit dans le train. Au lieu de continuer notre chemin tout droit, nous nous dirigeâmes vers le sud, vers Portland, en Oregon. Là, nous changeâmes de train pour la dernière partie du trajet.

Nous savions maintenant que notre destination était Bremerton, le port de guerre de Seattle. Dès notre arrivée à Seattle, un car nous conduisit à l¹embarcadère des ferries où l'un de ces bateaux nous fit traverser la baie jusqu¹à la base de Bremerton. Notre merveilleux voyage avait duré quatre nuits et quatre jours.

Dès l¹arrivée, nous fûmes reçus par les officiers et les officiers-mariniers des sept navires dont nous venions prendre possession. Ils nous apprirent que notre groupe était le dernier contingent à venir compléter les équipages, en place depuis décembre et même novembre, pour certains d¹entre-eux.

On nous distribua nos nouvelles affectations, Cahuzac qui serait notre officier en second, Massardo, Glomeau et moi, embarquâmes sur le Trident, un patrouilleur côtier de la classe de la Dague. Les autres furent répartis entre les cinq autres patrouilleurs et le Vulcain un LST transformé en navire-atelier.

Sur ce type de bâtiment, l¹équipage au complet comptait une cinquantaine d¹hommes, commandant, officiers, officiers-mariniers et marins compris. Seul le ³Pacha³ (commandant) avait une cabine personnelle, l¹officier en second et l¹officier en troisième partageaient une même cabine, ensuite les officiers-mariniers étaient réunis dans un poste à part, l¹équipage, lui, se répartissait par tiers, dans trois postes d¹équipage les postes I et II situés à l¹avant, le poste III se positionnant sous le poste II, à fond de cale. Chacun d¹entre nous avait une couchette au lieu du hamac en vigueur dans les marines française et anglaise.

Nous prenions nos repas, dans une cafétéria contiguë à la cuisine, à l¹arrière du navire. L¹équipage et les officiers-mariniers partageaient ce même local, seulement séparés par un rideau ; le ²Pacha³ et les deux officiers, eux, mangeaient au carré des officiers situé sur le pont à l¹arrière de la passerelle.

Les sept bâtiments étaient en cours de réhabilitation. C¹était des bateaux qui avaient été mis en réserve et partiellement désarmés. Il fallait donc remettre les machines, les instruments de navigation et les armements en état, après de longues années passées sous cocon.

De nombreux ouvriers américains venaient chaque jours travailler à bord. Des liens d¹amitié s¹étaient noués dès le début, aussi, beaucoup de copains présents depuis la fin de l¹année avaient été invités à fêter Noël dans des familles américaines .

Le soir, les matelots de l¹US Navy se pressaient à bord. Par une autorisation spéciale, nous avions obtenu la permission d¹embarquer de la bière sur nos bateaux devenus français. Il était beaucoup plus facile pour eux de venir boire à bord que d¹aller dans les bars de la ville. Chaque matin, un camion venait livrer des dizaines de caisses de bière en boîte qui étaient consommées le soir.

Les marins américains nous enviaient, car sur leurs navires, toute vente d¹alcool était interdite, et la bière pourtant légère, entrait dans la catégorie prohibée. S¹ils avaient su, qu¹en outre, nous embarquions du vin pour notre ration quotidienne, réglementaire dans notre marine, ils auraient été stupéfaits.

Ce vin que l¹on nous servait aux repas n¹était pourtant pas très bon. C¹était une affreuse piquette, produit de la Californie, appelée pompeusement Burgundy, qui nous était livrée en gallons, l¹ équivalent de trois litres quatre vingts.

Le soir, c¹était aussi un marchand d¹ice-cream qui venait nous vendre ses produits, d¹excellentes crèmes glacées conditionnées dans des grandes boîtes de carton paraffiné.

Je fis peu de sorties à Bremerton, la première s¹étant soldée par une vexation énorme. J¹étais, avec Massardo, Glomeau qui étaient devenus mes copains, et Gaillard un quartier-maître électricien, entré dans un bar à bière. Nous commandâmes une pinte de bière, le barman me toisant du regard me demanda ma carte d¹identité. Quelle ne fut pas ma honte et ma colère lorsqu¹il refusa de me servir, au prétexte que je n¹avais pas vingt et un ans, l¹âge légal pour boire de l¹alcool aux États-Unis. Gaillard me fit signe de me calmer et me tendit son verre, mais alors le barman furieux, m¹ordonna de sortir, ce que je fis accompagné par mes copains.

Toutes les semaines, il y avait des combats de catch. C¹était un spectacle surprenant et une foule nombreuse y assistait. Par deux fois, je me rendis avec les copains au ³Bremerton Civic Center² pour encourager les deux Français, Pierre Label et Maurice La Chapelle, chouchous des femmes et grands redresseurs de torts, face à l¹affreux Jojo qu¹était Masked Marvel avec sa prise diabolique des reins cassés et le non moins méchant Herb Parks.

Une autre fois, toujours en compagnie des mêmes copains, nous prîmes le ferry-boat pour nous rendre à Seattle. Après nous être promenés un moment, nous avisâmes une boîte de nuit du genre Lido de Paris, le Chineese Garden. Encore une fois l¹entrée m¹était interdite, je suppliai les copains de ne pas entrer, ne voulant pas rester seul dans cette grande ville inconnue. Ils me dirent de ne pas m¹en faire, je n¹avais qu¹à me baisser en passant devant le guichet d¹entrée, afin de passer inaperçu. Je m¹exécutai, tremblant à la pensée de ce qui m¹arriverait si je venais à être découvert. Finalement tout se déroula à merveille, j¹entrai sans me faire voir. Une fois à l¹intérieur, je ne risquais plus rien, la sélection se faisant à l¹entrée.

Une ouvreuse, chinoise, en tutu, nous mena à une table libre, puis elle nous fit apporter d¹énormes pintes de bière, apparemment seule boisson servie dans ce lieu. Sur scène un spectacle d¹acrobates chinois fit bientôt place à des danseuses nues.

La table proche de la nôtre était occupée par des militaires. Nous n¹y prîmes pas garde sur l¹instant, ce sont eux qui, nous voyant, vinrent nous congratuler, heureux de pouvoir parler avec des Français. Ils nous apprirent qu¹ils étaient Québécois, soldats au 22ème Royal Régiment et qu¹ils étaient en instance de départ pour la guerre de Corée. Heureux nous aussi, de retrouver des presque compatriotes, nous rapprochâmes nos deux tables et nous bûmes forces pintes de bière, d¹abord à la santé du Québec, puis à celle de la France, à la Corée, à l¹Indochine et finalement à la nôtre, ce qui fit un grand nombre de pintes éclusées.

La soirée s¹avançait, lorsqu¹une jeune et superbe Chinoise vint du devant de la scène, vers nous. S¹adressant à moi en anglais et me prenant par la main, elle me fit comprendre qu¹elle voulait que je la suive. Intrigué, je partis à ses côtés, elle n¹arrêtait pas de parler, en pure perte, je ne comprenais pas un mot. Elle m¹emmena dans un bureau marqué ³Private³, elle me présenta à un Chinois d¹une cinquantaine d¹années, je compris qu¹il s¹agissait de son père; puis elle m¹entraîna, toujours par la main, derrière les coulisses où elle me présenta à toute la troupe de danseuses qui me firent la fête, m¹embrassant, me serrant dans leurs bras, nus, comme le resteŠ. Cela dura de longs moments, à la fin, craignant que les copains ne repartent sans moi, je le lui fis comprendre et elle me ramena à ma table. Les copains bien sûr, m¹interrogèrent sur cette escapade, avec un brin d¹envie dans leurs regards.

L¹un des Canadiens eut le temps de me donner l¹adresse d¹une de ses cousines, Lyse Poisson, habitant à Asbestos au Québec, me disant qu¹elle serait heureuse de pouvoir correspondre avec un marin Français.

Le deux mars, il y eut une grande cérémonie pour la remise officielle des sept bâtiments à la France. Il y avait là, tout le gotha américain et français avec leurs familles et invités. Nous étions tous sur notre trente et un, ayant à coeur de montrer une belle image de la Marine française.

Après les discours d¹un représentant du Gouvernement américain et de l¹ambassadeur de France, les bateaux furent officiellement baptisés. Le Vulcain et le Trident déjà nommés, les autres patrouilleurs prirent les noms de Glaive, Flamberge, Mousquet, Inconstant et Ardent.

Beaucoup d¹ouvriers et de techniciens américains participaient aux côtés des hommes d¹équipage, à la remise en état des sept bâtiments.

'Une scène cocasse se déroula un jour, dans la salle des machines. Jean Saliou, le maître mécanicien, s¹expliquant avec un technicien américain sur un problème de réglage, lui dit en substance

‹ Dze circulationne is stoppée net, bicause dze valve is not opénède"

L¹Américain réfléchit quelques secondes, cherchant à comprendre, puis soudain, lui donnant une grande tape sur l¹épaule, partit d¹un grand rire puis s¹écria :

‹ O K ! Johnny !"'

La remise en état des bâtiments étant terminée, nous procédâmes à plusieurs essais en mer. Une chose nouvelle pour moi, mon poste de quart n¹était plus la veille sur la passerelle, mais dans la chambre de barre, au chadburn. Cet appareil servant à transmettre à la salle des machines, les ordres que l¹officier de quart nous communiquait, par un tube acoustique reliant la passerelle à la chambre de barre. Je faisais équipe avec André, un quartier-maître de manoeuvre , " bosco" en langage marin.

Pendant nos quatre heures de quart, nous nous relayions toutes les heures, une heure de barre, une heure au chadburn, cette dernière étant la moins contraignante. Je dû apprendre à tenir la barre, surtout à garder le cap. Ce qui me vint très vite, car, sans vouloir me gonfler les chevilles, les "Pachas" successifs que j¹eus par la suite me donnèrent toute leur confiance, de préférence aux spécialistes, pour gouverner le bateau, dans les moments les plus délicats.

Pendant l¹une de nos sorties, je fus appelé à procéder à des tirs de grenades anti-sous-marines, afin de tester le bon fonctionnement des lanceurs, mais aussi, pour me familiariser avec les mises à feu, dont le fonctionnement, s¹il est toujours basé sur le même principe, était différent des mises à feu anglaises, en service sur les deux frégates à bord desquelles, j¹avais fait mes premières armes.

Dans les minutes qui suivirent, le canot fut mis à la mer et deux copains, munis de gaffes, allèrent sur les lieux, repêcher d¹énormes congres tués par les explosions. Je me souviens que l¹un d¹eux faisait plus de trois mètres de long.

L¹une de ces sorties en mer faillit mettre en défaut, ma résistance au mal de mer. La veille au soir, nous avions eu des choux-fleurs, au dîner. Puis, Glomeau, Le Gloannec et moi, nous nous étions retirés dans un des postes d¹équipage, chacun avec sa caisse de vingt quatre boîtes de bière. Toute la soirée nous avions bu nos bières jusqu¹à la dernière boîte.

J¹ai déjà dit que cette bière était faiblement alcoolisée, aussi, habitués que nous étions, à boire des boissons plus corsées, cela ne nous incommoda pas le moins du monde, si ce n¹est l¹affreux mal de crâne que nous ressentîmes le lendemain, jour d¹appareillage.

Par un fait exprès, la mer était démontée. Toute la journée nous fûmes ballottés encore plus durement que lors de notre sortie sur la Dague. La plupart des membres de l¹équipage eurent le mal de mer. Le lieutenant de vaisseau Guyon, le ³Pacha³ se signa, montrant par là, qu¹il n¹avait pas dû être souvent confronté à une tempête. Lioure un matelot mécanicien, originaire de Beaucaire, faillit être emporté par une lame qui balaya le pont. De mon côté, je tenais la barre avec difficulté, j¹avais en même temps, des relents de choux-fleurs et de bière, et toujours cet affreux mal de tête. Enfin je tins bon, et le soir, en rentrant au port, j¹eus la fierté d¹avoir, malgré mon handicap, résisté une fois de plus à ce maudit mal de mer.

Le 10 avril 1951, les deux premiers patrouilleurs le Glaive et le Trident appareillèrent pour rejoindre leur destination finale, l¹Indochine. Les autres bâtiments devant suivre deux par deux, à une semaine d¹intervalle.

Nous franchîmes l¹entrée de la baie, passant sous l¹impressionnant et célèbre pont Golden Gate qui, à l¹époque, n¹avait que treize ans d¹existence. Puis par bâbord, nous doublâmes la non moins célèbre prison d' Alcatraz pas encore désaffectée, puis nous nous dirigeâmes sur Treasure Island, cette île située au centre de la baie, à mi-chemin de San Francisco et Oakland, lieu de notre accostage.

Un pont immense traversait la baie, reliant San Francisco à Oakland, le Oakland Bay Bridge, long de treize kilomètres, et qui prenait appui en son presque milieu, sur Treasure Island.

Les hommes n¹étant pas de service furent autorisés à aller à terre. Étant moi-même de quart, je me promis bien d¹aller découvrir San Francisco, le lendemain.

J¹étais justement de quart à la coupée, lorsque vers minuit, la Military Police, nous ramena plusieurs copains, dont trois du Trident , complètement ivres.

Le lendemain, n¹étant plus de service, je sortis à mon tour. J¹étais accompagné de Massardo et Gaillard qui, en vieil habitué ‹la veille, il était déjà allé en ville ‹, nous guida pour prendre le métro, à l¹arrêt de Treasure Island. Nous pûmes constater que le ³Bay Bridge² était incroyablement immense avec ses deux niveaux, l¹un pour le métro, l¹autre avec ses six couloirs, réservé au trafic routier. Nous visitâmes San Francisco de fond en comble; nous prîmes le tramway si typique de la ville, pour nous rendre par California Street, au Chinatown. Malgré Gaillard plus porté sur la boisson, nous restâmes sobres. De toute façon, j¹étais impitoyablement refoulé dès que je faisais mine d¹entrer dans un bar autre qu¹un Milk-bar.

Une excursion fut organisée, à laquelle je pus me joindre. Un car vint nous prendre à la base, puis par le ³Bay Bridge², nous gagnâmes Oakland, que nous traversâmes sans nous arrêter. Nous suivîmes la route vers le sud, jusqu¹à Monterrey, ville où fut tourné deux ou trois ans plus tard, le film La Fureur de vivre, avec James Dean. Nous pique-niquâmes sur la plage, sous les regards intéressés d¹une brochette de jeunes étudiantes avec lesquelles nous tentâmes une approche, mais il y avait la barrière de la langue et nous en restâmes là.

Au retour, nous fîmes une halte à Santa-Cruz, où nous créâmes la sensation, à la fête foraine près de la plage, que nous investîmes d'une manière toute pacifique.

A notre retour à bord, nous avions vu l¹Amérique et tout ce qu¹il pouvait y avoir de différent avec notre pays, comme ses énormes voitures, ses gigantesques et innombrables enseignes lumineuses, multicolores et agressives, ses multiples drive¹in, cinémas en plein air, tellement nouveaux pour nous.

Le 17 avril, toujours de conserve avec le Glaive, nous appareillâmes par un temps magnifique. Dès que nous fûmes sortis de la baie après être passés pour la seconde fois sous l¹impressionnant ³Golden Gate³, nous mîmes le cap au deux cent soixante dix, cap que nous allions maintenir pendant toute la traversée du Pacifique.

La TRAVERSEE du PACIFIQUE

Le 24 avril, nous abordâmes les îles Hawaï, deuxième escale de notre long périple. Un pilote monta à bord afin de nous conduire à notre lieu d¹amarrage, dans le port de Pearl-Harbor. Dans la rade, plusieurs vestiges de l¹attaque japonaise du 7 décembre 1941, étaient encore très visibles.

Sur le quai, une réception à la polynésienne nous attendait. Tandis qu¹un orchestre, sur des guitares hawaiiennes, jouait des airs folkloriques, trois danseuses en paréo, parées de colliers de fleurs, entamèrent un tamouré qui enflamma nos coeurs, sevrés par huit jours de mer.

A la fin, nous eûmes tous droit à notre collier de fleurs, puis, il eut une grande fraternisation entre marins et curieux, venus nombreux assister à l¹arrivée des French-Navy, dont les visites, en ce lieu, devaient être aussi rares qu¹un cheveu sur la tête d¹un chauve.

Les sorties dans Honolulu, distante d¹une quinzaine de kilomètres, se succédèrent à un rythme soutenu. Les habitants, surtout les habitantes, nous réservèrent un accueil très chaleureux ; chose curieuse, ou était-ce l¹effet du climat, mais même les militaires et les marins américains, pourtant omniprésents dans la ville, ne nous cherchèrent aucunement querelle, au contraire, ils se bousculèrent pour nous offrir des tournées de bière à qui mieux mieux.

Je fis la connaissance d¹une ravissante beauté locale qui voulait absolument que je vienne la retrouver, lorsque mon temps serait fini dans la marine. En gage de son amour, elle me donna une bague, sans doute sans grande valeur, que je perdis au cours de mes pérégrinations.

De son côté, le second-maître canonnier Morvan, faisant office de capitaine d¹armes à bord, avait fait la connaissance d¹une Française mariée à un Américain, et qui occupait la fonction de professeur de Français dans un établissement de la ville. Cette Française et son mari, avaient invité Morvan à passer la journée du dimanche en leur compagnie, elle souhaitait également la présence d¹autres marins. Morvan nous fit part, à Moreau le matelot armurier et à moi-même, de cette invitation et nous demanda de l¹accompagner.

La Française et son mari vinrent en voiture, nous chercher à la base puis il nous emmenèrent faire le tour de l¹île d¹Oahu. Nous pûmes admirer ses sites splendides, ses volcans, heureusement au repos, ses champs de cannes à sucre, ses plantations d¹ananas. Chaque tour de roues nous faisait découvrir des merveilles aussitôt surpassées par d¹autres plus belles encore.

Le soir, après s¹être détendus un moment sur la somptueuse plage de Waikiki, nous terminâmes notre inoubliable journée dans un restaurant chinois, à Honolulu.

Nous restâmes dix jours aux îles Hawaï. Malheureusement, même les meilleures choses ont une fin. Nous appareillâmes le 6 mai, toujours cap au deux cent soixante dix.

Dans nos soutes, nous emportâmes des dizaines de caisses d¹ananas, il y en avait même d¹arrimées sur le pont. Pendant les semaines qui suivirent, nous fîmes tous, une cure de ces délicieux fruits parfumés.

Nous naviguions maintenant, dans le Pacifique tropical. La mer ne dépassait pas force deux, tout allait pour le mieux.

Nous assistions depuis quelques temps à des spectacles surprenants, comme le vol froufroutant des poissons volants, ou bien, la nuit, les myriades de minuscules poissons phosphorescents, nageant en surface et donnant l¹impression de naviguer sur une mer lumineuse.

Chaque matin, nous rejetions à la mer quatre ou cinq cadavres d¹exocets qui, ayant survolé le Trident, s¹étaient échoués sur le pont pendant la nuit.

Le jeudi 10 mai à douze heures, le ³Pacha³ nous fit une déclaration qui nous étonna sur le coup, puis nous amusa beaucoup ensuite, nous venions de franchir la ligne de ³changement de date³ . Cela, du fait que nous allions d¹est en ouest, nous faisait sauter 24 heures ; du jeudi midi nous nous retrouvâmes au vendredi midi. Nous avions ainsi, vieilli d¹une journée sans même l¹avoir vécue.

Après une semaine de navigation, nous abordâmes le 12 mai, l¹archipel des Marshall. Nous mouillâmes dans le lagon de l¹atoll de Kwajalein, l¹atoll principal de cet immense archipel, qui comprenait entre autres, les atolls de Bikini et d¹Eniwetok, lieux d¹expérimentation des bombes atomiques et thermonucléaires américaines.

Nous restâmes trois jours, que nous employâmes à nettoyer le bateau et à procéder aux petites réparations et réglages toujours nécessaires après plusieurs jours de navigation. C¹est au cours du lessivage de la coque, qu¹un camarade manoeuvrier, Grellier, tomba malencontreusement dans l¹eau du lagon, il fut aussitôt entouré par une dizaine de jean-louis, nom que nous autres marins, donnions aux requins. Nous le hissâmes à bord alors que déjà certains d¹entre eux s¹approchaient dangereusement. Grellier en fut quitte pour une belle trouille .

L¹atoll étant une zone militaire plus ou moins secrète, nous ne fûmes pas autorisés à descendre à terre, pendant notre séjour; seul, le commandant put rendre une visite de courtoisie, au commandant américain de la base.

Le 15 mai, nous reprîmes notre route, toujours cap au deux cent soixante dix. Au sud de l¹archipel des Carolines, nous doublâmes d¹innombrables petites îles à faire rêver. La plupart étaient inhabitées, car trop minuscules. Parfois seuls quelques palmiers entourés d¹un anneau de sable fin émergeaient de l¹océan.

Je regrette de ne pas être poète, pour décrire les couchers de soleil, superbes sur la mer, sublimes lorsqu¹ils survenaient derrière un écran d¹îlots aux teintes vert et or. Et la nuit, toujours cette eau phosphorescente qui nous donnait l¹impression de surfer sur un tapis de perles.

Le 19 mai, nous franchîmes l¹équateur. Ce fut l¹occasion de grandes festivités à bord. Les anciens ayant déjà franchi la ligne, avaient préparé de longue date, les épreuves du baptême des néophytes. Le baptême présidé par Neptune-Hascouët Dieu des Mers et des Océans, assisté des sauvages Morvan et Bonnet, du facteur Hall, du gendarme Claude, de l¹ Astronome E. V. Nourry, du cireur, du barbier et j¹en passe.

Nous, néophytes, fûmes d¹abord plongés dans une baille remplie d¹eau, la figure passée au cirage puis, aspergés de farine. Tout cela dans une ambiance de kermesse. Même Colgate, le chien que nous avions récupéré ‹ peut-être d¹une façon pas très catholique ‹ à Bremerton, était tout joyeux, mordillant les chevilles des deux sauvages (en tutu de filasse) ornées de bracelets en os de lapin.

Nous eûmes droit à un repas de gala, le vin coula à flots. Ce jour-là, nous avions totale liberté, la discipline, pourtant très coulante à l¹ordinaire, fut jetée aux orties. Par exemple, mon état ne m¹autorisant pas à assurer mon quart, le ³Pacha³ me fit remplacer, bien qu¹habillé de ma seule nudité, j¹insistasse pâteusement pour vouloir tenir la barre.

Claude, un vieux quartier-maître de première classe canonnier, père de famille aux cheveux blancs, en serait à son troisième séjour d¹Indochine. Il avait été prisonnier des japonais de 1940 à 1945 .

Ce soir-là, il était un peu gris, il avait joué le rôle du pandore, lors du baptême de la ligne, ce qui avait dû lui donner soif. Il était de quart à la passerelle, scrutant l¹horizon à la jumelle, lorsque soudain, il annonça

‹ Une multitude de feux, droit devant !

L¹officier de quart se précipita sur ses jumelles qu¹il dirigea vers l¹avant. Ne voyant rien, il demanda au radariste s¹il détectait des échos par l¹avant; la réponse fut négative. Cahuzac questionna de nouveau Claude. Claude confirma

‹ Une multitude de feux droit devant !

L¹officier de quart se tourna vers lui, et s¹aperçut que Claude, titubant dirigeait ses jumelles sur le ciel, particulièrement étoilé cette nuit-là.

Claude était un marrant, il racontait un tas d¹anecdotes plus ou moins cocasses, qu¹il avait relevées pendant ses dix ans de présence en Indochine. Passons sur les horreurs que commirent les Japonais, pendant l¹occupation.

Il y avait une histoire, qu¹il racontait pour vraie: celle d¹un lieutenant de vaisseau, commandant une canonnière sur le Mékong. Un jour il demanda à son boy

‹ Kâ! va me chercher un bouquin

‹ De quel auteur ? capitaine ?

‹ Oh! Qu¹importe la hauteur, pourvu qu¹il rentre dans ma cabine

Claude en connaissait plein comme ça.

Le lendemain soir, après nous être concertés par phonie avec le Glaive, nous stoppâmes les machines au large d¹une des nombreuses petites îles constellant cette partie de l¹océan. Dans le youyou, mis à la mer, prirent place l¹enseigne de vaisseau de 2ème classe Nourry, le quartier-maître commis Le Bloas et le quartier-maître mécanicien Dubois qui prit les commandes de la moto-godille. Tous trois se dirigèrent vers la plage dorée et mirent pied à terre. Ils revinrent un peu plus tard, avec un chargement de papayes et de bananes vertes, que leur avaient vendues le petit groupe d¹indigènes vivant sur cet îlot perdu. En prime ils ramenaient à bord, un superbe cacatoès, cadeau de ces sympathiques mélanésiens.

Le 21 mai, nous touchâmes au petit port de Hollandia en Nouvelle-Guinée hollandaise. Le paysage était encore différent, les habitants surtout.

Peu de temps auparavant, ces peuplades côtières étaient encore sauvages. Elles vivaient dans des paillottes sur pilotis, se déplaçaient sur des pirogues à balancier. En 1997, cela semble commun, mais en 1951, tout était pour nous, sujet d¹étonnement. Les indigènes pêchaient ou plutôt, chassaient le poisson à l¹aide d¹un arc et de flèches et vivaient à moitié nus.

En mer, la brise du large nous apportait une certaine fraîcheur, mais là, l¹atmosphère surchauffée et humide de la saison des pluies, devenait difficile à supporter. Les pluies aussi violentes que soudaines alternaient avec un soleil de plomb.

Nous avions constaté par exemple, que les averses se répétaient toujours aux mêmes heures, il en était ainsi de celle de seize heures trente. Alors que l¹air devenait irrespirable, de gros nuages sombres et menaçants venant du sud, éclataient soudain après quelques coups de tonnerre, déversant leurs trombes d¹eau sur le pont brûlant du bateau, nous apportant enfin un peu de fraîcheur bienvenue.

Au cours de notre séjour de quatre jours, nous fûmes invités par un régiment de parachutistes hollandais qui cantonnait à quelques kilomètres de Hollandia.

Nous leur apportions une bouffée de civilisation, eux qui ne voyaient que rarement des blancs, dans cette île en grande partie inexplorée.

La soirée fut des plus agréables, et, bien que nous ne parlions pas la même langue, avec un peu de français et quelques mots d¹anglais, nous arrivâmes à nous comprendre.

Ils nous racontèrent, que peu de temps auparavant, ils avaient voulu explorer la forêt vierge. Ils s¹étaient enfoncés à une centaine de kilomètres à l¹intérieur des terres, mais ils avaient dû rebrousser chemin, la forêt étant trop dense, de plus, ils avaient subi les attaques d¹une tribu de coupeurs de têtes. Ils nous donnèrent des trophées qu¹ils avaient rapportés de leur expédition, des lances, des arcs et des flèches empoisonnées. Je reçus pour ma part, deux superbes javelots authentiques, que par l¹inconscience de ma jeunesse, j¹eus la sottise de casser en voulant jouer au sauvage, à bord du Trident.

Le lendemain, nous rendîmes la politesse aux paras hollandais, qui vinrent, pour partie sur le Glaive et pour partie sur le Trident.

Nous appareillâmes de Hollandia le soir du quatrième jour, le Glaive devant, le Trident derrière. Nous mîmes le cap vers le nord ‹ c¹en était fini de la route au deux cent soixante dix, que nous suivions depuis San Francisco ‹. Nous naviguions maintenant dans la mer des Célèbes.

Le surlendemain, je venais d¹entamer mon quart depuis une heure, lorsque nous approchâmes d¹une île dont le sommet rougeoyant nous intriguait depuis quelques temps. L¹île s¹avéra être un volcan en éruption.

Le spectacle était fascinant, avec ces gerbes de laves incandescentes qui jaillissaient du sommet dans la nuit, jetant une lueur d¹enfer sur les pentes encore sombres de la montagne et sur la mer d¹un noir d¹encre. Notre route était telle, que nous allions doubler ce volcan par tribord, à deux ou trois encablures au maximum.

Bien qu¹il ne fût que cinq heures du matin, le ³Pacha³ décida de faire réveiller l¹équipage, afin qu¹il ne manquât pas ce spectacle, qu¹aucun de nous n¹aurait plus sans doute l¹occasion d¹admirer.

Après quelques jours de mer, le 28 mai, nous touchâmes Sandakan, petit port grouillant d¹activité, situé dans la province de Sabah, au nord-est de l¹île de Bornéo, alors colonie britannique.

Le port de Sandakan dégageait toutes les senteurs de l¹Asie . Les marchandises, emballées dans des toiles de jute, répandaient un mélange subtil des divers parfums de vanille, de cannelle, de poivre, de café, dans un va-et-vient permanent de coolies affairés.

La petite ville, en elle-même, n¹offrait pas une grande originalité; les rues étaient bordées de maisons basses, de construction légère, abritant de nombreux commerces tenus par des chinois.

Non loin de notre amarrage, un sous-marin anglais le Sea Turtle, faisait lui aussi escale. Une bagarre éclata le premier soir, entre les Anglais et les copains des deux patrouilleurs qui étaient de sortie. La rivalité, pour ne pas dire la haine, était notoire entre les deux marines, surtout depuis l¹affaire de Mers-el-Kébir.

Les jours suivants, le commandant du sous-marin préféra consigner son équipage à bord, jusqu¹à notre départ.

Notre ³Pacha³ s¹arrangea pour nous organiser une excusions dans l¹île. Nous visitâmes ainsi, une plantation d¹hévéas, et une usine de transformation du latex en caoutchouc, choses que nous n¹aurions plus jamais l¹occasion de voir par la suite.

Le 1er juin, nous mîmes le cap sur le terme de notre voyage, Saïgon. Nous essuyâmes un coup de tabac comme il y en a beaucoup en cette saison des pluies. Alors que nous embarquions des paquets de mer sur bâbord, quelqu¹un laissa s¹échapper le cacatoès. Ce dernier, balayé par une lame déferlant de bâbord avant, fut emporté sans que l¹on puisse lui venir en aide.

Nous fûmes attristés de perdre cette nouvelle mascotte, heureusement il nous restait ce cher Colgate, le corniaud américain, qui lui, avait le pied marin et savait s¹abriter les jours de gros temps.

La terre d¹Indochine fut bientôt en vue. Nous doublâmes le Cap Saint-Jacques ‹ la station balnéaire des colons, avant la guerre ‹ sur tribord, puis nous remontâmes la Rivière de Saïgon, bordée de palétuviers. Arrivant dans un pays en guerre, le ³Pacha³ nous fit prudemment appeler au poste de combat.

J¹avais mon poste de combat comme pointeur-tireur, au canon de 40 m/m. Je m¹installai à mon poste, casqué, paré à toutes éventualités.

Par bâbord, nous dépassâmes le poste de Nha-Bé, espèce de petit fortin formé d¹une tour entourée d¹une palissade en bambous. Puis, nous croisâmes le patrouilleur Huê qui descendait la rivière, partant sans doute, en mission. Nous nous saluâmes, comme il est de coutume dans la marine, ce que faisant, nous constatâmes qu¹à bord du Huê, les marins semblaient décontractés et n¹avaient pas été appelés au poste de combat. Nous en fîmes la remarque à nos officiers, qui admirent que la zone devait être plus pacifiée qu¹ils ne le pensaient, et nous permirent de relâcher notre attention.

Au détour d¹un méandre, nous longeâmes le petit port de commerce de Saïgon, puis, enfin, nous arrivâmes à notre poste d¹amarrage, à l¹entrée du port de guerre. Nous accostâmes les premiers, le Glaive venant s¹amarrer bord contre bord, par bâbord.

L'INDOCHINE

A dix-sept heures trente, l¹heure des permissions, Le Bloas qui entamait son deuxième séjour en Indochine, nous prit, Moreau et moi, sous sa houlette pour nous faire découvrir les charmes de Saïgon.

Nous étions tout de blanc vêtus. Notre uniforme se composait d¹une chemisette coloniale, d¹un pantalon acheté dans les magasins de l¹US Navy, autrement plus seyant que les pantalons français, de chaussures noires, basses, de belle qualité, également achetées aux USA, et notre bachis était recouvert d¹une coiffe blanche. Nous étions beaux.

Notre première visite fut pour le Corsica, un bar proche de la rue Catinat ‹ la rue de la Paix saïgonaise ‹. Les retrouvailles entre Le Bloas et la patronne furent joyeuses et bruyantes. Apparemment, Le Bloas avait laissé un très bon souvenir, ce qui nous valut de boire un apéritif (un Martini, pour moi) aux frais de la maison.

Puis Le Bloas nous entraîna dans un restaurant annamite, où l¹on servit, pour lui et Moreau une soupe chinoise, et pour moi, trois demi-langoustes géantes, grillées au feu de bois.

Comme Moreau et moi, nous nous étonnions de voir la devanture ouverte sur l¹extérieur, grillagée, il nous répondit que c¹était pour prévenir les attentats à la grenade.

Nous nous insurgeâmes ensuite, contre la négligence du restaurateur, consistant à laisser tous ces petits lézards courir sur les murs. Le Bloas se mit à rire, disant que ce n¹était que des margouillats inoffensifs, bien utiles pour éliminer les moustiques, et qu¹on en verrait partout.

Décidément l¹Orient réservait bien des surprises. A première vue, pourtant, Saïgon, si ce n¹était les vélos-pousses et les motos-pousses, pouvait ressembler à n¹importe quelle ville de province du sud de la France, avec ses larges boulevards et ses avenues bordés d¹arbres.

Nous finîmes la soirée, au Parc à Autruches, immense bordel où une centaine de filles officiaient sous la surveillance attentive de mères maquerelles, dans des cagnas de cinq ou six alvéoles, disposées tout autour d¹une grande cour intérieure.

Lorsque vers minuit, nous quittâmes les lieux grouillant de marins, de soldats, de légionnaires de tirailleurs sénégalais et de tabors marocains, nous dûmes nous soumettre à des soins préventifs effectués par des infirmiers, sous le contrôle d¹un médecin-major. Nous rentrâmes à bord, affalés dans des motos-pousses conduits avec virtuosité par des annamites hilares.

Les jours qui suivirent, furent consacrés à remettre le bateau en état. Tout d¹abord, nous montâmes la tente de pont, immense toile tendue sur des filins d¹acier, couvrant la totalité du pont, de la proue à la poupe .

Dès notre arrivée, nos heures de travail furent soumises à un nouveau régime. Celui-ci n¹était pas pour nous déplaire, car s¹il n¹y avait rien de changé pour le matin, l¹après-midi, nous ne reprenions le travail qu¹à quinze heures trente jusqu¹à seize heures trente, après une sieste obligatoire de trois heures.

Nous remîmes aux services d¹approvisionnement, tous les vêtements chauds, tels les blousons fourrés fournis généreusement par l¹US Navy, qui ici, ne nous seraient plus d¹aucune utilité. Nous échangeâmes les vieux fusils américains Springfield, contre des armes françaises. Nous fîmes les pleins de ravitaillement et de munitions.

Le ³Pacha³ passait son temps à l¹État-Major, où on lui expliqua le but de nos missions futures. En prévision de celles-ci, nous embarquâmes Barbier, un infirmier.

La majorité de l¹équipage, gradés et marins, avait adopté la socque annamite à semelle de bois pour se déplacer sur le pont surchauffé. J¹avais, quant à moi, préféré acquérir des sandales à semelles de crêpe. A l¹usage, celles-ci ne me donnèrent pas satisfaction, le crêpe fondait au contact de la tôle brûlante.

Comme sur tous les bateaux en Indochine, le règlement autorisait à embarquer des indigènes pour occuper la fonction de boy. Nous en embauchâmes trois, un pour les officiers, un pour les officiers-mariniers et un pour l¹équipage. Ils étaient assimilés à l¹équipage, et étaient rémunérés par une retenue sur notre solde. Par exemple, notre boy, que par facilité nous appelions Jean ‹ son véritable nom était trop long et imprononçable ‹ pour un travail somme toute très peu contraignant : faire la vaisselle ‹ depuis l¹Amérique, nous avions de la vraie vaisselle ‹, porter et reprendre notre linge à la laverie chinoise, plus quelques menus travaux par-ci par-là, gagnait par mois onze cents piastres ‹ trente par homme d¹équipage ‹, ce qui lui assurait un salaire très confortable. Aussi, ces places de boy, à bord de nos navires, étaient-elles très recherchées.

Vers le vingt-cinq juin, nous appareillâmes pour notre première mission. Nous descendîmes la Rivière de Saïgon jusqu¹au Cap Saint-Jacques, cette fois-ci en vaquant à nos occupations mais avec toutefois, les armes prêtes à tirer en cas d¹attaque surprise. Nous doublâmes le Cap par bâbord, puis nous fîmes route au nord.

Notre secteur de patrouille se situait le long des côtes d¹Annam, dans la région comprise entre Nhatrang et Huê. Notre rôle : empêcher le ravitaillement des zones contrôlées par le Viet-Minh, y compris l¹exercice de la pêche.

Nous faisions d¹incessant va-et-vient le long de la côte, traquant les sampans et les jonques, les fouillant, interrogeant les occupants sur leur provenance et leur destination. Morvan, le ³bidelle³ qui avait déjà fait un premier séjour, possédait quelques mots d¹annamite. Il les interpellait d¹une voix forte.

‹ Di di maulen !

Une rafale de mitrailleuse à l¹arrière de l¹embarcation, les faisait rappliquer dare-dare.

Ceux qui nous présentaient une autorisation des autorités navales françaises, pouvaient repartir, se confondant en "laïe daïe " obséquieux. Pour les autres, nous regroupions les hommes sur un seul sampan ou dans ces drôles de petits paniers ronds en tiges de bambou tressées, les laissant regagner la terre, et nous coulions impitoyablement les autres sampans.

Nous avions bien remarqué que Guyon, notre ³Pacha³, répugnait à ce genre de procédé. Ce n¹était pas un guerrier et l¹on sentait qu¹il ne tarderait pas à demander sa mutation.

De temps en temps, nous faisions une courte escale technique, à Nhatrang ou à Tourane . Pour nous détendre de notre long séjour à la mer, le ³Pacha³ nous emmenait parfois, mouiller à quelques brasses de la petite île déserte de Hon-Mê. Là, nous passions une heure ou deux sur la plage de sable fin à jouer les estivants, oubliant notre fatigue et les dures réalités de notre quotidien.

Après cinquante-cinq jours de mission, nous retournions à Saïgon pour y retaper le bateau, soumis à rude épreuve, refaire les pleins de munitions et de ravitaillement et aussi, pour y prendre une détente bien méritée.

Lors d¹une des missions qui suivirent, nous abordâmes, un jour, une grande jonque chinoise remontant du sud. Elle était chargée à couler bas de pneus d¹auto usagés. Son équipage était composé d¹une dizaine d¹hommes dont l¹accoutrement faisait immanquablement penser à Sinbad le marin. Nous fouillâmes la jonque pour voir s¹il n¹y avait pas d¹armes. L¹un des Chinois, parlant en anglais, déclara qu¹ils faisaient route vers Haïnan, où le chargement était destiné. Quand on sait que les Viets utilisaient justement des pneus d¹auto pour faire des semelles de chaussures, nous n¹en crûmes pas un mot.

Nous avions fait monter les marins chinois à bord et nous nous apprêtions à passer une remorque sur la jonque quand celle-ci se mit à s¹enfoncer, elle prit rapidement de la gîte puis coula en quelques minutes. Un des Chinois avait dû ouvrir une brèche dans la coque, avant de monter à bord, afin de nous empêcher de saisir leur bateau. Nous fûmes tous fascinés par le spectacle de cette jonque, presqu¹aussi grande que le Trident, qui sombrait en faisant d¹ énormes remous.

Nous fouillâmes les chinois, ils portaient tous une ceinture en forme de boudin, remplie de taëls d¹or chinois. Le ³Pacha³ évalua la fortune à dix millions de francs .

Faisant route vers Tourane pour y remettre les chinois ainsi que le butin, aux autorités militaires, nous supputâmes avec quelque espoir, ce que dix pour cent de la somme ferait pour chacun d¹entre nous. Las ! je ne sais pas ce qui fut fait de la prise, mais nous ne reçûmes jamais une seule piastre.

A Saïgon, j¹en étais à ma troisième paire de sandales à semelles de crêpe. Je décidai dorénavant, de me chausser de mes chaussures montantes en cuir, mais pour ne pas m¹échauffer les pieds, de les enfiler sans les lacer.

C¹est ainsi, qu¹un soir, étant de faction à la coupée, il était plus de vingt heures et la tenue des factionnaires, stricte dans la journée, pouvait alors, se relâcher. J¹étais donc de garde, coiffé de mon ³chapeau parisien³ comme m¹avait dit un jour le ³Pacha³ ‹ chapeau de toile beige que m¹avait donné un ouvrier américain de Bremerton ‹, torse nu, juste un flottant de sport sur les fesses, le colt 45 pendu au ceinturon trop grand pour ma taille, m¹arrivant à mi-cuisse, mes pieds nus dans mes chaussures montantes sans lacets, j¹avais vraiment fière allure.

Le commandant qui était descendu à terre, rentra inopinément, la mine préoccupée. Lorsqu¹il franchit la coupée, je le saluai réglementairement ‹ si je puis dire, car avec mon chapeau non réglementaire, lui ‹, il passa près de moi, tête baissée, puis, lorsqu¹il arriva à ma hauteur, il s¹arrêta effaré, il fixa d¹abord mes pieds, puis son regard remonta vers le haut, découvrant mon flottant, le pistolet battant ma cuisse droite, mon torse nu et enfin mon chapeau posé à la façon de Charles Trenet. Il me toisa, incrédule, puis baissant les épaules, effondré, il me murmura

‹ Mais Daux vous avez l¹air d¹un clochard ?

Puis il disparut dans sa cabine.

Il ne me parla jamais de ce soir-là, sauf le jour de ³la Chambre³, jour qui arrive deux fois par an, où l¹on passe devant une commission composée des trois officiers, pour y être noté sur notre travail et notre discipline. Ce jour-là, me donnant mes deux notes, il me rappela que j¹étais un bon élément sur lequel il faisait toute confiance, par contre, je n¹avais pas une attitude très militaire.

Chaque semaine, Barbier l¹infirmier, nous faisait une distribution de cachets de quinine afin de lutter contre le paludisme.

C¹est au cours d¹un séjour à Saïgon, que l¹on nous fit faire nos fameuses performances de natation. Pour cela, nous nous rendîmes dans l¹une des superbes piscines de la ville. Quelques jours plus tard, je fus atteint d¹une otite double, contractée sans doute dans le bassin de natation. Barbier me soigna énergiquement, à base de cachets et de drains imbibés d¹alcool boriqué enfoncés dans les conduits auditifs.

Au mois de septembre, nous fûmes appelés à patrouiller plus au nord, Nous longions inlassablement les côtes du Tonkin, où mon frère Robert, à la suite de son deuil, avait demandé une nouvelle affectation. Lui se trouvait à Nam-Dinh au sud-ouest d¹Hanoï, dans un poste très exposé, le Viet-Minh étant beaucoup plus présent au Tonkin.

Notre plan de navigation prévoyait de patrouiller dans la baie d¹Along. Écolier, j¹en avais entendu parler comme l¹une des merveilles du monde. C¹est peu de le dire. Nous parcourûmes cette magnifique baie, allant d¹îlot en îlot, découvrant encore et encore plus de beautés. Et toutes ces merveilles étaient pour nous seuls.

Cette baie grouillante de vie avant la guerre, était maintenant déserte de toute embarcation, nous étions là pour y veiller. Pourtant, certaines îles, plus grandes, peuplées de macaques, recelaient une vie active et bruyante.

Nous fîmes un ravitaillement en eau, dans le port charbonnier de Hon-Gay, avant de reprendre la route du sud.

Au retour d¹une patrouille vers la mi-décembre, je fis avec les copains, la grande sortie traditionnelle de retour de mission. D¹abord le Corsica puis La Frégate, deux bars où nous avions l¹habitude d¹y prendre l¹apéritif. Pour moi, j¹avais décidé, afin de préserver ma santé, de ne boire que du lait-grenadine, parfois, les jours de ²grand vent³ un lait au rhum.

Ensuite restaurant, où immanquablement je choisissais de la langouste, toujours aussi généreusement servie, puis comme je ne suis pas un mangeur de viande, je finissais par une sole meunière ou une omelette aux pommes de terre. Après, nous allions au cinéma ‹ c¹est lors d¹une de ces séances, que je vis le film ³Casabianca² , j¹avais été coupé dans le montage du film. On ne voyait plus que ma main manoeuvrant le levier du grenadeur arrière.

Nous reprîmes la mer à la mi- janvier 1952. Nous avions maintenant, un nouveau commandant, le lieutenant de vaisseau Plichart. Nous avions craint, un instant, un resserrement de la discipline, mais non, ce qui importait au nouveau ³Pacha³, c¹était l¹efficacité, et lui, était là pour faire la guerre.

Je le vis bien, moi qui n¹arrêtais pas de faire le clown, me promenant toujours coiffé de mon ³chapeau parisien³. J¹avais fait le pari, avec les copains, que j¹entrerais dans le carré des officiers au moment du repas, tirant derrière moi, un bouchon lié à un bout (ficelle), à la manière de quelqu¹un promenant son chien. Pari tenu , exécuté et gagné. Le ³Pacha³, Cahuzac et Ollivier l¹aspirant remplaçant l¹enseigne de vaisseau Nourry, rirent de bon coeur en me voyant apparaître.

A bord, j¹avais une très grande liberté, on avait renoncé à me faire adopter une attitude plus respectueuse des préséances militaires. Le ³Pacha³ faisait preuve de beaucoup d¹indulgence à mon égard, me laissant à mes clowneries et mes extravagances, sans que jamais toutefois, je ne fasse dans la vulgarité. Ne m¹avait-il pas dit un jour :

‹ Daux ! vous n¹êtes pas très militaire, mais vous êtes le pilier du bord, vous maintenez la joie et la bonne humeur, grâce à vous, le moral de l¹équipage est au plus haut.

Quel plus beau compliment pouvais-je recevoir de mon commandant !

Il est vrai, en revanche, que j¹étais d¹une grande polyvalence. De la barre au radar, en passant par les armes légères (pistolets, mitraillettes, fusils, fusils-mitrailleurs, mitrailleuses 12,7) et les canons de 20 m/m Oerlikon et le 40 m/m Bofors, que j¹avais appris à utiliser, démonter et remonter, je pouvais remplacer n¹importe quel homme de pont

Le ³Pacha³ savait qu¹il pouvait compter sur moi en toute occasion, comme la fois où un sous-marin soviétique ayant été signalé dans les parages, il ordonna une veille par bordée, ce qui signifiait 12 heures de quart en continu sur 24.

Après avoir assuré 12 heures de veille au sonar, j¹avais ensuite, remplacé Fournier, épuisé, au radar durant les 12 heures suivantes, restant, compte tenu de la journée précédente, plus de 36 heures sans dormir. La chasse au sous-marin russe avait été un échec; ou nous étions nuls, ou les renseignements fournis par la marine anglaise étaient erronés.

En arrivant au mouillage de Nhatrang, Plichart avait ordonné que l¹on me laissât récupérer de mes fatigues et que je fusse dispensé de service jusqu¹au lendemain.

Après cet épisode, nous mîmes le cap sur le Tonkin. Pour la deuxième fois nous allions patrouiller dans la baie d¹Along.

Nous étions maintenant en février, la baie n¹avait pas l¹aspect aussi souriant que la dernière fois. Il faisait plus froid, nous relevâmes une température de vingt degrés C. qui nous parut glaciale, à nous qui venions du sud. Une brume épaisse recouvrait la baie, rendant la navigation dangereuse parmi les îlots fantomatiques. Après une courte escale à Mon Cay près de la frontière chinoise, nous reprîmes notre ronde dans le dédale de ce magnifique joyau qu¹est la baie d¹Along.

Quelques jours plus tard, nous remontâmes le Fleuve Rouge jusqu¹à Haïphong. Avec quelques copains, nous profitâmes de cette escale pour tirer une bordée en ville.

Chacun dans son vélo-pousse, nous encourageâmes nos coolies à pédaler plus vite, organisant ainsi, une course entre nous. Mon conducteur n¹allant pas assez vite à mon gré, je lui ordonnai d¹échanger nos places.

Mal m¹en a pris, ce n¹est pas si simple de faire avancer ces lourds engins et plus difficile encore, de les diriger avec leurs deux roues à l¹avant. Au bout du compte je perdis le contrôle du véhicule et m¹emplafonnai dans un arbre bordant l¹avenue, au grand dam du nha-qué qui me traita de tous les noms et voulut ameuter ses congénères. Je ne dus mon salut, qu¹au retour de mes copains, qui loin devant, firent demi-tour et me prêtèrent main forte.

Comme toujours pour des marins en bordée, nous finîmes la soirée dans un lieu cher aux navigateurs.

Nous rentrâmes à Saïgon, après être restés une soixantaine de jours à la mer. Nous avions tous besoin de repos, les hommes et le bateau.

Après un long séjour à la mer, beaucoup était à faire pour retaper le bateau. Chacun dans sa partie s¹attelait à sa tâche, mais pour certaines d¹entre-elles, nous avions besoin de personnel supplémentaire.

Chaque jour, à la porte de l¹Arsenal, deux ou trois cents gamins de dix-douze ans, se pressaient dans l¹espoir de trouver un petit travail leur permettant de gagner quelques piastres. J¹étais devenu, de par la grâce du ³Pacha³, le responsable, pour le Trident de l¹embauche de ces petits nhos . Chaque matin, je me rendais à la porte de la base et choisissais une quinzaine de gosses. Je les ramenais à bord où ils étaient répartis selon les besoins.

Pour ma part, j¹en prenais cinq ou six et je leur faisais faire de menus travaux, principalement là où il était difficile d¹accéder pour un adulte. Ces gamins n¹étaient pas maltraités, bien au contraire, ils savaient que vers dix heures, ils auraient un bon casse-croûte. D¹ailleurs si on oubliait l¹heure, ils venaient à moi, réclamer :

‹ Cep! Cep! donner ka coûte à moi cep!

Je leur donnais un bon morceau de pain , soit avec une barre de chocolat, soit de la confiture ou encore, de l¹excellent pâté de campagne, qui nous venait tout droit de Bretagne.

Lorsque fut connu le traitement réservé à nos petits coolies, le matin, devant la porte de l¹Arsenal, sous l'oeil ébahi des hommes du poste de garde, c¹était la grande bousculade pour savoir qui viendrait avec moi.

‹ Cep! cep!, moi venir avec toi, toi prendre moi, cep! moi connaître.

Je n¹avais droit qu¹à quinze nhos, mais parfois, devant leurs regards de détresse, je transgressais le règlement et en prenais deux ou trois de plus. Il fallait voir la joie des heureux élus, sur le chemin qui nous ramenait à bord.

Ces gosses étaient comme tous les gosses, ils aimaient jouer, je n¹avais pas vingt ans, j¹étais à peine plus âgé que les plus vieux d¹entre-eux, aussi, il m¹arrivait souvent de délaisser le travail pour faire, avec ces gamins ravis, une partie de cache-cache ou jouer aux osselets.

A bord du Trident, la nourriture était d¹une façon générale, excellente. Le commis, le quartier-maître Le Bloas, n¹était pas un ³carrièriste³. Une certaine somme lui était allouée pour la subsistance de chaque homme d¹équipage. Alors que la plupart de ses collègues se fournissaient en produits de basse qualité, comme par exemple du vin et des oeufs en poudre, des pommes de terre déshydratées, conserves à bas prix, ceci afin d¹économiser au maximum, gagnant des points d¹avancement pour bonne gestion, lui, ne prenait dans les Services d¹Approvisionnement de la marine, que des produits haut de gamme, creusant ainsi un déficit, comblé par les bénéfices réalisés par les autres commis. Évidemment son avancement s¹en trouvait compromis, mais nous avions la réputation d¹avoir la meilleure cuisine de la D.N.E.O.

Barbier, l¹infirmier, était aussi un sacré débrouillard. Il avait réussi à faire admettre à tour de rôle, tous les membres de l¹équipage au Centre de repos de Dalat, généralement réservé aux convalescents ou aux hommes affaiblis par la dureté du climat et le service à la mer intensif.

En ce début de mois de mars, ce fut à mon tour de bénéficier des bienfaits du repos dans cette station climatique, située à mille six cents mètres d¹altitude, dans la cordillère annamite, à environ trois cents kilomètres de Saïgon.

Le neuf mars au matin, en compagnie des quartiers-maîtres Dubois et Charpentier, nous prîmes l¹avion, un Catalina plus que vétuste, à l¹aéroport de Tan-Tson-Nut, pour Dalat. L¹avion, en fait un hydravion vibrait comme un batteur à oeuf, les hublots étaient colmatés par des plaques de contre-plaqué, les deux moteurs semblaient se donner la réplique, en toussotant à tour de rôle, même le plancher était disjoint, laissant apparaître entre les interstices, l¹épaisse forêt dense et touffue, que nous survolions quelques mètres plus haut .

Nous étions les seuls passagers de cet avion, en fait, il avait dû être requis pour nos ³importantes personnes³. Le voyage dura environ une heure puis nous atterrîmes à l¹aéroport de Dalat, soulagés d¹être rendus sains et saufs, mais inquiets en ce que présageait le voyage de retour. Là, une jeep nous attendait, qui nous mena rondement sur les quinze kilomètres de piste conduisant à la station. Je me souviens d¹entrer dans un Dalat ressemblant à une petite ville de province, un dimanche à la sortie de la messe. Des hauts-parleurs disséminés sur le bord de l¹avenue, diffusaient une chanson de Tino Rossi, La lanterne de San Paoli, donnant un air de fête à notre arrivée.

Le Centre de Repos de la marine était retiré un peu à l¹écart, juste en face de ce nous appelions: ³le Couvent des Oiseaux², institution pour jeunes filles de hauts-fonctionnaires ou de militaires de haut rang.

Le Camp était presque désert, seuls deux officiers-mariniers et deux quartiers-maîtres de l¹aéronavale, occupaient les lieux. Nous sympathisâmes aussitôt et fîmes groupe avec eux.

Lors du premier repas, j¹eus la surprise de retrouver René Bon, un cuistot qui avait ³sévi³ à Saint-Mandrier. Maintenant qu¹il officiait à Dalat, je pus constater qu¹il était un fin cuisinier et qu¹il savait faire autre chose que des pieds de mouton poilus.

Dès la première nuit, dans une chambre sans fermeture à cause de la chaleur, nous nous étonnâmes de n¹être point gardés. Il nous fut répondu que les centres de repos des différentes armes étaient regroupés dans la ville, et qu¹il existait une sorte de modus vivendi avec les Viets, excluant toutes actions dans le secteur, la réciprocité étant de mise.

Nos journées étaient vraiment consacrées à la détente. Il n¹y avait pratiquement pas d¹heure pour se lever, Nous prenions notre petit-déjeuner quand bon nous semblait. Puis après notre toilette, nous faisions de longues parties de volley-ball. L¹après-midi, sieste jusqu¹à trois heures trois heures et demie, puis promenade dans la campagne environnante qui n¹était pas sans rappeler la campagne française. Le soir, généralement, nous allions dans la ville, dîner dans un restaurant tenu par une vietnamienne mariée à un militaire français, puis spectacle, concert ou cinéma. La vie rêvée.

Nous organisâmes un pique-nique avec les quatre camarades de l¹aéro. Nous nous installâmes près d¹un petit lac traversé par un rach . Alors que nous avions beaucoup de difficultés pour allumer notre feu, nous fûmes rejoints par une maquerelle accompagnant ses enfants de Marie à la promenade. Celles-ci se joignirent à nous, riant de notre maladresse, elles nous allumèrent le feu, nous firent cuire le repas qu¹elles partagèrent avec nous. Nous nous conduisîmes avec ces charmantes demoiselles, avec la plus extrême courtoisie, ce dont elles nous remercièrent avec beaucoup de grâce.

Nous continuâmes notre promenade dans une zone interdite, mais nous savions que quelque part, se trouvait le tombeau ‹ un monument d¹une grande beauté ‹ de l¹Impératrice d¹Annam. Nous ne fûmes pas déçus d¹avoir enfreint l¹interdiction au risque de se faire attaquer par les Viets.

En revenant, nous rencontrâmes une paillotte d¹où sortait une fumée épaisse. Nous nous approchâmes et nous vîmes une équipe d¹artisans annamites, avec des moyens vraiment primitifs, en train de couler un énorme Bouddha en bronze. Nous restâmes longtemps à admirer la virtuosité de ces petits hommes jaunes, travailler le métal en fusion avec si peu de moyens .

Pendant notre séjour, l¹on nous organisa une excursion avec recommandation exprès, ne pas être armés. Nous allions traverser une zone tenue par les Viets et nous serions sans aucun doute observés à la loupe, et avoir une arme aurait été considéré comme un acte belliqueux .

Nous partîmes un beau matin, dans un 6 X 6 , en direction de Djiring, au sud. Nous nous arrêtâmes d¹abord, pour admirer les superbes chutes Pangour qui, bien que loin de rivaliser avec les chutes du Niagara, n¹en n¹étaient pas moins impressionnantes. Puis, nous fîmes une halte dans une plantation de caféiers, exploitée par un Français qui ressemblait à un personnage des films de Tarzan. Ce dernier nous demanda d¹être prudent, la veille, il était allé à la chasse au tigre, en avait touché un, qui rôdait dans les parages, rendu plus dangereux à cause de sa blessure. Il nous proposa de traquer l¹animal avec lui, mais notre but était autre, aussi, nous déclinâmes l¹invitation. Nous reprîmes notre route, arrivant bientôt au terme de notre excursion, un petit village près de Djiring.

Nous allâmes d¹abord saluer les Soeurs de l¹ordre de Saint-Vincent-de-Paul, qui dans leur communauté, recueillaient et élevaient des petits orphelins où simplement des tout jeunes bébés enlevés dès leur naissance, à leurs parents lépreux.

La Mère Supérieure, une maîtresse femme, fut toute heureuse de notre venue, n¹ayant pas souvent l¹occasion de rencontrer des compatriotes. Elle nous conseilla de visiter le village où d¹autres Soeurs soignaient les lépreux, puis elle insista pour nous retenir à déjeuner le midi.

Quelques kilomètres plus loin, nous arrivâmes au village de paillottes, où vivaient ou plutôt attendaient la mort, deux ou trois cents personnes, hommes et femmes, dont certains n¹avaient même plus d¹apparence humaine.

Les copains descendirent du Dodge et suivirent les Soeurs, admirables d¹abnégation, qui leur expliquèrent comment elles arrivaient à soigner et parfois à sauver certains de ces malheureux, lorsque la maladie était décelée à temps. Pendant ce temps, j¹étais resté à l¹arrière du camion, écoeuré par cet affreux spectacle.

Un groupe de lépreux défigurés, aux membres difformes, s¹approcha de moi, l¹un d¹eux grimaçant une espèce de sourire, me tendit une main dont les doigt manquants laissaient place à des moignons sanguinolents. Je pris peur, ne voulant surtout pas qu¹il me touche, je sautai à bas du 6 X 6 et courus me réfugier auprès du groupe de copains en train d¹assister au bandage d¹une jambe dont le pied avait fait place à une plaie hideuse.

Je fus soulagé lorsque nous reprîmes le chemin de l¹orphelinat, mais j¹eus beaucoup de peine à faire honneur au pourtant délicieux repas, que nous offrit si généreusement la Mère Supérieure.

En partant, les quatre de l¹aéronavale et nous trois du Trident, nous laissâmes plusieurs centaines de piastres, don bien modeste, en regard des besoins immenses que nécessitaient et l¹orphelinat et la léproserie.

Sur le chemin du retour, nous nous arrêtâmes dans un village Moï, ces montagnards du centre Annam, ennemis héréditaires des Annamites. Nous fûmes accueillis par une ribambelle de nhos joyeux et bavards. Au départ de Dalat, on nous avait prévenus, aussi avions-nous emporté quelques friandises qui, distribuées à la volée, eurent l¹effet de faire s¹épanouir de larges sourires.

Une jeune femme était en train de piler du paddy dans un mortier fait d¹un tronc d¹arbre creux, à l¹aide d¹un pilon taillé dans un gros bambou. Je voulus essayer de faire comme elle, je ne réussis qu¹à m¹attirer les gloussements moqueurs de ses compagnes.

Le chef du village nous invita dans sa paillotte bâtie sur pilotis. A l¹intérieur, nous appréciâmes la relative fraîcheur, alors que dehors la chaleur était étouffante. Le chef nous fit asseoir en cercle, à la manière indochinoise, sur les talons, autour d¹une grande jarre.

Il prit un long bambou creux puis, s¹en servant comme d¹un chalumeau, le plongea dans le récipient et but une longue gorgée. Ensuite, il donna la tige à son voisin qui but à son tour. Nous bûmes tous, l¹un après l¹autre, une espèce de liquide douceâtre, légèrement alcoolisé, au goût indéterminé, mais relativement frais.

Le chef nous parla ensuite de son village, de ses craintes de voir les Français partir, puis il nous souhaita beaucoup de bonheur.

La journée était bien avancée lorsque nous reprîmes la route. Nous traversâmes le Dong Naï sur un pont métallique, puis nous fîmes une dernière halte pour aller saluer le sous-officier, qui avec l¹aide de cinq ou six supplétifs vietnamiens, tenait le poste fortifié flanquant le pont sur la rive droite de la rivière.

Le samedi suivant, notre semaine de repos arriva à son terme. Alors que nous nous apprêtions à regagner Saïgon par convoi routier, on nous fit savoir que la route était coupée entre Dalat et Saïgon, les Viets occupant le terrain. Comme il n¹y avait pas non plus d¹avion disponible, nous étions coincés à Dalat jusqu¹à nouvel ordre. Comme nous nous sentions très bien en repos, nous continuâmes à profiter des bienfaits de la station.

Nous restâmes ainsi, une semaine complète supplémentaire. Pourtant à la fin de la deuxième semaine, un câble radio de Plichart, nous demanda instamment de regagner le Trident, par n¹importe quel moyen.

Toute la journée du samedi se passa, pour le commandant du centre, à contacter tous les services susceptibles de nous venir en aide. Finalement, la solution vint de l¹État-Major du Général Chassin, le commandant en chef de l¹Armée de l¹Air en Indochine.

Le Général Chassin accompagné de son État-Major, de sa famille et de sa domesticité, repartait le dimanche à Saïgon, et il consentait à nous prendre à bord de son DC3 personnel.

A neuf heures, le dimanche, nous étions tous trois, Dubois, Charpentier et moi, sur le terrain d¹aviation. Nous attendîmes que le Général et sa suite fussent montés dans le Dakota pour nous présenter à l¹embarquement. On nous attribua à chacun un siège, à l¹arrière de l¹appareil.

Nous décollâmes à dix heures. Le Dakota était luxueusement aménagé, cela nous changea du Catalina à bout de souffle qui nous avait amenés à Dalat.

Peu après nous atterrîmes à Tan-Tson-Nut, d¹où une jeep nous raccompagna jusqu¹à la porte de l¹Arsenal.

Le mardi matin, nous descendîmes la Rivière de Saïgon jusqu¹au Cap Saint-Jacques, puis, en compagnie du Phnom Penh, nous mîmes le cap sur Singapour.

Notre venue à Singapour avait pour but, de nous entraîner, l¹écouteur du Phnom Penh et moi, au simulateur Asdic de la base anglaise. Cahuzac, l¹officier en second, nous accompagnait pour nous servir d¹interprètre. Quant aux exercices par eux-mêmes, nous n¹étions pas dépaysés car nous aussi, nous employions la procédure anglaise.

Le vingt-sept, le copain du Phnom Penh et moi, sortîmes ensemble dans la ville de Singapour. Des mouvements indépendantistes commençaient à faire parler d¹eux, commettant des attentats contre les occidentaux, aussi, les autorités anglaises nous avaient-elles donné un plan succinct de la ville, indiquant les zones interdites ou à éviter.

Bien sûr, ce qui est interdit, est toujours plus attirant, le copain et moi, nous nous retrouvâmes bientôt dans un quartier indigène, aux maisons de bambou. Soudain, la rue devant nous, fut barrée par un groupe de malais aux mines menaçantes, armés de bâtons. Nous voulûmes faire demi-tour, mais notre retraite était coupée par un autre groupe.

Nous commencions à nous affoler, lorsque deux jeunes malaises s¹approchèrent et nous firent comprendre de les suivre. Inquiets nous refusâmes, mais elles insistèrent, nous expliquant que si nous les suivions, rien ne nous serait fait.

Nous pénétrâmes à leur suite, dans une des cagnas. Là, nous dûmes nous exécuter, sur une natte en paille de riz, dans deux pièces séparées par une cloison en papier journal, éclairées par une bougie posée à même le sol de terre battue. Nous réglâmes la prestation, en monnaie du pays, puis les filles nous raccompagnèrent jusqu¹au bout de la rue, demandant aux hommes toujours menaçant de nous laisser partir.

Si rien ne m¹est resté de cette mésaventure, mon copain, par contre, eut droit aux piqûres de streptomycine et à une semaine sans alcool.

Le premier avril 1952, nous appareillâmes pour rejoindre nos lieux de patrouille le long des côtes d¹Annam.

J¹avais mon poste de combat comme pointeur-tireur au canon de 40 m/m. Je n¹avais jamais eu d¹entraînement au tir. Le ³Pacha³ voulut combler cette lacune. Profitant que nous avions un lot de sampans à détruire, il fit appeler au poste de combat. Nous nous installâmes sur nos sièges de tir, Petit, le pointeur directionnel à droite et moi à gauche. Claude le vieux quartier-maître chef canonnier, coiffé de son casque de chef de pièce nous transmettant les ordres venant de la passerelle. Lorsque nous fûmes prêts, je reçus l¹autorisation de tir. Je visai le sampan le plus proche, appuyai sur la pédale de tir. Je déclenchai un tir continu, envoyant une trentaine d¹obus en une seule rafale, le gars alimentant le magasin ne put suivre la cadence, le tir s¹arrêta faute de munitions. Claude furieux, me cria :

‹ T¹es fou dans ta tête ! Jamais on tire comme ça, le tube est tellement brûlant qu¹il risque de se déformer

Je lui répliquai que personne ne m¹avait expliqué ce que j¹avais à faire. Ce qui ressortit de tout cela, c¹est que le sampan était toujours là et qu¹il dût être coulé à coups de hache.

Par la suite, je procédais au tir, toujours par courtes rafales de quatre ou cinq obus, mais la précision était toujours aléatoire. Sur ce type de bâtiment, même une mer d¹huile occasionne toujours un léger roulis rendant difficile un tir précis, à courte distance.

Une opération fut montée entre la marine, représentée par les patrouilleurs Trident et Phnom-Penh, et un bataillon de légionnaires, pour tenter de découvrir et de détruire un dépôt d¹armes, que nous avait signalé le 2ème bureau, dans la région côtière, au sud de Nhatrang.

Depuis longtemps, j¹avais demandé au ³Pacha³ de faire partie de la compagnie de débarquement ‹ celle du bord, compte tenu du nombre réduit de l¹équipage, ne comprenait que douze hommes ‹. A chaque fois, Plichart m¹avait opposé une fin de non recevoir, arguant que j¹étais trop jeune, qu¹il ne voulait pas avoir ma mort sur la conscience et toutes sortes d¹arguments de ce genre. Excédé, j¹avais été jusqu¹à demander ma mutation sur les LCM , ces chalands de débarquement, transformés, blindés et sur-armés, qui sillonnaient sous le commandement, parfois de quartiers-maîtres, les rachs et les arroyos. La réaction du ³Pacha³ avait été encore plus négative. Trop dangereux.

Nous embarquâmes les légionnaires à Nhatrang, qui se répartirent sur les deux bâtiments. Arrivés sur le lieu de l¹opération, nous mîmes les barges de débarquement à la mer, les légionnaires montèrent dedans avec les douze copains que je regardai partir avec envie. En compensation, Plichart m¹autorisa à arroser la plage à la 12,7.

L¹opération dura toute la journée, mais les résultats ne furent pas à la hauteur des espérances. Pour quelques armes récupérées, trois légionnaires furent blessés, dont un au ventre.

Lors de nos séjours à Saïgon, notre bâtiment se devait de fournir, au moins une fois à chaque passage, deux hommes pour la formation d¹une patrouille de ville. Une fois pour toute, l¹équipe fut composée de Glomeau, grand costaud pouvant peser dans les soixante dix huit kilos, et de moi, un mètre soixante douze et cinquante et un kilos. On nous appelait Laurel et Hardy. De fait, guêtrés de blanc, mitraillette Thompson, bretelle à l¹épaule, trois chargeurs à la ceinture, si ce n¹avait été notre bachis à pompon rouge, on aurait pu nous prendre pour les deux comiques chez les légionnaires.

Nous retrouvions l¹officier subalterne commandant le détachement et les quatre autres membres venant de diverses unités, à la porte de l¹Arsenal. Puis nous parcourions la ville, installés dans un 4 X 4.

A partir de vingt heures, à l¹entrée du cinéma Majestic, rue Catinat, nous procédions à la fouille systématique des spectateurs, quels qu¹ils fussent ‹ le plaisir, que nous éprouvions alors, de palper sur tout le corps, ces Françaises arrogantes qui ne fréquentaient que le gratin et n¹avaient que des regards méprisants à notre égard ‹.

Nous restions au Majestic jusqu¹à l¹entre-acte, puis après avoir patrouillé dans le quartier chinois de Cholon, nous poussions notre surveillance jusqu¹au terrain d¹aviation de Tan-Tson-Nut.

Après quoi, nous nous assurions du respect des heures de fermeture des lieux de plaisir.

Notre randonnée se terminait invariablement au²Parc à Autruches ³, où nous vérifiions que tous les militaires, de quelqu¹ arme qu¹ils fussent, aient vidé les lieux, avant la fin de leur permission de sortie. Nous avions alors le champ libre, pour nous amuser un court instant, avec les filles que nous connaissions bien, pour la plupart.

Je me souviens d¹une fois, où nous avions demandé à quelques-unes d¹entre-elles, de s¹occuper plus particulièrement du jeune aspirant, tout frais débarqué de France, qui commandait ce jour-là, la patrouille. Les filles l¹entraînèrent de force, dans l¹une des cagnas, et firent tant et si bien, qu¹il ressortit rouge de honte et de confusion sous nos regards narquois. Finalement, le jeune aspi prit le parti de rire de sa mésaventure.

Nous étions en mai, après quelques jours passés à Saïgon, nous regagnâmes notre champ d¹action. Nous naviguions dans le secteur de Tourane, lorsqu¹un avis de typhon, nous alerta. Prudent le ³Pacha³ nous fit faire route sur Tourane où la rade, enchâssée entre les montagnes, offrait un abri sûr.

Dans le courant du mois de juin, nous fîmes une série d¹opérations terrestres, destinées à découvrir et détruire, des dépôts de munitions et de ravitaillement, destinés à une division Viêt se déplaçant vers le sud.

A Nhatrang, nous embarquâmes une soixantaine de supplétifs vietnamiens, commandés par un sergent des commandos.

Depuis peu, j¹étais arrivé à mes fins; le ³Pacha³ avait cédé, je faisais dorénavant, partie de la compagnie de débarquement.

Notre secteur d¹opérations se situait dans la région comprise entre Qui-Nhon et Quang-Ngaï. Nous nous rendîmes de nuit, tous feux éteints, sur le lieu de notre premier débarquement.

A quatre heures du matin, nous mouillâmes à deux encablures de la côte. Le commandant fit réveiller l¹équipage et appela au poste de combat. Le Bloas nous servit, aux douze hommes de la compagnie de débarquement, un déjeuner copieux fait de café, de pain, de sardines à l¹ huile, de pâté de campagne. Les supplétifs qui avaient dormi sur le pont, entamèrent leur ration de riz et burent du café, distribué en grande quantité. Vers cinq heures trente, armés jusqu¹aux dents, coiffés d¹un casque lourd américain nous prîmes place dans les barges de débarquement et nous dirigeâmes vers la côte qui se dessinait dans la nuit finissante.

Étant le seul à avoir comme armement, un fusil M.A.S. 36, équipé pour tirer des grenades VB. à ailettes, le sergent vêtu d¹un ké-kouan noir, m¹avait demandé de le suivre comme son ombre afin d¹être à même de tirer sur les objectifs qu¹il pourrait me désigner. De plus je portais un pistolet Véry, lanceur de fusées, pour le cas où nous aurions besoin de signaler notre position.

Je m¹étais installé à l¹avant de notre barge, le fusil en position d¹envoyer une VB, Glomeau et son FM, à côté de moi.

Les canonniers du Trident tirèrent une bordée de 76 m/m par-dessus nos têtes et cessèrent le tir dès que nous abordâmes la plage. Je sautai à l¹eau le premier, croyant n¹en avoir que jusqu¹aux chevilles, je m¹étais trop précipité et m¹enfonçai jusqu¹aux épaules. Je gagnai le sol, alourdi par ce bain forcé, et me mis à courir avec les autres.

Malheureusement, nous avions une énorme dune à gravir, et mes vêtements mouillés, mes chaussures en cuir, pleines d¹eau, le poids des cent cinquante cartouches, des dix grenades VB, du pistolet, de mon fusil, firent de la montée de la dune, un véritable calvaire.

A la fin je m'aidai de mon fusil comme d¹une canne. Lorsqu¹enfin, j¹arrivai au sommet j¹étais à bout de souffle, je me mis à rendre ces fichues sardines qui me tourmentaient l¹estomac. C¹est à ce moment-là que le sergent me plaqua au sol.

‹ Reste pas debout ! me cria-t-il. puis il ajouta

‹ T¹entends pas qu¹on nous allume !

J¹avais les oreilles qui bourdonnaient encore, aussi n¹entendis-je pas les coups de feu tirés contre nous. Je regardai mon M.A.S. 36, il était plein de sable, je n¹eus pas d¹autre solution que de démonter la culasse, et de procéder a un nettoyage succinct à l¹aide de mon mouchoir trempé d¹eau de mer. Cet intermède me permit de reprendre mes esprits.

Une fois le calme revenu, le sergent donna l¹ordre de reprendre notre progression. Nous crapahutions le long de la crête, lorsque André, qui marchait derrière moi, vit se dresser une silhouette derrière un buisson. Pris de panique, il épaula son M.A.S 44 et tira trois cartouches pratiquement à bout portant, avant de constater qu¹il visait une jeune fille figée par la terreur et les yeux agrandis d¹effroi. Par bonheur, la jeune Annamite n¹eut pas une égratignure. André, dans sa précipitation, avait fort heureusement raté sa cible. Le sergent qui parlait annamite, réconforta la pauvre fille dans sa langue.

Puis, nous arrivâmes dans un petit groupe de paillottes, désertées par ses habitants qui s¹étaient enfuis à notre approche. Une forte odeur de poissons pourris nous accueillit. Sur des claies de bambous, des poissons séchaient au soleil, exsudant un jus noir et puant qui s¹écoulait dans d¹énormes jarres déjà presque pleines. Ce jus était du nuoc-mâm, base avec le riz, de l¹alimentation des populations locales. Le sergent ordonna aux supplétifs, de détruire les jarres et les séchoirs de bambou, ce qui fut fait avec un plaisir évident, par les Vietnamiens surexcités.

Nous nous enfonçâmes, ensuite, à l¹intérieur des terres, dans la forêt qui devenait de plus en plus épaisse à mesure que l¹on avançait. Au bout de deux heures environs, nous débouchâmes dans une clairière occupée par un gros village de paillottes.

Le village était désert, seule, une vieille femme s¹avança vers nous, faisant force courbettes et tenant dans ses mains, un papier qu¹elle nous tendit. C¹était un tract, qu¹un avion nous ayant précédé, avait lâché sur le village, invitant les habitants à rester sur place et à collaborer dans notre recherche d¹armes et de munitions.

Le sergent ordonna la fouille systématique de toutes les maisons, se fit montrer par la vieille, celle qu¹elle habitait afin de l¹épargner, puis il ordonna de mettre le feu à toutes les autres, pour la plus grande joie des supplétifs. Les ordres supérieurs stipulaient, que tous villages désertés à l¹approche des Français, seraient considérés comme ennemis, et détruits.

Nous nous rassemblâmes à l¹orée du village qui brûlait derrière nous, puis, l¹ordre fut donné de poursuivre notre chemin. La colonne se mit en marche, quand le sergent me dit :

‹ Attends-moi, j¹ai envie de ch…

Puis il baissa le pantalon de son ké-kouan et s¹accroupit. J¹avais autant envie que lui, je m¹accroupis à ses côtés.

A cet instant, la grosse paillotte du chef du village, qui continuait de brûler juste de l¹autre côté de la haie, se volatilisa sous l¹effet d¹une explosion énorme. Des débris et des éclats nous passèrent juste au-dessus de la tête, le souffle nous projeta en avant.

Le sergent me regarda et me dit :

‹ On a eu chaud, si on s¹était trouvé debout, on était bons.

Il était vrai, que nous devions la vie, à un besoin bien naturel. En attendant, la paillotte qui servait de cache d¹armes et de munitions était détruite, nous n¹étions pas venus pour rien.

Nous courûmes pour rejoindre les autres qui avaient pris de l¹avance. Maintenant, nous avancions dans une rizière, les pieds dans l¹eau, ce qui ne m¹arrangeait pas, avec mes chaussures en cuir. Les autres étaient chaussés de Pataugas, mais je n¹avais pu en trouver une paire de pointure 40 pour moi.

Un supplétif signala au sergent, des bruits suspects venant d¹un bosquet. Le sergent me fit tirer une VB dans la direction indiquée. La grenade tourna sur ses ailettes décrivit une belle courbe et retomba cent mètres plus loin. Trop court, la distance évaluée sur l¹eau est toujours trompeuse. Il fit mettre les FM en batterie qui déclenchèrent un tir nourri, mais rien ne se passa; aussi, nous continuâmes notre progression.

Depuis plusieurs minutes, nous entendions au loin, des tam-tams qui se communiquaient entre eux. Soudain, l¹un, beaucoup plus proche se fit entendre.

Glomeau, toujours blagueur , se mit à fredonner :

‹ Dans la brooouuussse

Auquel, répliqua Durieu :

‹ Les vaches ! y z¹ont buté Gégène.

Le sergent évalua les risques, si les partisans et peut-être des éléments de la division Viet-Minh, se regroupaient pour nous attaquer, nous ne ferions pas le poids. Il décida donc de rebrousser chemin pour rejoindre la côte. De toute façon, il commençait à se faire tard et le bilan de la journée n¹était pas trop mauvais.

Ollivier, l¹enseigne de vaisseau, obéissait comme nous tous, au sergent. Depuis le village incendié, il portait une théière dans laquelle il avait mis un oiseau blessé, probablement par un éclat de grenade.

Lorsque nous arrivâmes à la côte, l¹oiseau était mort. Ollivier l¹enterra dans le sable avec la théière.

Les jours suivants, d¹autres opérations ponctuelles du même type se déroulèrent, chaque fois dans un secteur différent. Nous avions obtenu l¹accord du Pacha pour troquer nos casques contre des chapeaux de brousse, ce qui nous allégeait un peu.

Au cours de l¹une d¹elle, André brisa la crosse de son M.A.S. 44 en voulant décrocher une noix de coco. Nous avions tellement soif et nos bidons étaient vides depuis longtemps.

Dans un village, il nous arriva même, de bousculer une femme qui se lavait dans une jarre, pour en boire l¹eau sale, dans laquelle grouillaient de grosses larves gluantes.

Ce même jour, Bourgmeyer se blessa à la cuisse en tombant sur un gros caillou pointu et il dût être remplacé par Dubois. Ce dernier, n¹en menait pas large, il était pourtant fort en gueule, lorsqu¹il était à bord, mais là, sur le terrain il avait une tendance à serrer les fesses.

Le résultat de cette journée fut assez décevant, nous fîmes quand même un prisonnier, un éclaireur de cette fameuse division viêt dont on parlait depuis quelques temps.

C¹est ce jour-là aussi, qu¹eut lieu un véritable miracle. Nous crapahutions sur une sente qui serpentait au flanc d¹une colline, Morvan en tête, moi venant derrière, suivi de Dubois et des autres lorsque nous vîmes en contrebas, un chapeau en paille conique posé sur un buisson.

Morvan tira une rafale de Thompson sur le chapeau, histoire de faire un carton, ce qui déclencha une fusillade générale, tout le monde tira sur le buisson, les supplétifs également. A la fin le tir cessa, le chapeau, lui, n¹était percé que de trois balles. Drieu descendit pour le prendre quand il se trouva nez à nez avec une famille entière de nha-qués. Il y avait le père, la mère et quatre nhos de six à seize ans, tous terrorisés mais indemnes. Pas un n¹avait été atteint par un projectile. Le sergent les engueulas en annamite, leur reprochant de ne pas s¹être montrés, qu¹on était pas venu pour tuer les paysans.

Une fois à bord, le ³Pacha³ fit mettre le prisonnier sous bonne garde, en attendant de le remettre au 2ème Bureau, dès la fin de nos coups de mains.

La dernière opération avec le sergent et ses supplétifs, nous conduisit à une vingtaine de kilomètres à l¹intérieur des terres.

Comme tous les matins, nous avions embarqué dans les six barges. Nous n¹attendions plus qu¹Ollivier pour partir. Celui-ci, parcourait le pont dans tous les sens, cherchant visiblement quelque chose. Plichart, que ce manège énervait, lui demanda :

‹ Que cherchez-vous Ollivier ?

‹ Mon revolver ! commandant, je ne sais pas où il est ?

Et le ³Pacha³ pince-sans-rire, de lui rétorquer, faisant un grand geste à la manière des tragédiens.

‹ Ça n¹fait rien, Ollivier, partez au sacrifice!

La journée commença par une hilarité générale.

Sous la protection du 76 m/m du Trident, nous prîmes pied sur la plage au jour naissant. J¹avais affiné ma technique, maintenant j¹attendais le moment où la barge touchait le sol pour sauter à terre. L¹inconvénient qui me restait du premier jour, était que mes chaussures sous l¹effet de l¹eau de mer et du soleil, s¹étaient racornies et me gênaient pour marcher.

Nous commençâmes à gravir une haute colline qui s¹avançait dans la mer, par un chemin étroit, semé d¹embûches et de pièges.

Parfois c¹était un trou profond de soixante centimètres, le fond garni d¹une pointe de fer ou de bambou très acérée, destinée à percer le pied de qui aurait le malheur de tomber dedans, ou bien une mine artisanale reliée à un fil tendu en travers du sentier. Bien que notre progression en fût très ralentie, nous arrivâmes sans casse de l¹autre côté de la colline, où une ancienne route coloniale s¹ouvrait devant nous.

Nous étions hors de vue du Trident caché par le coteau. A droite, une grande anse s¹étalait, offrant une plage de sable fin, bordée de palmiers. De l¹autre côté de la baie, nous vîmes une petite troupe fort animée. Le sergent fit mettre tout le monde en position de tir, et ordonna le feu. Nos tirs se perdirent dans l¹eau, les hommes que nous voyions s¹agiter au loin, étaient hors de portée de nos armes.

Nous suivîmes la route pendant plusieurs heures pour arriver dans un grand village déserté par ses habitants, nous nous égaillâmes dans les rues et les ruelles, fouillant systématiquement toute les maisons. Quelques armes furent trouvées, et les paillottes où elles avaient été découvertes, brûlées.

Je m¹étais avancé jusqu¹à l¹orée du village, lorsque je vis à quelques deux cents mètres, sur ma droite, cinq ou six hommes venir vers moi en rampant. Je fis feu dans leur direction à plusieurs reprises. Les Viets se relevèrent aussitôt et filèrent se réfugier derrière une butte de terre. Je reçus bientôt le renfort de Grellier, qui me demanda sur qui je tirais. Je lui indiquai la butte lui dis qu¹il y avait des Viets cachés derrière. Il me fit remarquer qu¹il serait plus prudent de rejoindre les autres, que l¹on s¹était trop écarté du reste de la troupe.

A ce moment, j¹avisai deux canards près d¹une paillotte, de dépit, j¹en visai un et tirai. Le canard s¹enfuit, je crus ne pas l¹avoir touché, mais Grellier qui le suivit, le vit tomber soudain, et après quelques spasmes, rester immobile. Grellier le ramassa et me cria :

‹ Tu l¹as eu juste au milieu du cou !

De fait, la balle avait traversé le cou du canard en plein centre, laissant un joli trou bien rond. Avant ce pauvre canard, je n¹avais jamais tué un animal, il fut le dernier.

Nous nous rassemblâmes sur la place du village. Je signalai au sergent que j¹avais vu des hommes à courte distance. Je croyais qu¹il allait donner l¹ordre de les traquer, mais il nous dit que nous devions être observés, et que l¹ennemi savait maintenant que nous n¹étions qu¹un petit nombre.

A cet instant, Bourgmeyer qui avait réintégré la compagnie, cria à Ollivier de ne plus bouger. Ce dernier avait les pieds à moins de dix centimètres d¹un engin piégé. Cela ressemblait à un gros ballon de rugby, quadrillé comme une grenade. Tout le monde s¹écarta, quelqu¹un demanda s¹il fallait le faire exploser en tirant dedans, mais le sergent s¹y opposa, disant qu¹il était possible que l¹engin soit relié à d¹autres, qui exploseraient en chaîne et pourraient nous atteindre.

Nous revînmes par le même chemin qu¹au départ, inspectant chaque butte, chaque buisson, de crainte de tomber dans une embuscade.

Le cuistot accommoda le canard pour les douze de la compagnie, mais je ne voulus point en manger.

Nous fîmes route sur Nhatrang, où le sergent et ses supplétifs nous quittèrent. Les gens du 2ème Bureau étaient à quai pour prendre livraison du prisonnier.

Après cette dizaine d¹opérations terrestres quotidiennes, nous reprîmes nos patrouilles le long des côtes, arraisonnant, coulant ou confisquant jonques et sampans.

Sur indication des Services de Renseignements, nous montâmes une opération sur une petite île au large de Qui-Nhon. Cette fois-ci, nous n¹étions que les douze hommes de la compagnie de débarquement du bord. Une seule barge suffit à nous amener aux abords de l¹île.

Celle-ci était entourée de coraux affleurant la surface de l¹eau, ce qui nous obligea à marcher avec de l¹eau jusqu¹aux genoux, sur une cinquantaine de mètres. Nous abordâmes sur une petite langue de galets, au pied d¹une falaise abrupte, haute de dix mètres environ.

Morvan attaqua le premier l¹ascension, suivi de Bourgmeyer, Glomeau, André, Grellier, et moi. Je serrai les dents, évitant de regarder vers le bas, essayant à tout prix de vaincre le vertige. A mi-hauteur, je fus bloqué, le poids excessif de mes grenades sur mon dos, mon fusil qui me gênait, et la falaise ne m¹offrant plus aucune prise, j¹appelais à l¹aide. Morvan et Glomeau qui étaient arrivés au sommet, redescendirent pour me donner la main. Finalement j¹arrivai au bout de mes peines, fier d¹avoir vaincu mon vertige. Le reste de l¹équipe, Ollivier en tête, avait renoncé à l¹escalade et nous regardait d¹en bas, nous prenant pour des fous suicidaires.

Malgré notre compagnie réduite de moitié, nous décidâmes de continuer, notre progression parmi les rochers d¹origine volcanique. Au bout d¹une demi-heure, nous arrivâmes de l¹autre côté de l¹îlot, une grande faille s¹ouvrait devant nous, des Viets, surpris, s¹engouffrèrent dans une grotte. Morvan, André, Bourgmeyer et Grellier les poursuivirent, pénétrèrent dans la grotte et ouvrirent le feu, tuant trois hommes.

Pendant ce temps, je guettais en haut des rochers, scrutant les environs, pour couvrir mes compagnons. C¹est alors qu¹en face de moi, de l¹autre côté de la faille, je vis quelque chose bouger derrière un buisson. Je tirai plusieurs coups de feu dans la direction, quand deux nha-qués se mirent debout, levant les mains. Je leur criai d¹approcher, les tenant toujours en joue. Ils descendirent le versant sud de la faille, s¹aidant mutuellement, visiblement avec beaucoup de difficultés. Puis ils remontèrent de mon côté, lorsqu¹ils furent devant moi, je constatai qu¹ils étaient tous deux blessés, l¹un au pied, l¹autre plus grièvement, avait la cuisse droite transpercée à hauteur de l¹aine. Nous les aidâmes à redescendre la falaise, et à les hisser à bord où ils furent soignés par Barbier. Nous fîmes route aussitôt sur Nhatrang afin de les remettre au 2ème Bureau.

A notre retour à Saïgon, j¹appris qu¹à compter du deux juillet, je venais d¹être promu au grade de quartier-maître de 2ème classe. Charpentier, lui, était nommé au grade de second-maître de 2ème classe.

Quelques jours plus tard, six des douze hommes de la Cie de débarquement furent décorés de la Croix de Guerre des T.O.E. Plichart m¹avait fait appelé au carré des officiers pour m¹avertir que la Croix qui m¹était destinée serait remise à Dubois, non pas qu¹i l¹eut particulièrement méritée, mais pour lui donner le nombre de points nécessaires à l¹accession au grade de quartier-maître de 1ère classe. Pour atténuer mon amertume, Plichart ajouta :

‹ Daux, vous l¹aviez bien méritée, mais vous êtes jeune, vous aurez d¹autres occasions de la gagner, la Croix de Guerre.

Pendant les vingt-cinq jours que nous passâmes à Saïgon, les ouvriers de l¹arsenal vinrent procéder au dégazage des soutes à mazout. Cela dura trois jours. A bord, la chaleur était telle que nous avions pris nos quartiers dans une paillotte du Dépôt de la Marine. Seuls, les hommes de service, restaient à bord la nuit, pour assurer la garde.

C¹est au cours d¹une de ces nuits, qu¹ Ollivier, alors officier de garde, rappela le tiers de corvée pour renforcer la surveillance. Je faisais justement partie du tiers de corvée, et je m¹apprêtais à assister à une séance de Cinéma aux Armées, lorsque l¹ordre de regagner le bord nous parvint.

J¹arrivai à bord, furieux. J¹apostrophai Ollivier, lui demandant s¹il n¹était pas "fou dans sa tête" qu¹il n¹avait aucune raison, si ce n¹était de nous emm… pour choisir ce soir-là, particulièrement, pour doubler la garde.

Il me répondit, qu¹il avait reçu des informations laissant redouter un attentat suicide, sur des navires de guerre. Je le traitai de jeune crétin, puis de rage, j¹otai mes chaussures et les lui balançai à la figure.

Le lendemain, Morvan le bidelle vint me trouver et me déclara.

‹ T¹as fait le c.. hier soir. Entendu, Ollivier est un jeune crétin, j¹suis d¹accord avec toi, mais c¹est un officier, t¹aurais dû faire gaffe.

Il ajouta.

‹ J¹ai arrangé les choses avec lui, il ne te fera pas passer au rapport, je lui ai proposé en guise de punition, de te faire travailler à l¹heure de la sieste, pendant une semaine. T¹en fais pas, on s¹arrangera, tu feras ta sieste et on lui fera croire que t¹as bossé pendant ce temps.

Pendant ma semaine de ³punition³ rien dans mes habitudes ne changea. Le matin du dernier jour pourtant, Ollivier s¹inquièta auprès de Morvan, sur le travail que j¹avais rendu durant cette semaine. Morvan m¹en avertit et me conseilla, pour le dernier jour, de faire quelques retouches de peinture bien ostensiblement sous les yeux de l¹officier en troisième.

Par la suite, Ollivier et moi, oublièrent cet incident et nous entretînmes de très cordiaux rapports, sans aucune arrière-pensée

Au cours de ce séjour, j¹eus recours à Barbier et sa streptomycine, à la suite d¹une visite au ³Parc à Autruches ³. De plus, je fus convoqué sur les lieux mêmes du délit par le médecin-major.

Un beau matin, je me rendis sur place en moto-pousse. Là, le médecin militaire me demanda de lui désigner la fille qui m¹avait fait ce joli cadeau.

Je lui répondis :

‹ Pas une, six !

Le toubib me regarda avec des yeux effarés, l¹air de dire, pas gros mais costaud. Il m¹emmena dans la cour que je connaissais bien et nous fîmes ensemble, le tour de toutes les filles alignées devant leurs cagnas.

Je reconnus sans peine, les congaïes que j¹avais fréquentées le fameux soir de notre retour à Saïgon, mais je ne voulus point les dénoncer, laissant à d¹autres le soin de le faire. Je m¹attachais à rester en bon terme avec toutes ces jolies filles et ne tenais pas à être pris à partie, par une nuée de harpies vengeresses, lors d¹une visite ultérieure.

Au mois d¹août, nous repartîmes en patrouille, toujours dans les secteurs Nhatrang-Tourane-Huê.

Un jour, nous voulûmes arraisonner trois jonques, mais celles-ci réussirent à nous échapper et se réfugièrent dans le port de Qui-Nhon, alors aux mains des Viets. Le ³Pacha³ appela au poste de combat. Je m¹installai à mon poste de tir, au canon de 40 m/m.

Maintenant, j¹étais plus expérimenté et dès que j¹en reçus l¹ordre, je procédai à des tirs par courtes rafales, me guidant, plus par la trace lumineuse des obus, que par le viseur du tube. Les impacts entourèrent parfaitement les trois bateaux, j¹en coulai un et endommageai probablement sérieusement un deuxième. La troisième jonque parvint à se mettre à l¹abri derrière une pointe de terre. Plichart était satisfait, mais ce fut l¹officier en second qui me félicita.

Un soir, Plichart reçut l¹ordre de venir à la rescousse d¹un bataillon de Marsouins, pris à partie par cette fameuse division viêt, qui avait entrepris son mouvement vers le sud. Nous nous dirigeâmes dans le secteur de Quang-Ngaï où nous arrivâmes de nuit. Le commandant nous avait appelés au poste de combat et nous étions tous prêts à bombarder les forces viet-minh. Le combat se déroulait dans la forêt qui bordait la mer. Nous entendions distinctement le bruit des armes automatiques, mais nous ne voyions rien.

Plichart ordonna au 76 m/m de tirer trois obus éclairants, puis par radio, demanda aux nôtres de nous indiquer leur position par rapport aux fusées. Malheureusement la liaison était très mauvaise et nous n¹obtînmes aucune réponse autre que des gargouillis inaudibles.

De peur d¹arroser nos soldats, nous restâmes dans l¹expectative, rageant de ne pouvoir venir en aide aux pauvres types qui se battaient à quelques centaines de mètres de nous. Nous restâmes ainsi, toute la nuit essayant d¹établir le contact radio, sans succès. J¹ignore quelle fut l¹issue de cette bataille, mais je sais la colère qui nous prit contre ce matériel radio, qui ne marchait jamais quand il le fallait.

Le vingt-deux septembre, un message radio, émanant de Saïgon, informait le commandant que je devais regagner Saïgon immédiatement. Un LST,La Rance qui justement rentrait à Saïgon, mouillait actuellement dans la rade de Tourane, m¹attendant pour m¹y transporter.

Nous fîmes aussitôt route sur Tourane. Le ³Pacha³ m¹instruisit de la suite des choses. A Saïgon, je devais embarquer sur le Mousquet pour me rendre à Singapour, afin de procéder à des exercices d¹écoutes sous-marines avec les Anglais.

A Tourane on me transborda sur La Rance puis nous levâmes l¹ancre pour Saïgon. En fait, c¹est au Cap Saint-Jacques que je quittai le LST et montai à bord du Mousquet qui m¹y attendait.

Je fus aussitôt intégré à l¹équipage; heureusement, je connaissais la plupart des gars qui avaient fait l¹Amérique avec moi.

C¹est alors que nous faisions route sur Singapour que je fus pris de violents maux d¹oreilles. Une otite double, carabinée se déclara. Aussitôt j¹allai voir l¹infirmier, un Martiniquais, qui m¹envoya promener, disant que je voulais me la couler douce. Je dus assurer mes heures de quart, à la passerelle. Je vivais dans un brouillard, j¹avais une fièvre terrible, des élancements dans les oreilles qui m¹empêchaient de dormir, je ne mangeais plus, ne pouvant ouvrir les mâchoires. Et l¹infirmier qui refusait de me soigner.

A Singapour, ce fut pire, les exercices sur simulateurs exigeaient de porter un casque avec écouteurs. Je ne pouvais plus rien endurer, tout était flou, les maux d¹oreilles se propageaient maintenant dans tout l¹arrière du crâne. Et je devais en plus des exercices, assurer mon service à bord. Et l¹infirmier qui refusait toujours de me soigner. Cela dura quinze jours.

Lorsque nous quittâmes Singapour, j¹étais au bord du délire. Au Cap Saint-Jacques. On me transféra du Mousquet qui continuait sa patrouille, sur l¹ Intrépide qui lui, remontait sur Saïgon. L¹infirmier de l¹Intrépide à qui je fis part de ma mésaventure, fut scandalisé par le comportement de son collègue. Il me prodigua les premiers soins depuis quinze jours, et dès notre arrivée à Saïgon, il me fit hospitaliser sur le champ, à l¹UMS ..

Là, pour la première fois depuis bien longtemps, une infirmière toute blonde, fraîche et rose, se pencha sur mon berceau. Le toubib vint m¹examiner et me prescrivit en plus des soins externes, une série de piqûres de propidon. l¹infirmière, arriva avec son attirail, prit une seringue grosse comme un clystère, me demanda de me mettre à plat ventre, et me planta derechef, l¹énorme aiguille dans une de mes fesses. Puis lentement elle m¹inocula l¹épais liquide jaune et huileux qui remplissait la seringue. Je hurlai de douleur, une brûlure intense sembla se répandre dans mes reins. L¹infirmière me fit un sourire et me traita de douillet. J¹aurais bien voulu la voir à ma place. Puis elle s¹éloigna, me donnant rendez-vous pour le lendemain.

Quatre piqûres du même genre, elle me fit, tantôt à la fesse gauche, tantôt à la fesse droite. Le quatrième jour, je n¹avais plus mal aux oreilles, la douleur s¹était tout bonnement déplacée. Je ne pouvais plus remuer mes jambes, ni m¹asseoir; pour dormir, une seule position, couché sur le ventre.

Lorsque le sixième jour, je sortis de l¹UMS, je me traînai comme un vieillard pour regagner le Trident, enfin revenu, patrouille terminée, s¹accoster à sa place habituelle.

Barbier mon infirmier, mis au courant de mon aventure, se promit de déposer une plainte contre son collègue du Mousquet, pour négligence grave.

Pendant plusieurs jours, je traînai la jambe, les copains devaient m¹aider à monter et descendre les échelles, qui, par les écoutilles, nous menaient soit à la cafétéria, soit au poste d¹équipage.

Vers la fin octobre, Glomeau, André et moi, fûmes désignés par Plichart, pour participer à un entraînement de commando, au Cap Saint-Jacques. Nous descendîmes la Rivière de Saïgon, sur le Glaive.

Au Cap, nous prîmes nos quartiers au Centre de Repos, puis pendant trois jours nous suivîmes les cours de commando marine. Aux divers exercices physiques, s¹ajoutèrent le tir aux armes les plus variées. De ce dernier point, je m¹en tirai honorablement, étant classé, aux dires de notre instructeur, parmi les meilleurs tireurs de la DNEO .

Pour nous aguerrir, on nous obligea à faire exploser des grenades offensives, pratiquement à nos pieds. L¹instructeur nous avait averti :

‹Avec ce type de grenade, le seul danger vient de la cuiller qui peut vous frapper et vous blesser, mais c¹est un risque à courir .

Nous étions assez fiers d¹avoir été choisis pour ce stage, cependant, nous nous posions la question de son utilité, nous arrivions tous trois au terme de notre séjour en Indochine.

Peu après notre retour sur le Trident, les neuf dixième de l¹équipage, ceux qui nous avaient précédés aux USA, débarquèrent pour être rapatriés et furent remplacés par un équipage nouveau. Seuls restèrent à bord, en plus de Massardo, Glomeau, Charpentier et moi, les cinq ou six copains qui avaient rempilé pour une prolongation de six mois de leur séjour, tels Gaillard, Le Tac, Le Gloannec etc

Avant de nous quitter, nous organisâmes un grand repas d¹adieu, au restaurant ³Le Bordeaux³. Nous avions tous le coeur gros de voir partir les copains, après avoir vécu tant d¹aventures ensemble, depuis presque deux ans.

A bord, j¹avais même mon futur remplaçant, Robert Le Boulch¹, un breton de la région de Quimper.

Plichart me chargea d¹instruire, tous ces nouveaux venus, au maniement des armes de bord. Bien qu¹il y eût des canonniers chevronnés, ce fut à moi qu¹incomba la tâche de montrer comment démonter, nettoyer puis remonter les canons de 20 m/m Oerlikon, le 40 m/m Boforset les mitrailleuses 12,7 .

Fin de la première semaine de novembre, nous appareillâmes pour ce qui était pour moi, l¹ultime patrouille. Nous sympathisâmes très vite avec les nouveaux. Apparemment le bon esprit qui avait régné depuis deux ans, continuerait avec la nouvelle équipe.

Un jour de novembre, nous accostâmes à Nhatrang pour faire le plein d¹eau douce. Nous y apprîmes une nouvelle qui nous consterna. La garnison du petit poste fortifié flanquant notre ponton d¹amarrage, que nous connaissions bien, venait d¹être décimée par un des supplétifs, qui, au cours d¹une nuit, avait égorgé tous ses compagnons, chef de poste compris.

Le vingt-quatre décembre, nous jetâmes l¹ancre dans la baie de Cam-Ranh. Tout le monde, officiers, officiers-mariniers, quartiers-maîtres et marins se retrouvèrent dans la cafétéria pour réveillonner ensemble. Sauf moi, qui étais de garde sur la passerelle, près des mitrailleuses 12,7. Nous étions alors dans une zone peu sûre et nous redoutions une attaque surprise.

Le ³Pacha³ s¹étonnant de ne pas me voir avec les autres, s¹informa de la cause de mon absence. Quelqu¹un lui ayant répondu que j¹étais de garde, il envoya un jeune pour me remplacer, disant que ma présence était indispensable.

Flatté de cette marque d¹estime, je descendis à la ³cafète³, trinquer avec la joyeuse équipe. Je ne restai que peu de temps, afin de ne pas pénaliser le copain qui avait pris ma place. Au petit matin, nous levâmes l¹ancre pour reprendre notre va-et-vient, le long des côtes que nous connaissions maintenant, dans ses moindre recoins.

Au tout début de janvier, nous revînmes à Saïgon. Glomeau ayant décidé de faire six mois de plus, Charpentier, Massardo et moi fûmes à notre tour, débarqués du Trident, laissant derrière nous, deux années de souvenirs intenses, les copains anciens et nouveaux, les trois boys et Colgate notre mascotte.

Nous allâmes loger dans la paillotte du Dépôt, avec tous les futurs rapatriés des autres bâtiments. J¹y retrouvai Nézet, Sicard et Rimasson qui, comme moi devaient rentrer en France par le S/S Pasteur.

Les jours qui suivirent furent consacrés aux démarches administratives, aux visites médicales, aux vaccinations et à l¹enregistrement des bagages de soute. Le soir, Charpentier, Massardo, Gaillard, Le Gloannec et moi, nous nous retrouvions en ville, multipliant les repas d¹adieu .

Le vingt-six janvier, nous embarquâmes sur un cargo, L¹Espérance, au port de commerce. On nous parqua dans une soute qui avait contenu du ciment. Nous refusâmes de dormir là-dedans et nous nous installâmes sur le pont. En fait, nous n¹étions sur ce rafiot que pour descendre la Rivière de Saïgon.

Au Cap Saint-Jacques, le Pasteur, superbe paquebot transformé en transport de troupes, était à l¹ancre. D¹énormes vedettes firent le va-et-vient entre les deux bâtiments. Lorsque tout le monde fut à bord, le Pasteur appareilla, prenant la direction de Singapour. De Singapour, où nous mouillâmes quelques heures dans le port, nous gagnâmes l¹Océan Indien en empruntant le détroit de Malacca entre la presqu¹île de Malacca et l¹île de Sumatra.

A bord, nous passions le plus clair de notre temps à paresser. Nous étions au moins deux mille militaires de toutes armes et de toutes origines. Nous étions de corvée par roulement. Dieu merci, lorsque ce fut notre tour, j¹eus la chance d¹être affecté aux cuisines. Sicard, lui, fut désigné à l¹infirmerie. Ce qu¹il y vit, le bouleversa, il dut s¹occuper d¹un tirailleur sénégalais qui avait sauté sur une mine. Le pauvre type était aveugle, avait perdu bras et jambes, de plus il avait le ventre ouvert.

Nous fîmes une escale à Aden au Yemen, alors sous administration anglaise. Des permissions de sortie furent accordées. Avec les copains, nous visitâmes la ville, les deux devrais-je dire, l¹européenne et l¹arabe. Charpentier voulut photographier un groupe d¹indigènes sur leur dromadaire, les Yéménites furieux, nous lapidèrent, nous ne dûmes notre salut qu¹à une fuite éperdue.

Dans la ville européenne, j¹achetai une superbe valise ‹ que j¹ai toujours ‹ et un jeu (une tortue filoguidée) pour ma petite filleule Anne-Marie.

Quittant Aden, nous remontâmes la Mer Rouge, puis le canal de Suez. Nous fîmes une courte escale de deux heures à Port-Saïd. Aussitôt, une nuée de gamins demi-nus, dans de légères embarcations, entourèrent l¹imposante masse du Pasteur. Du pont supérieur, quelques hommes, connaissant la coutume, jetèrent des pièces de monnaie dans l¹eau, donnant le signal aux gamins qui, plongèrent en se bousculant, cherchant à repêcher cette manne tombée du bateau.

En Méditerranée, nous mîmes le cap sur Oran où nous arrivâmes de nuit. Les tirailleurs marocains, algériens et les légionnaires quittèrent le bord. Ensuite, cap sur Marseille où nous accostâmes le 12 février 1953 au matin.

 6 - Naufrage de la barque de François GUILLOU en 1693 et des Gabares de Louis PAUGAM en 1759 et de Jean GUIADER (Marie Joseph) en 1795

https://gw.geneanet.org/psaliou_w?lang=fr&pz=pierre&nz=saliou&p=jean&n=kerrien&oc=8

https://www.henvic-amer.fr/de-nombreux-drames-de-mer/

La proximité de la mer a toujours représenté une source de survie conséquente pour les paysans henvicois, dont beaucoup, jusqu’à un passé assez récent, étaient aussi «inscrits maritimes». Outre la pêche, la mer apportait jusqu’à l’arrivée des engrais chimiques, le goémon, qui servait à enrichir la terre. Source de richesse, la mer fut hélas aussi source de bien des drames. Les registres d’époque, relatent un nombre très important de noyades consécutives à des naufrages qui ont eu lieu sur les côtes de notre commune ainsi que sur celles de Carantec.

Les faits parmi les plus lugubres de ce chapitre, qui ont éprouvé cruellement la population de Henvic, sont la perte de la barque de François Guillou, de Kervor, en 1693, et de la gabare de Louis Paugam, en 1759. Deux terribles catastrophes où périt une grande partie de la jeunesse, embarquée pour la récolte du goémon. On en fit des gwerz qui se chantaient encore, quand Monsieur de Penguern, juge de paix à Taulé les recueillit en 1851. “Anna ar Chapalan” raconte un drame de mer lors d’une récolte de goémon. Les corps de ces malheureux était amenés à la Chapelle Ste Marguerite, avant d’être enterrés.

La mélodie n’est pas connue, c’est pourquoi Annie Ebrel, chanteuse de renom du Centre-Bretagne, réinterprète le texte sur un autre air traditionnel. Voici ce que nous raconte cette gwerz.

Anna ar Chapalan

Anna ‘r Chapalan ‘ lavare

D’he zad, d’he mam eun deiz woe,

Va zad, va mamm ma n’em c’heret,

Warc’hoaz ‘n od, n’em c’hsit ket

Va spered ‘ro din da gredi

Ma dan warhoaz ‘n od e veuzin

C’hwi Annaig a zo pedet

Ha c’hwi ‘vezo ‘renko moned

Da bea ‘r bara ‘zo drebet

Ha d’ober trimp da c’hounid ‘n ed.

Anna’r Chapalan lavare

Da Lorans Vreton , eun deiz woe,

Loranz Vreton chomit er ger

Chenchet en deus ‘roud an avel

Eun tourmant vraz ‘zo en amzer.

Chenchet ‘n avel ‘roud a garo

Rag hirio,en od me a yelo!

Va skav ‘zo krenv, va goel neve

Me n’varvin ket evid mare.

Anna’r Chapalan lavare

D’Lorans Vreton, enon, neuze

Lorans Vreton chomit er ger

Eun dourmant vraz zo en amzer.

M’hallet beza tremen Rikar

Ker buhanig ni zo gaillar!

Ne ket he zremen a rejont

En e c’heiz e c’herujont

“Adieu ma mamm, adieu ma zad

Biken n’ho kwell va daoulagad

Tavit Annaig, na wellit ket

M’ho kaso c’hoaz de Garantek

Me ‘vel a c’hal’n beret Karantek

Ha remerk enni eur beleg

Gwisket e gwen

Prest d’rei deom-ni an absolven

Stouomp war on daoulin d’he goulen!

C’hane want karget en kiri

D’ho digas d’Henvic d’interri

C’hane want karget en pemp kar

Da digas d’Henvic d’an douar.

“Anna Chapalain disait à son père et à sa mère un jour,« Mon père, ma mère, si vous m’aimez, demain, ne m’envoyez pas sur la côte. Si j’y vais demain, je me noierai.Annaïg, vous devrez y aller, pour payer le pain que nous avons mangé, et pour gagner notre pitance.Anna Chapalain disait à Laurent Breton,« Laurent Breton, restez chez vous, le vent a changé de direction, il y a une grande tempête dans l’air.– “Que le vent tourne ou pas, aujourd’hui, j’irai sur la côte, mon embarcation est solide, ma voile est neuve”… Ils se retrouvèrent au milieu de la tourmente, « Adieu ma mère, adieu mon père, jamais plus mes yeux ne vous verront. “Je vois d’ici le cimetière de Carantec, et j’y remarque un prêtre. Il est habillé en blanc, prêt à nous donner l’absolution….

De là, ils furent mis dans dans cinq charrettes pour être conduits en terre à Henvic”.

Acte de sépulture du 26 Février 1693:

Jean, Pierre, François, Jacques GUILLOU ( 4 frères ) et leur soeur Jeanne GUILLOU,Jean GUIADER,Guillaume SPAGNOL,Goulven TOUX,Gabriel RIDELLER,Yves KERDODE, François HERRY,Jean MANACH,Jean SCOUARNEC,Jean KERRIEN,Jeanne GOURVIL, Marie CALARN,Jeanne SCOUARNEC,Françoise MORVAN,Louise SIBIRIL,Claudine GUYADER,Anne CHARLES

soit 21 personnes ! ... ces 13 hommes et 8 femmes sont victimes du naufrage de la gabarre de François GUILLOU domicilié à Kervor en Henvic avec son épouse Anne LE NEN : ce jour-là, ils enterrent cinq enfants . ( Extrait de la monographie de Jacques Choquer et Louis-Claude Guillou )

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REGISTRES de 1759 - HENVIC 29:

Naufrage de la gabare de Louis PAUGAM le 31 Janvier 1759- Le corps de René CLEACH ne sera retrouvé qu'en Novembre, au passage de la Corde en Penzé:

Alain FICHOUX, 28 ans; Yves TROADEC, 28 ans; Julien CASTEL, 23ans; Jérôme CASTEL, 19 ans; Jean MESCAM, 18 ans; Anne QUERNE, 20 ans;Guillaume QUERNE, 30 ans; Derrien SPAGNOL, 25 ans; Derrien PICHON, 18 ans; Jacques SIBIRIL, 18 ans; Alain SIBIRIL, 23 ans; Pierre CREIMEAS, 18 ans; Jacques BOHIC, 18 ans; François CALARN, 30 ans; Marie TROADEC, 22 ans; Marie SAOUT, 22 ans;Magdeleine QUERN2, 23 ans, Jérôme JACQ, 18 ans; François CASTEL, 18 ans; François PAUGAM, 18 ans;Anne MOAL, ? ans; Jean GUILCHER, 30 ans, René CLEACH, 31 ans.

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REGISTRES de 1795 - HENVIC 29:

Naufrage de la gabare Marie Joseph le 16 Ventôse An III (6Mars 1795) en face du fort de Bloscon- Roscoff.

Transcription de la déclaration de perte:

"Le vingt deux ventôse an trois de la république à sept heures du matin par devant moi Joseph Guiader, membre du conseil général de la commune d'Henvic, Département du Finistère, élu pour recevoir les actes …... et constater les naissances, mariages et décès des citoyens.Sont comparus en la maison commune Jacques Kerguiduff, charpentier, Jean Merret, cultivateur, tous deux domiciliés en cette commune lesquels m'ont déclaré qu'embarqués le quinze courant sur une gabarre nommée Marie Joseph pour retirer de l'angrais de la mer, la tempête les avait forcé d'aller mouiller au quai de Roscoff commune du même nom, département du Finistère où étant rendu tous deux qui montaient la dite gabarre l'ont quitté pour se retirer à pied chez eux à …..........................................De jean Guiader commandant de la dite gabarre, de Hervé Hervet, de Jean Kerrien, de Louis Le Dluz, de François Castel, de Jean Stéphan et (Hervé) Le Roux lesquels étant restés pour conduire à la maison la dite gabarre au premier moment favorable.Au même moment a comparu devant moi le citoyen Jean Foll domicilié en cette commune et commandant de la gabarre dite Marie Claudine lequel a déclaré à …...Joseph Guiader que …. de Roscoff le seize du courant.... sur la gabarre … Marie Claudine en même temps que la gabarre Marie Joseph il a vu la gabarre dite Marie Joseph couler bas à sept heures du matin vis à vis du Chateau dit Brouscon -(? Peut-être le Fort de Bloscon 1694-1943? )-, Les susdits Jean Guiader, Hervé Hervet, Jean Kerrien, Louis le Dluz, François Castel, Jean Stéphan...... et Yves Le Roux y étant d'après cette déclaration des susdits Jacques Kerguiduff, Jean Merret

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et Jean Foll, j'ai rédigé le présent acte que Jacques Kerguiduff, JeanMerret et Jean Foll ont signé avec moi ….Tous les citoyens portés sur cet acte sont domiciliés de Henvic, Fait en la maison commune du lieu les jours mois et an que susdits....Signature"

 7 - Jacques François Marie MESCAM, mon Grand-père maternel- De la petite pêche aux plus grands transatlantiques de la Compagnie Générale Transatlantique


Chronologie établie à partir des documents conservés dans les archives familiales ou trouvés aux Archives Départementales (29 et 76), au Service Historique de la Défense (Brest) et sur divers sites internet .


LES DEBUTS à LA PECHE


Né à Carantec (29) le 11 février 1902, son père est maçon et la famille vit au village de La Croix, à 2 pas de la mer.

Il embarque à 14 ans comme mousse sur "Amour du Travail", le 14 Avril 1916. Il mesure 1,45 m.

"Amour du Travail" est un sloop de pêche, patron Nicolas SAOUT, armé par lui même, 2 novices et 2 mousses. Jacques François Marie MESCAM est un neveu de l’épouse de Nicolas SAOUT.

https://gw.geneanet.org/psaliou_w?lang=fr&pz=pierre&nz=saliou&p=marie+francoise&n=broudic

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Avec ce 1er embarquement débute le "livre" de sa carrière de marin: l'extrait de la matricule des gens de mer, son fascicule.

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Débarqué "d'Amour du Travail", son prochain embarquement se fait au Havre sur les célèbres et déjà dépassés par la vapeur: les Hirondelles de la Manche, voiliers "pilotes' qui allaient chercher leurs "clients" à l'entrée de la Manche pour les guider jusqu'au Havre.

Le premier embarquement se fait sur Jolie Brise le 17 juillet 1916. Ce magnifique bateau navigue toujours aujourd'hui. Il est la propriété d'un collège britannique:

Jolie Brise au Fastnet

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Il se dit dans la Baie (....de Morlaix) que pour embarquer sur les Hirondelles, il fallait être parrainé par les Gars de Plougasnou. Aurait-il rencontré son "parrain" pendant son court passage à bord d'Amour du Travail?

Il enchaîne alors une série d'embarquements sur ces unités, reconverties à la pêche, entre le 17 Juillet 1916 et le 23 Janvier 1919

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PREMIER EPISODE DE L' AVENTURE TRANSATLANTIQUE


Il débarque de l'Espérance le 13 Janvier 1919 et embarque, au Havre, sur l'Eastgate" un cargo mixte britannique. Il devient, comme il le disait lui-même: "loufiat", il est garçon de cabine pour son premier voyage:

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Il reçoit un "Continuous Certicate of Discharge" qui, si je comprends bien, est l'équivalant britannique de son fascicule:

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Le 28 Juillet 1920 il est au port de Newport aux USA:

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RETOUR à la PÊCHE


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